La promenade prend une tout autre ambiance à la tombée de la nuit.

La promenade qui a changé ma vie

BILLET / J’habitais le Chemin du Foulon, au pied de la falaise lorsqu’on a commencé à parler d’un retour au fleuve.

C’était le milieu des années 80. Le boulevard Champlain ressemblait à une autoroute. 

On regardait passer au loin les bateaux par la fenêtre de la salle à manger. La nuit, on était réveillé parfois par les cornes de brume ou les vibrations transmises au sol par la pulsion des hélices des cargos. 

Ignorant les interdits, j’allais parfois au quai Frontenac par le tunnel ferroviaire sous la bretelle du boulevard Champlain. 

Il était difficile alors d’imaginer dans ce no man’s land ce qui allait suivre.

Nous avions depuis longtemps quitté le Foulon lorsque la promenade Samuel-De Champlain a finalement été mise en chantier.

Habitant depuis en haut de la falaise, j’ai pris l’habitude d’y descendre, à tout moment du jour et du soir, imprimant à ma vie quotidienne un rythme qu’elle n’avait jamais eu. 

Je vous y croise. À pied, à vélo, en patins à roues alignées, avec votre chien ou la poussette du petit. Assis à lire ou à parler, à boire de la bière ou du vin, à pique-niquer. 

Je vous vois les écouteurs aux oreilles, sourds au vent et à la musique des feuilles. 

Je vous vois le maillot mouillé d’effort, la peau rougie par le soleil ou transis, votre col remonté jusqu’aux yeux. 

J’ai vous ai vus, vous étiez deux ce soir-là, sur une table à pique-nique dans la pénombre, faire ce qu’on ne fait pas d’habitude sur une table à pique-nique.

Je vous ai entendu parler d’autres langues que la mienne, rire, chuchoter, écouter de la musique. Cette vie montre le succès de la promenade.

Aussi ne le prenez pas personnel si je vous dis que l’heure que je préfère est celle où vous n’y êtes plus. Je veux dire, où vous êtes moins nombreux, après la tombée de la nuit.

L’heure où il traîne parfois quelques pêcheurs au quai des Cageux et les derniers promeneurs de chiens dans les sentiers. 

Celle où la flamme de la raffinerie vacille sur l’eau, parfois celle de la lune, celle où se détache dans l’ombre le clocher lumineux de l’église Saint-Romuald et celui de Saint-Michel au haut du cap. Celle de la lumière sur le bois mouillé des jours de pluie.

Celle où les marches de pierre se perdent, infinies, dans la noirceur de l’eau.

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