Les règles et interdits induisent parfois un faux sentiment de sécurité. Le piéton qui voit arriver son cycle exclusif se croit à l'abri et ne prend même plus la peine de regarder avant d'avancer, ce qui le met à risque.

La route des délinquants

CHRONIQUE / Le piéton n'est pas l'automate obéissant que les ingénieurs du transport semblent imaginer lorsqu'ils planifient les feux de circulation.
Le piéton ne s'arrête pas toujours à l'intersection pour attendre gentiment son signal exclusif pendant que passent (ou ne passent pas) les voitures.
Son réflexe est d'essayer de raccourcir sa distance de marche et son temps d'attente. Il va traverser dès qu'il pense pouvoir y arriver sans se faire frapper.
L'automobiliste a les mêmes réflexes. Couper par le chemin le plus court et essayer de réduire son temps d'attente. En brûlant des stops, en omettant de s'arrêter avant de tourner à droite au feu rouge, etc. D'où cette mobilisation des lobbies piétons ces derniers jours pour réclamer l'abolition du virage à droite.
Je comprends l'intention. On voudrait pour le piéton une traversée la plus sécuritaire possible.
Pour les mêmes raisons, Québec (et d'autres villes) a choisi des cycles exclusifs pour piétons aux feux de circulation. À première vue, ça paraît logique. 
Mais à trop policer les intersections; à y multiplier les interdits et les cycles exclusifs inutiles; à maintenir les feux la nuit quand il n'y a pas de trafic, on finit par provoquer la délinquance, sans toujours atteindre l'objectif de sécurité. 
Ces règles et interdits induisent (parfois) un faux sentiment de sécurité. Le piéton qui voit arriver son cycle exclusif se croit à l'abri et ne prend même plus la peine de regarder avant d'avancer, ce qui le met à risque.
Les cycles sont souvent si longs que piétons et cyclistes n'attendent pas le leur pour traverser. L'automobiliste qui arrive ne se méfie pas, convaincu que la route lui appartient en propre puisqu'il est «sur sa verte». Ainsi de suite. 
Aux consultations publiques de la SAAQ sur la sécurité routière, la semaine dernière, un citoyen a cité une étude de l'Université du Connecticut (1).  
L'auteur y passe en revue des études de circulation menées sur plusieurs décennies et plusieurs continents. Plus qu'une étude de circulation, j'y ai vu un véritable traité sur les comportements humains. 
On y décrit les réflexes des piétons aux intersections. Leur propension à défier les règles lorsque celles-ci ne leur conviennent pas. La tentation sera plus grande si le piéton n'est pas seul à traverser et suit le troupeau. Les hommes jeunes ou d'âge moyen seraient davantage délinquants.
Les personnes âgées le seraient moins, mais ne semblent pas s'apercevoir qu'elles marchent moins vite que les autres, ce qui les rend parfois à risque, a-t-on constaté. 
D'autres études montrent que des lois plus sévères pour punir les piétons n'ont pas eu d'effet pour réduire les accidents. 
La sécurité et le sentiment de sécurité varient selon les intersections et les moments du jour, d'où les doutes sur les signalisations mur à mur.
La relation à la route est aussi question de culture. Qui a roulé dans le nord-est des États-Unis sait qu'il suffit d'un pied sur la chaussée pour que la prochaine voiture s'arrête et laisse passer le piéton.
Pas besoin d'aller très loin. Montréal gère différemment ses intersections. Elle permet par exemple des cycles concurrents aux feux de circulation. 
Les piétons disposent de quelques secondes pour amorcer leur traversée avant que les voitures soient autorisées à passer. Il en résulte une plus grande fluidité des déplacements à la fois pour les piétons et pour les automobilistes.
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La Ville de Québec a traditionnellement privilégié la ségrégation des rues plutôt que leur partage. Les choses commencent cependant à changer. 
Après des projets pilotes concluants, l'administration Labeaume souhaite rendre 25 % des rues de la ville plus conviviales.
Cela se traduira par moins de place pour l'auto et le parking et davantage pour la verdure et les trottoirs. En d'autres mots, un meilleur partage de la rue entre autos, vélos et piétons. On salue cette vision inspirante que même l'opposition n'a pas eu le choix d'applaudir.
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Reste à convaincre la Ville que la route peut aussi se partager aux intersections. On ne lui demande pas d'aller jusqu'aux «rues nues» à l'européenne, sans signalisation aucune, ce qui force les utilisateurs à s'ajuster à vue.
Mais on pourrait commencer par éliminer les cycles exclusifs de piétons là où ils ne sont pas utiles. Par mieux ajuster les cycles des feux à la réalité du trafic du moment. Sans sacrifier la sécurité bien sûr. 
Il en résulterait moins de délinquance et de frustrations et plus de fluidité de déplacements pour tout le monde. La qualité de vie est la somme de plein de petites choses.
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(1) «Pedestrian Compliance with Concurrent and Exclusive Phasing at Traffic Signals», Kevin R. McKernan, University of Connecticut, 2015