L’obstination de la Coalition avenir Québec, et de son chef François Legault, à promettre une mise en chantier d’un troisième lien dans un premier mandat semble défier ces règles de bonne gouvernance.

L'art du n'importe quoi

CHRONIQUE / Le délire des derniers jours sur le troisième lien et le transport collectif à Québec est à désespérer de la politique et parfois des médias.

Je ne m’habitue pas à cette insouciance des élus à balancer des chiffres et échéanciers, à agiter des mirages ou des épouvantails sans faits ou analyses pour les appuyer.

Et toute cette énergie à tirer sur les fleurs pour les faire pousser plus vite qu’elles ne le peuvent. 

Avant de se déchirer sur les coûts et la date de la première pépine, ne peut-on pas s’assurer d’abord de l’utilité du projet? Montrer en quoi c’est la meilleure solution pour atténuer la circulation, puisque ça semble être l’objectif. 

Peut-on en évaluer les impacts et conséquences, comme le veut la politique du Québec sur les grands projets? 

L’obstination de la Coalition avenir Québec (CAQ) à promettre une mise en chantier d’un troisième lien dans un premier mandat semble défier ces règles de bonne gouvernance. 

Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance, ne s’en scandalise pourtant pas. 

«Ça ne paraît pas réaliste», convient-il. Surtout avec les étapes d’évaluation environnementale pour les grands projets. 

Mais «il n’y a pas de règles objectives de gouvernance», dit-il. «On peut promettre n’importe quoi. C’est normal pour les élus.» Ceux-ci peuvent croire qu’ils réussiront à mettre de la pression sur la machine administrative pour faire avancer les projets plus vite. 

Il s’en remet à la «bonne intelligence» et au «jugement de la population» pour évaluer le réalisme de ces promesses.

M. Nadeau note cependant que les gestionnaires de grands projets affichent aujourd’hui «plus de prudence» et sont «plus rigoureux» qu’à d’autres époques. 

«Ils font mieux les calculs.» Savent qu’ils auront à répondre des dépassements et des délais. 

Les ministres Véronyque Tremblay (déléguée aux transports) et Sébastien Proulx (Capitale) reprochent à la CAQ de dire «n’importe quoi» pour essayer de recueillir des votes et promettent de faire les choses dans les règles de l’art.

Cela paraît sage, mais qu’on ne s’y trompe pas. Les libéraux font eux aussi de la politique avec ce projet. 

Je note leur acharnement méthodique à ne jamais mentionner qu’il se pourrait que l’étude d’opportunité conclue à l’inutilité d’un troisième lien pour régler les problèmes de circulation. 

Ou qu’un troisième lien n’est pas souhaitable pour des questions d’environnement, d’étalement urbain, de coûts disproportionnés ou que sais-je.

Cette hypothèse, les libéraux n’en parlent pas. Leur discours public laisse croire que l’opportunité d’un troisième lien est déjà démontrée. Eux aussi courtisent les votes de la périphérie. La posture du Parti québécois (PQ) me semble plus courageuse. Peut-être parce que le PQ estime n’avoir plus rien à perdre à Québec.

***

Le maire Labeaume a raison de s’inquiéter du risque de «désastre financier» si le projet de troisième lien est lancé sans évaluation et planification suffisantes. 

Ses spéculations sur le coût de 10 milliards $ n’ont cependant fait que nourrir la confusion et envenimer le débat. 

Pourquoi balancer un chiffre quand on ne sait pas où passera le pont et/ou le tunnel, quels raccords aux autoroutes et réseaux routiers, etc.? 

Le maire aurait pu se garder une petite gêne, d’autant plus qu’on ignore l’ampleur et les coûts de son projet de transport structurant. 

Le maire soutient que celui-ci est moins risqué d’un troisième lien. Possible. Le projet de réseau structurant est plus avancé et le tramway a été dans la mire de la ville et du RTC depuis maintenant 15 ans. 

L’expertise mondiale pour les projets urbains sur rail est large et permet d’avoir une idée des coûts au kilomètre. 

La facture réelle dépend cependant des particularités de chaque projet. Faudra-t-il par exemple passer le tramway dans un tunnel entre la haute et la basse ville pour atténuer la pente et conserver plus de voies de circulation en surface? 

***

Souvent le même dilemme avec les grands projets publics. 

Ne pas fixer rapidement un prix donne l’impression d’un manque de sérieux et de volonté politique. 

En mettre un trop vite accroît le risque d’oublier des aspects ou mal les évaluer. Il faut alors couper dans le projet ou assumer l’odieux d’un dépassement. 

Des futés réussissent parfois à imputer l’excédent à d’autres payeurs ou à d’autres postes budgétaires. Ils pensent qu’on ne s’en aperçoit pas.