Le canot à glace secoué par Facebook

CHRONIQUE / La dernière épreuve du circuit de canot à glace qui devait être courue entre Québec et Lévis ce samedi a été annulée et remplacée in extremis par une nouvelle course sur un trajet inédit. 

Le départ de la Grande virée des canotiers sera donné à la baie de Beauport à destination de l’île d’Orléans puis de l’anse aux Sauvages, à Lévis.

Ce «plan B» fut rendu nécessaire après que la promotrice de la course initiale se soit désistée à la dernière minute. Les spectateurs y perdront au change, mais cela vaut sans doute mieux que pas de course du tout. 

Pourquoi je vous parle de canot à glace? Parce que j’aime le spectacle de ce sport extrême et poétique lié étroitement à l’histoire et à la géographie de Québec. 

La combinaison du courant, des marées, du couvert de glace mouvant, de l’étranglement du fleuve, de la proximité de l’eau salée, du vent, de la brume parfois et du relief escarpé des rives crée à Québec des conditions de course uniques au monde.

Le canot à glace est inscrit au Répertoire du patrimoine immatériel du Québec. Entre la ceinture fléchée, les veillées de danse, la pêche au saumon dans la Matapédia, les chants de gorge inuit et une cinquantaine d’autres activités. 

Vous en trouverez la liste sur le site Internet du ministère de la Culture.

Le mot «immatériel» me semble ici convenir parfaitement au canot à glace en ce qu’il décrit bien l’absence de moyens financiers de ce sport. Et la fragilité d’une organisation qui tient pour beaucoup à la passion et à la sensibilité d’un petit nombre d’inconditionnels. 

Il a suffi il y a quelques jours de critiques un peu virulentes dans la page Facebook des canotiers du circuit pour ébranler cette organisation et provoquer l’annulation de la dernière épreuve de la saison. 

La promotrice Anie Harvey était visée par ces critiques. Elle a choisi de se retirer. 

En entrevue téléphonique, Mme Harvey a invoqué un enjeu de budget et de sécurité sur le fleuve ayant forcé l’annulation. «Une décision assumée, réfléchie et très sécuritaire», dit-elle. «On n’a pas réussi à s’entendre sur la sécurité». Dans les faits, c’est un peu plus compliqué. 

L’histoire commence le 22 février lors de la course entre L’Isle-aux-Coudres et Saint-Joseph-de-la-Rive. Mme Harvey en était aussi la promotrice. Voici plus de 30 ans qu’elle organise ainsi des courses de canot.

Une passionnée à qui on doit aussi l’Espace patrimoine Les Traverseux - Canot à Glace, inauguré cet hiver sur le site de l’ancien Musée des voitures d’eau de L’Isle-aux-Coudres.

Ce jour-là de février, le vent souffle fort sur le fleuve. Sur le chemin du retour vers l’île après une touche à Saint-Joseph-de-la-Rive, les vagues passent par-dessus les plats-bords des canots. Des canotiers perçoivent le danger, d’autres pas. Certains pensent que le départ n’aurait pas dû être donné. 

La discussion se poursuit les jours suivants sur la page Facebook des canotiers, avec toute la délicatesse et la mesure propres aux réseaux sociaux. 

«Les choses ont dégénéré», a constaté la directrice du Circuit québécois de canot à glace, Manon Gaudeault. 

Les commentaires litigieux seront plus tard supprimés, mais le mal était fait. 

La promotrice a avisé la semaine dernière qu’elle annulait le Grand défi des glaces.

Pour éviter une fin de saison en queue de poisson, l’Association des canotiers a pris le relais au pied levé. Elle a devancé la tenue d’une épreuve amicale prévue dans quelques semaines à la baie de Beauport.

Dans le contexte des tensions des dernières semaines, c’était plus simple que d’essayer de maintenir la course au départ du bassin Louise, a expliqué Mme Gaudreault. 

Le nouveau tracé mènera les embarcations sur un plan d’eau beaucoup plus large que les boucles habituelles entre le bassin Louise et les quais de la traverse Québec-Lévis.

Cela ouvre «plus de possibilités» et forcera les canotiers à des choix de «chemins» pouvant avoir un impact sur le résultat, analyse le président de l’Association, Jean Anderson. 

Il y aura un «étang sans courant», des bouées à des emplacements inhabituels, des comportements de glace inconnus des canotiers. Cela pourrait donner une course plus ouverte et moins prévisible quant aux gagnants.

Un banc d’essai pour les années à venir? «On attend les rapports des canotiers», explique M. Anderson. D’accord. On surveillera la page Facebook. 

Il y a plusieurs années que le Port de Québec propose aux canotiers d’utiliser la baie de Beauport pour le départ des courses. 

On y trouve les installations sanitaires requises pour les coureurs et les coûts d’opération (5000 $ à 10 000 $ par course) y seront moindres qu’au bassin Louise (25 000 $ à 30 000 $), calcule M. Anderson. 

Il ne sera pas nécessaire par exemple de louer une grue pour entrer et sortir les canots du bassin Louise. 

Le problème est que le pavillon de service est fermé en hiver et que seulement une petite partie du stationnement est dégagée. 

Pour les spectateurs, ce n’est pas l’idéal. Ils pourront s’approcher de la ligne de départ et d’arrivée, mais la course sera plus difficile à suivre parce qu’on perdra vite de vue les canots en raison de la distance. 

Les autres possibilités sont d’aller à l’anse aux Sauvages (voisine de la Davie) ou à l’anse du Fort, au quai de Sainte-Pétronille. 

Dans tous les cas, il faudrait pour garder les spectateurs dans le coup un système vidéo ou une application cellulaire permettant de voir sur écran la progression des canots. Cela implique cependant des moyens financiers qu’un sport artisanal peut difficilement assumer. 

Pas pour rien que les organisations ont toujours préféré le bassin Louise. 

Cette course à la baie de Beauport était un pis aller pour sauver la fin de saison de compétition de canot à glace. 

Reste la délicate épreuve du sauvetage des relations immatérielles, ballottées par les vagues et le vent de Facebook. 

Départ et arrivée à la baie de Beauport. La flèche noire indique la «boucle» que devront faire toutes les équipes. La flèche rouge indique la boucle supplémentaire pour la catégorie «élite ouverte».