Selon des chiffres inédits, provenant d’un portrait statistique de la Direction de la santé publique de Montréal paru à la fin de l’automne dernier, 3113 $ par année par citoyen sont dépensés dans les salons de jeu de Loto-Québec. Loin devant les autres jeux de hasard.

La roulette russe

CHRONIQUE / Les citoyens qui fréquentent les salons de jeu y dépensent beaucoup plus en moyenne que ceux qui participent à tout autre type de jeux de hasard et d’argent.

On parle de 3113 $ par année dans les salons de jeu, loin devant les appareils de loterie vidéo (2053 $), le poker (1042 $), le jeu dans Internet (1227 $), le casino (1092 $), le Kinzo (836 $) ou l’achat de billets de loterie (222 $). 

Ces chiffres, inédits, proviennent d’un portrait statistique de la Direction de la santé publique de Montréal paru à la fin de l’automne dernier. L’enquête a été menée auprès de plus de 10 000 répondants.

C’est la première fois qu’on mesure ainsi l’impact des salons de jeu. 

Il était connu que les appareils de loterie vidéo sont conçus pour nourrir l’illusion du gain et encourager la dépense.

Ce qu’on découvre, c’est qu’en les regroupant en grand nombre dans un même lieu et en y faisant des promotions et animations, on augmente probablement la «performance». 

Autre «fait saillant», la recherche suggère que les citoyens de la Capitale-Nationale et de la Mauricie-Centre-du-Québec sont «significativement» plus nombreux qu’ailleurs à fréquenter les salons de Loto-Québec.

On pourrait s’en surprendre, voire s’en inquiéter, mais attention aux conclusions hâtives. 

C’est à Québec et à Trois-Rivières que Loto-Québec a installé ses deux seuls salons de jeu. Pas étonnant d’y trouver davantage de clients, toutes choses étant relatives puisqu’on parle ici de seulement 5 % de la population.

Cela démontre sans doute que ces salons sont fréquentés par une clientèle locale ou régionale, à la différence des casinos qui attirent des clients qui viennent de plus loin. 

Mais ce qui aurait été vraiment utile et que l’étude ne dit pas, c’est si ces salons attirent davantage les clientèles de voisinage. Elle ne dit rien non plus du profil sociodémographique des joueurs. 

Dommage, car cela permettait d’éclairer la réflexion sur l’opportunité de relocaliser au centre-ville le salon de jeu du centre commercial Fleur de Lys. 

La Coalition avenir Québec s’y est engagée lors de la dernière campagne, disant vouloir éloigner le salon de jeu des clientèles démunies de Limoilou et de Vanier. L’intention est noble, mais encore faudrait-il savoir si c’est vraiment une clientèle vulnérable du voisinage qui fréquente le salon. 

Pour l’heure, l’achalandage du stationnement suggère qu’on y vient de plus loin que du seul voisinage immédiat. 

La suite de l’étude est attendue plus tard cette année. On devrait en apprendre alors davantage sur le profil des joueurs.

Ce qu’on peut déjà dire, c’est que les deux tiers des Québécois (65,6 %) avaient participé à au moins un jeu de hasard et d’argent dans l’année de la recherche. C’est moins qu’en 2002 où la proportion était de 81 %.

Plus de 60 % des citoyens ont dit avoir acheté des billets de loterie ou «gratteux» dans la dernière année. Cela en fait et de très loin le jeu le plus populaire, suivi par le casino (11 %) et le jeu par Internet qui rejoint aujourd’hui 5 % des citoyens, mais est en pleine explosion.

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La récente étude met au jour des écarts significatifs entre les régions. Par exemple, seulement 55 % des citoyens de Montréal avaient joué au moins une fois dans la dernière année, mais plus 77 % au Saguenay–Lac-Saint-Jean et 75 % en Abitibi-Témiscamingue. 

Les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches sont près de la moyenne provinciale (66 %). 

Il y aurait cependant moins de joueurs réguliers dans la Capitale-Nationale (32 %) que la moyenne québécoise (35 %), le joueur régulier étant celui qui participe au moins une fois par mois.

C’est dans des régions périphériques que la proportion de joueurs réguliers est généralement la plus forte.

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Tous les chiffres qui précèdent reposent sur les déclarations volontaires des participants à l’étude. Ils sont à prendre avec les réserves nécessaires. Notamment sur les sommes investies dans le jeu. Ce portrait statistique ne dit pas tout et probablement pas l’essentiel. 

Il ne dit rien des vies brisées par la dépendance, des drames qui déchirent des familles et des joueurs que le désespoir pousse parfois au suicide. Comme il ne dit rien des petits (ou grands) bonheurs des gagnants, du plaisir social d’aller au salon avec des amis ou de l’espoir d’une vie meilleure que le jeu entretient. 

Loto-Québec joue ici à la roulette russe. Pour l’immense majorité des participants, ces jeux sont inoffensifs, mais il traîne parfois une balle quelque part dans le barillet. 

C’est un risque que collectivement, on a accepté de prendre. Comme on en prend avec la vente d’alcool et maintenant le pot en se disant que si ce n’est pas l’État qui mène le jeu, ce sera quelqu’un d’autre et sans doute avec moins de scrupules.