La récente entente laissera 2 milliards $ de plus en huit ans dans les poches des 10 000 médecins spécialistes. C’est la goutte qui fait déborder le vase. N’en déplaise à la présidente de la Fédération des médecins spécialistes, Diane Francœur.

Le silence des médecins

On entend de plus en plus de témoignages lors de conversations privées et dans l’espace public.

Des médecins disent leur malaise face aux augmentations de salaire que leur verse le gouvernement du Dr Couillard. Plusieurs commencent à être gênés de dire «je suis médecin». 

Comme les ingénieurs à l’époque de la commission Charbonneau. Une honte à afficher sa profession, même pour ceux qui n’avaient rien à se reprocher.  

Des bureaux d’ingénieurs avaient été les artisans de leur propre malheur. Leurs magouilles et collusions avaient gonflé la facture de travaux publics. Pour ceux-là, personne n’a versé de larmes.

La situation des médecins est différente. S’il y a un reproche, ce serait d’avoir laissé leurs associations se battre en leur nom pour obtenir plus et plus. Jusqu’à ce que ça devienne trop.

La récente entente laissera 2 milliards $ de plus en huit ans dans les poches des 10 000 médecins spécialistes. 

C’est la goutte qui fait déborder le vase. 

Comme pourrait l’être la récente tuerie dans une école de Floride dans la réflexion sur les armes à feu. Celle de trop. Celle qui fait espérer que des choses pourraient changer.

N’en déplaise à la présidente de la Fédération des médecins spécialistes, Diane Francœur, qui préfère blâmer les médias et ses membres qui la critiquent.

La récente hausse équivaut à 40 000 $ par spécialiste dont le salaire moyen dépasse 420 000 $. Au sommet de l’échelle, les radiologistes, à plus de 660 000 $ par année. 

Le gouvernement plaide que l’entente permettra une économie de 3,3 milliards $ par rapport à ce qui avait été signé en 2014. 

M. Couillard a même réussi à dire sans rire (du moins, pas en public) que son gouvernement a été «agressif envers la profession médicale» depuis 2014.

Les chiffres sont peut-être justes et il est vrai que les spécialistes ont laissé sur la table une partie de ce qui leur avait été promis en 2014. 

Sauf que le message ne passe pas. 

Pas dans une période où le réseau de la santé croule sous la pression d’un manque d’effectifs et d’une organisation du travail déficiente. Pensez aux infirmières.

Ça ne passe pas quand les préposés aux bénéficiaires touchent encore des salaires indécents pour la qualité et l’humanité des services qu’ils rendent. Pas quand les soins à domicile sont insuffisants, l’accès à un médecin de famille encore difficile, etc. 

Ce malaise sur les salaires est amplifié par la désagréable impression de conflit d’intérêts et de conspiration au sommet de la doctorocratie. 

Le premier ministre et ex-­ministre de la Santé est un médecin spécialiste.

Son ministre de la Santé l’est aussi (comme sa femme) et est l’ex-chef négociateur des médecins spécialistes. 

Pour les conseiller, un secrétaire général et ex-sous-ministre à la Santé, médecin lui aussi et ami proche du premier ministre. 

Et lorsque ce secrétaire a quitté l’an dernier, on a insisté pour qu’il reste associé aux négociations avec les médecins. L’État ne pouvait pas se priver de pareilles compétences.

Ces médecins ont tenu des rôles clés et signé des ententes si alambiquées que ce n’est que beaucoup plus tard qu’on commence à en mesurer les impacts.

Et encore, qui peut vraiment suivre le fil des hausses de «masses», des hausses de salaire, des primes pour ceci ou cela, des avantages fiscaux et du droit des médecins à s’incorporer. Comme si la business de la médecine était à risque de manquer de clients.  

Je ne veux pas sombrer dans la démagogie et le doctor bashing. Ce serait trop facile. 

Il n’y a rien de honteux, pour les médecins comme pour les autres citoyens, à bien gagner sa vie. Ce qui le devient, c’est l’iniquité sociale grandissante. 

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Les médecins du Québec étaient moins payés que leurs homologues canadiens lorsque l’opération de rattrapage salarial a été lancée au début des années 2000.

Il y avait alors un large consensus pour corriger la situation. On ne voulait pas risquer de perdre des médecins parce qu’ils trouveraient meilleur salaire ailleurs.  

Sauf que la machine s’est emballée. Assez que les salaires au Québec dépassent aujourd’hui les moyennes canadiennes, dont celle de l’Ontario.

Sans compter que les médecins profitent au Québec d’un filet social très large et d’un coût de la vie souvent inférieur à d’autres grandes villes. 

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Les médecins et spécialistes ne pourront pas réparer leur problème d’image comme les bureaux d’ingénieurs en payant quelques amendes et en repartant en affaires sous un autre nom.

Pour renverser l’image du médecin gras dur et insatiable, il leur faudra en imposer une autre, assez forte pour faire oublier celle qui s’est installée et leur permettre de retrouver la sympathie du public.

On a l’intuition qu’on sait tous ce qu’il y aurait à faire. Ce n’est pas si compliqué.

Déchirer les ententes précédentes. Renoncer sans fling flang aux augmentations et avantages fiscaux qui portent les salaires au-delà des moyennes canadiennes. Rediriger l’argent là où il y a de vrais besoins et injustices.

Les médecins et spécialistes y trouveraient la fierté de montrer qu’ils participent eux aussi à l’effort collectif pour améliorer les soins et l’équité sociale.

Cela ne vaut-il pas mieux qu’un silence gêné pour éviter de dire qu’on est médecin? Je suis naïf, je sais.