Depuis 1889, la tour Eiffel a été repeinte 19 fois. Pas toujours de la même couleur, mais toujours à la main et avec minutie, en moyenne aux sept ans.

Le bon et le mauvais patrimoine

CHRONIQUE / On s’est inquiété cette semaine à Ottawa de l’annonce de la démolition du vieux pont Alexandra qui mène à la colline parlementaire.

Il est envisagé d’en reconstruire un nouveau au même endroit, rapporte le journal Le Droit. 

Citoyens et acteurs publics redoutent cependant les impacts sur la circulation s’ils sont privés d’un de leurs cinq ponts pendant les trois ans que dureront des travaux.

La préoccupation est légitime et plusieurs d’entre vous auraient la même. Mais ce qui m’a le plus chicoté, c’est que le gouvernement fédéral trouve normal de démolir un ouvrage patrimonial.

J’aurais cru qu’un ancien pont ferroviaire au cœur de la capitale pouvait avoir valeur de symbole dans un pays qui s’est construit autour du chemin de fer. 

Ouvert en 1901, le pont Alexandra n’a certes pas l’envergure ni le même impact dans le paysage que le pont de Québec, qui lui a ravi en 1917 le titre de plus long cantilever au Canada. 

Mais c’est un site historique national reconnu par la Société canadienne de génie civil. 

Une reconstruction à l’identique n’est pas exclue, mais il faudra voir les coûts. 

Vous m’avez vu venir. Si le fédéral n’a pas d’attachement à un pont patrimonial à Ottawa, en aura-t-il davantage pour le pont de Québec? 

À voir la réticence du gouvernement Trudeau à honorer sa promesse de s’en occuper, la question se pose. 

Le fédéral s’apprête à mettre 3 milliards $ pour rénover le Parlement et d’autres bâtiments historiques à Ottawa. Cela se justifie par le caractère patrimonial des immeubles. Si ce n’était que du coût au pied carré, il serait moins cher de reconstruire à neuf.

Cela vaut à Québec pour le Parlement, la Citadelle, parfois des églises. On sait que si on n’en prend pas soin, ils vont se dégrader jusqu’au jour où le danger forcera à les démolir. 

Est-ce le sort qui attend le pont de Québec? Victime d’un patrimoine à deux vitesses. À laisser traîner les choses, le pont se dégrade et les coûts de remise à niveau augmentent. On parle maintenant de 560 millions $ juste pour le peindre.

La logique comptable finira par le rattraper, une menace pire que la rouille. On se demandera pourquoi payer pour un vieux pont s’il devenait moins cher d’en construire un nouveau. 

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Le gouvernement de la Coalition avenir Québec dépose jeudi son premier budget. À la veille du budget de l’an dernier, François Legault avait ouvert la porte à la démolition du pont de Québec avant que le tollé le force à se raviser. 

Il reconnaissait alors la beauté et l’importance patrimoniale du pont, mais invitait à peser les avantages et désavantages.

Est-ce que la «durée de sa vie utile est atteinte»? «Est-ce que les rénovations qu’on peut faire coûtent plus cher ou moins cher qu’un nouveau pont?»

M. Legault reprochait alors aux libéraux de ne pas avoir de plan sur l’avenir du pont de Québec. Je n’ai pas vu à date qu’il en ait un meilleur. 

Il s’en tient à rejeter la responsabilité sur le fédéral. C’est de bonne guerre vu les promesses du gouvernement Trudeau, mais la guerre, bonne ou mauvaise, est souvent prétexte à ne rien faire. 

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Un lecteur m’a envoyé un lien vers le site Internet de la tour Eiffel. Je vous entends protester. On ne peut pas comparer. C’est juste. 

Le pont n’est pas une icône planétaire. Ce n’est pas le même métal ni le même usage; pas le même climat; pas le même air salin du fleuve et abus de sels de déglaçage; pas la même vulnérabilité à la rouille, sauf pour la pollution et les fientes d’oiseaux. 

Ce qui m’a frappé, c’est que pour un risque moindre, Paris prend davantage soin de sa tour que nous de notre pont.

Depuis 1889, la tour Eiffel a été repeinte 19 fois. Pas toujours de la même couleur, mais toujours à la main et avec minutie, en moyenne aux sept ans. 

La 20e campagne de peinture vient de commencer. Paris s’en fait une fierté. 

«La campagne de peinture est un événement important de la vie du monument et revêt, comme tout ce qui est lié à la tour Eiffel, un caractère véritablement mythique : pérennité d’un ouvrage d’art connu dans le monde entier, couleur du monument symbole du paysage parisien, etc».

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La tour Eiffel qui ne devait rester à Paris que 20 ans a ainsi acquis une longévité «quasi éternelle». 

On ne peut pas comparer, mais un peu quand même. 

Le pont de Québec pourrait aussi aspirer à «l’éternité» si on cesse d’y voir uniquement une voie de circulation qu’il pèse d’entretenir et davantage un monument du patrimoine pouvant susciter la fierté.