Sur le trottoir devant son casse-croûte, Antoine Paquin gesticule, raconte son excitation de voir Chez Gaston, habituellement dans l'ombre pendant les heures d'ouverture, tout à coup dans la lumière.

Le redresseur de casse-croûte

CHRONIQUE / C'est l'histoire improbable d'un petit casse-croûte anonyme de quartier propulsé par le New York Times au rang des destinations branchées de Québec.
L'article, daté de janvier 2016, est épinglé sur le mur rouge orangé près de la porte d'entrée, rue Dorchester, dans St-Roch. 
«36 Hours in Quebec City». La journaliste y raconte son séjour heure par heure, jusqu'à la nuit. Jusqu'au «Poutine party, 2 a.m.»
En quelques lignes, elle décrit Chez Gaston, «minuscule restaurant sans façon dont la poutine brûlante frappe dans le mille: des frites croustillantes avec du fromage couic-couic inondé de sauce». 
Rien pour émouvoir des autochtones du pays de la poutine. Mais la recette a eu son effet chez les lecteurs du New York Times, qui, dans les semaines qui ont suivi, se sont mis à débarquer Chez Gaston.
«Ça a vraiment eu un impact», rapporte Antoine Paquin, le jeune propriétaire de 35 ans. Ça s'est calmé depuis, le resto attire désormais 10 à 15 % de clientèle touristique, certains jours davantage.
Il n'y a pas que l'effet New York Times. Il y a eu aussi l'effet des réseaux sociaux, l'un entraînant l'autre. 
Lorsqu'Antoine a acheté le 1er janvier 2012, le casse-croûte était moribond. Le proprio précédant le lui a cédé à moitié prix pour s'en débarrasser. 
Chez Gaston, du nom du premier propriétaire d'il y a une quinzaine d'années, traînait une réputation douteuse. 
Les hot-dogs deux pour un au rabais attiraient «une clientèle à rabais». Il y avait de mauvaises critiques sur les blogues et les sites Internet. 
Antoine a refait la page Facebook, changé la sauce à spag malmenée par la critique et encouragé ses clients à parler en bien de Chez Gaston sur les Trip Advisor et Yelp de ce monde.
«Les mauvaises critiques ne s'effacent pas, mais on peut les enterrer et les diluer», explique-t-il. 
Il a élargi les heures d'ouverture. Un casse-croûte ouvert seulement le midi et au souper du lundi au vendredi ne peut pas vivre. Ce serait désormais de 11h du matin jusqu'au soir; jusqu'à 4h de la nuit les fins de semaine, où il sert parfois plus de 100 clients après minuit.
Il a relevé (un peu) les prix, a refait la microscopique salle de bain, remplacé un prélart, mis du stainless sur les tables et au plafond, un éclairage moins froid.
L'authenticité de ce qui fait un petit casse-croûte de quartier a cependant été conservée. «Le look du shack à patates en ville, old school», dit-il.
Décor approximatif, accueil familier, menu minimal de burgers, poutines, hot-dogs et sandwichs. Les patates coupées à la main et pas de saumon fumé, de porc effiloché ou de «fancy» sur les poutines. «Mieux vaut la fraîcheur d'un menu qui roule que des trucs qui se vendent une fois par semaine», croit-il.
La roue s'est remise à tourner, dans le bon sens. Pas la fortune, mais assez pour faire travailler trois à sept employés selon les périodes de l'année. 
Des «employés 2.0» décrit le proprio. «Plus jeunes et dynamiques», ce qui plaît à une clientèle par moment plus branchée.
On ne tolère plus les clients qui importunent et manquent de respect. «C'est tolérance zéro pour les blagues racistes, sexistes ou homophobes», dit-il. On n'entend pas de radios à grosses voix et on trouve Le Soleil sur les tables. Il ne veut pas de journaux «qui propagent trop de haine», dit-il.
Élevé dans les Laurentides, Antoine Paquin est débarqué à Québec après le cégep. Un besoin de changer une vie mal barrée. 
Il ne connaissait personne, mais fut attiré par la «vibe» de Québec. «Le monde gentil, le contact humain, les gens plus honnêtes. Je trouvais ça apaisant», dit-il. Il découvrira plus tard que cette ville est aussi «plus redneck un peu».
Il a étudié en sciences politiques, puis s'est fait maçon et s'est bâti à Château-Richer une «maison écologique» de béton et de briques, avec un toit vert et une orientation plein soleil.
Il a travaillé dans les bars, a des amis musiciens, a travaillé quatre ans comme animateur à l'École de cirque, jonglant avec les balles. Et avec la vie. 
Sur le trottoir devant son casse-croûte, il gesticule, raconte son excitation de voir Chez Gaston, habituellement dans l'ombre pendant les heures d'ouverture, tout à coup dans la lumière. 
Pas celle du New York Times ou de la célébrité, mais celle du soleil qui rebondit sur le verre du nouveau gratte-ciel Le Fresk et retombe dans son resto en plein après-midi. Le petit bonheur d'un redresseur de casse-croûte.