S’il est clair que le spectacle de Paul McCartney n’aurait jamais eu lieu sans l’implication de la Société du 400e, force est d’admettre que Richard Gibeault a été le premier à piquer la curiosité du camp de l’ex-Beatles.

La petite histoire de la venue de McCartney à Québec en 2008

Le spectacle de Paul McCartney sur les Plaines le 20 juillet 2008 a changé le cours de l’histoire et fait entrer Québec pour de bon dans les ligues majeures des spectacles d’artistes internationaux. Comment Québec a-t-elle réussi à attirer l’ex-Beatles? La vraie histoire n’a jamais été racontée en détail sur la place publique. La voici. La plupart des faits sont tirés du jugement de la Cour supérieure lors d’un procès contre la Société du 400e.

C’est un obscur promoteur jadis condamné à la prison pour fraude qui fut le véritable déclencheur de la venue de Paul McCartney à Québec à l’été 2008.

Installé dans la capitale depuis l’année précédente, Richard Gibeault courtisait depuis trois ans Barry Marshall, gérant de l’ex-Beatles pour le convaincre d’offrir un spectacle à Québec.

Gibeault est revenu à la charge le 4 février 2008 dans un courriel à Marshall et a senti pour la première fois de l’ouverture, lorsqu’il a indiqué au gérant que le spectacle pourrait se tenir dans le cadre du 400e de Québec.

McCartney ne tournait plus beaucoup à l’époque et choisissait soigneusement ses sorties. 

Gibeault a alors en tête un mégaspectacle rock sur les Plaines pouvant attirer 100 000 personnes à 100 $ le billet. Il évoque la date du 26 juillet. 

Des échanges ont lieu les semaines qui suivent, mais le 29 février 2008, Marshall avise Gibeault que McCartney ne viendra pas à Québec pour le moment. (he has decided NOT to undertake the date in Quebec at this time).

Le directeur général du 400e, Daniel Gélinas, a entendu parler de l’affaire et ce même 29 février, envoie un courriel à Gibeault le pressant de «cesser immédiatement» ses représentations au nom du 400e. 

Gibeault s’excuse d’avoir «pu causer de la confusion» et promet d’être plus clair dans ses démarches à venir.

Ces courriels contredisent la version publique donnée par Daniel Gélinas voulant que c’est par «une fille qui fait du booking corporatif» qu’il a appris pour la première fois l’intérêt de McCartney pour Québec.

Cette «fille», Sharon Kim-Dion, a bel et bien servi d’intermédiaire dans la venue de McCartney, mais n’entrera en scène que plus tard. Elle aura d’ailleurs ses premiers échanges avec Gibeault et non avec le 400e.

Après un mois et demi sans nouvelle du clan McCartney, Gibeault reçoit un appel de Kim-Dion le 19 avril. L’agente veut savoir s’il est toujours intéressé à un spectacle avec McCartney à l’été 2008. 

Gibeault valide auprès de son contact (Marshall) qui confirme l’intérêt éventuel de McCartney. 

On esquisse rapidement les premiers scénarios : logistique, mise en marché, sécurité, etc. Kim-Dion évoque un cachet d’artiste de 4 M US$.

Dans un message à Marshall, Kim-Dion presse celui-ci d’accepter l’offre qu’elle dit faire au nom de l’organisation du 400e et du promoteur Gibeault. Cette affirmation est fausse, car le 400e n’est pas encore dans le coup. 

Très tôt, le groupe McCartney insiste pour recevoir une invitation formelle de la Société du 400e. 

Gibeault tente alors d’obtenir une «accréditation» auprès de Daniel Gélinas. 

Celui-ci renvoie Gibeault au directeur de la programmation du Festival d’été, Jean Beauchesne. 

L’affaire n’ira pas plus loin. Beauchesne dit ne pas avoir les fonds suffisants pour un tel spectacle. 

Depuis le début février, Daniel Gélinas se méfie de Richard Gibeault. Il a fait des recherches et découvert ses antécédents judiciaires. Plusieurs condamnations pour fraude, notamment pour avoir agi comme agent de voyages sans être titulaire d’un permis. 

En 1998, il avait été condamné à deux ans de prison moins un jour. Gélinas voit qu’une nouvelle cause de fraude pour des faits survenus en 2004 est encore pendante devant un tribunal. 

Des promoteurs de Québec, dont Michel Brazeau, l’ont aussi mis en garde contre Gibeault.

Lorsque Kim-Dion annonce sa venue à Québec avec Marshall pour une rencontre commune avec Gibeault et le 400e, Gélinas prend ses distances.

Il indique à Gibeault qu’il est prêt à rencontrer Marshall en privé, mais «seulement lui, son équipe et la mienne».

Se sentant écarté, Gibeault ne transmet pas à Marshall la réponse de Gélinas.

Le gérant de McCartney débarque à Québec le 2 mai avec Kim-Dion pour rencontrer Gibeault. 

En limousine, ils visitent l’Hippodrome et les Plaines. Marshall émet des réserves sur le premier site, mais se montre satisfait des Plaines.

Marshall et Kim-Dion préviennent alors Gibeault qu’ils doivent s’absenter pendant deux heures et le retrouveront ensuite.  

Ils en profitent pour rencontrer en cachette Daniel Gélinas. 

Dans son témoignage au procès, Gélinas dira que rien n’a été réglé lors de cette rencontre et que le cachet de McCartney n’y fut même pas discuté.

Gélinas soutiendra que le 400e n’avait alors «aucun intérêt particulier pour un concert de McCartney. Le juge estimera que cette affirmation (de Gélinas) est «nettement exagérée». La réalité est que depuis janvier 2008, le 400e  est à la recherche de quelque chose de gros pouvant donner aux fêtes un rayonnement international instantané. 

Daniel Gélinas, qui dirigeait le Festival d’été depuis quelques années, n’avait encore jamais pensé à McCartney pour Québec. 

«C’était bien que trop gros», m’a-t-il confié lors d’un entretien il y a quelques jours. «À lui seul, il aurait pris 200 % de tout le budget de programmation du Festival», se souvient-il. Il est cependant ouvert à cette «opportunité». 

Le groupe McCartney a appris que les billets pour le spectacle de Céline Dion sur les Plaines ce même été seront distribués gratuitement. 

Ce serait un «gros problème» que McCartney soit le seul spectacle payant du 400e, perçoit Marshall, qui commence alors à plaider pour un spectacle gratuit.

Gibeault continue de son côté à planifier un show payant. Il ne comprend pas encore que son chien est mort. Il l’apprendra le 5 juin, dans un courriel de Kim-Dion, qui a entre-temps changé de camp et travaille désormais avec le 400e. 

Les premières discussions entre le clan McCartney et Gélinas sont tenues secrètes. 

Daniel Gélinas n’en parle pour la première fois au trésorier Mario Bédard qu’une semaine plus tard, soit le 10 mai, lors d’un voyage à Larochelle.

Avons-nous 6 M$ pour un spectacle de McCartney, demande Gélinas à son trésorier? Mario Bédard le rassure. Le Championnat de hockey ayant été un succès aux guichets, le 400e n’aura pas à débourser les 6 M$ prévus au budget et a une marge de manœuvre.

Tous deux conviennent de n’en parler à personne avant le prochain conseil d’administration du 400e, prévu cinq semaines plus tard, le 18 juin.   

Gélinas veut éviter que le projet dérape comme celui de Coldplay, que le maire Labeaume avait fait avorter en vendant la mèche au mauvais moment. 

La discussion au conseil d’administration durera 90 minutes. Dans un entretien le mois dernier, Gélinas a raconté à ma collègue Kathleen Lavoie que ça n’avait pas été facile. 

Pour plusieurs, McCartney «c’était un has been». Il y avait aussi le débat sur la chasse aux phoques dans lequel l’ex-Beatles avait pris partie. «Ça va être un flop», craignaient plusieurs. 

Malgré ses réticences du début, Gélinas était désormais dans le camp des «pour». Il a prévenu le C.A. que si un jour des médias apprenaient que McCartney était prêt à venir à Québec, il dirait qu’il était favorable. 

Le C.A. donne le feu vert. On estime alors qu’il en coûtera entre 5,5 M$ et 6 M$, dont 4 M$ pour le cachet de McCartney.  

Le spectacle sera gratuit et on s’attend à ce que la vente d’objets souvenirs ne rapporte que des «peccadilles». 

Le 30 juin, le 400e annonce à trois semaines d’avis la venue de McCartney sur les Plaines le 20 juillet. 

Deux jours après cette annonce, Richard Gibeault prévient Daniel Gélinas qu’il demandera une compensation financière. 

«C’est sur notre invitation et sur notre offre de contrat que M. Barry Marshall et Mme Kim-Dion sont venus à Québec pour préparer ce spectacle», fait-il valoir dans un courriel au directeur général du 400e.

Dans les faits, c’est la Corporation financière Lemire qui mènera les procédures judiciaires. 

Elle réclame 2 M$ au 400e pour s’être approprié des informations confidentielles sur l’intérêt de McCartney pour un spectacle à Québec. 

Le juge François Huot de la Cour supérieure a rejeté cette poursuite (jugement rendu le 10 février 2016). 

Le juge y met en doute la crédibilité des prétentions du demandeur à cause des antécédents judiciaires de M.Gibeault, d’un courriel frauduleux envoyé par celui-ci et du fait qu’il a menti sous serment lors des procédures.

Inversement, le juge Huot trouve que le témoin Gélinas a fait une «impression favorable» (hormis une exagération) et a répondu avec précision et objectivité aux questions. 

Le juge Huot dit ne pas avoir trouvé de preuve prépondérante que le 400e s’est approprié le projet en utilisant des informations privilégiées. 

Il estime que le projet privé de Gibeault était de toute façon voué à l’échec. McCartney ne serait jamais venu à Québec cet été-là sans une invitation officielle du 400e.

La Cour d’appel a maintenu ce jugement (décision du 18 janvier 2018), estimant que le juge de première instance n’avait commis aucune erreur pouvant justifier de renverser sa décision.

L’ensemble des courriels et témoignages mis en preuve démontrent que le concert de Paul McCartney n’aurait jamais eu lieu sans l’implication du 400e.

Le gérant de McCartney avait constaté que Gibeault et son groupe n’avaient rien produit de gros par le passé, ce qui posait problème. 

Il y avait aussi des doutes sur la provenance de l’argent que le promoteur devait mettre en garantie pour le spectacle. 

Le clan McCartney tenait par ailleurs à un concert gratuit qui ferait officiellement partie de la programmation du 400e, ce que Gibeault ne pouvait lui offrir sans être accrédité. Il est un fait indéniable que sans le 400e, McCartney ne serait jamais venu à Québec à l’été 2008.  

Mais il n’y serait pas venu non plus sans Richard Gibeault.

Il fut le premier à piquer la curiosité du clan McCartney à l’hiver 2008 avec l’argument des 400 ans de Québec. Il a ensuite mené les premières discussions et contribué aux grands paramètres du spectacle de juillet sur les Plaines.

Voilà. McCartney est venu à Québec ce 20 juillet 2008 pour un concert dont on continue, 10 ans plus tard, de mesurer les impacts.