François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Le Oui aurait-il gagné le référendum de 1995 si les Nordiques n’avaient pas quitté Québec?
Le Oui aurait-il gagné le référendum de 1995 si les Nordiques n’avaient pas quitté Québec?

La mauvaise thèse du départ des Nordiques

CHRONIQUE / La thèse voulant que le Oui aurait gagné le référendum de 1995 si les Nordiques n’étaient pas partis tient difficilement la route.

Au mieux, un élément parmi d’autres, mais certainement pas le plus significatif.

Cette thèse est pourtant tenace, soutenue par des Guy Bertrand et récemment par des chroniqueurs comme Mario Dumont et dans une moindre mesure, par des universitaires.

L’idée ne manque pas d’intérêt ni d’une certaine vraisemblance.

Mais encore faudrait-il pouvoir la documenter autrement que par des intuitions et perceptions. Ou que par les symboles, aussi forts soient-ils avec cette équipe à dominante francophone drapée de bleu et de fleurs de lys affrontant les «Canadiens» en rouge.

La prémisse est que Québec a voté Oui dans une proportion moindre (53,4 %) que d’autres régions francophones et que cela a changé le cours de l’histoire.

Québec aurait boudé le Oui parce que déçue que le gouvernement de Jacques Parizeau et son allié indépendantiste Jean-Paul L’Allier aient laissé partir leur équipe. Une forme de trahison.

Ce départ a «joué dans la capacité de mobilisation» du Parti Québécois et du Oui, croit Martin Paquet, professeur en sciences historiques à l’Université Laval.

Grand bourgeois aristocrate, M. Parizeau n’avait rien à cirer du hockey, des Nordiques et des classes populaires, ont perçu des partisans.

Les délibérations du Conseil de ministres de l’époque montrent cependant que le gouvernement était sensible au danger. Il ne voulait pas porter l’odieux du départ des Nordiques et craignait les répercussions sur le vote au référendum.

L’ex-député Rosaire Bertrand, frère de Guy, était un amateur des Nordiques et avait ses billets de saison.

Proche de Parizeau, il ne se «souvient pas que le cas du Colisée ait eu une conséquence sur le vote. Et ce n’est pas vrai que Parizeau et L’Allier ont manqué d’enthousiasme là-dedans», a-t-il confié il y a quelques jours à mon collègue Olivier Bossé.

Le premier ministre Jean Chrétien a plus tard blâmé le «maire séparatiste de Québec», rappelant que Jean-Paul L’Allier avait préféré une aide fédérale pour un centre des congrès plutôt que pour un amphithéâtre.

La réalité était que l’économie locale était alors morose et les Nordiques au fond du classement. Les salaires des joueurs explosaient et sans plafond salarial, la suite s’annonçait un gouffre sans fond. Nouveau Colisée ou pas.

Même Marcel Aubut a fini par en convenir (23 ans plus tard). «Le maire avait raison, on n’avait pas la population ni l’argent et on ne pouvait pas garder les Nordiques.»

À peine quelques centaines de personnes avaient marché à Québec au printemps 1995 pour essayer de sauver les Nordiques. Les partisans avaient cessé d’y croire.

On peut même faire l’hypothèse que si Parizeau avait acquiescé aux demandes des Nordiques, des partisans du Oui y auraient vu un geste irresponsable semant un doute sur sa capacité à diriger un pays.

Au plan statistique, la thèse d’un référendum «perdu» à Québec reste possible, comme l’explique Jean-François Cliche dans son «Vérification faite : la faute à Québec?». 

Un Oui plus fort à Québec aurait pu faire une différence. Comme un Oui plus fort en Beauce, en Estrie, chez les personnes âgées, les anglophones, les immigrants, etc.

Déterminer à qui la «faute» est un exercice hasardeux qui tient autant de l’opinion que des faits.

Mais pour le plaisir de la discussion, suivons la thèse que le référendum a été «perdu» à Québec et demandons-nous pourquoi.

Chercheurs et acteurs politiques ont cherché depuis 25 ans une réponse. Ils en ont trouvé plusieurs.

Le départ des Nordiques n’y pèse pas très lourd.

L’équipe a été source de fierté et d’attachement des citoyens à leur ville, a déjà expliqué le sociologue Simon Langlois de l’Université Laval.

Et le sport est un élément identitaire puissant, rappelle Martin Paquet. «Le nationalisme se manifeste à travers le sport à une échelle qu’on ne soupçonne pas»; les Nordiques ont été un élément «fédérateur autour du sentiment national», croit-il.

Au point d’inspirer la série Lance et Compte, dont l’équipe aux couleurs des Nordiques a été rebaptisée «Le National», même si dans la vraie vie, le «propriétaire» Marcel Aubut était un fédéraliste notoire.

Pour gagner, le Oui devait aller chercher l’appui de l’électorat qui correspond au profil du partisan des Nordiques, analyse le professeur de sciences politiques Éric Montigny.

Le vote de la «population active francophone», donc. Résultat mitigé. C’est «un des facteurs», croit l’ancien conseiller de Mario Dumont au temps du référendum.

«Il faut des raisons fortes pour vouloir faire la souveraineté», estime Simon Langlois. Québec n’en avait peut-être pas assez.

Le français n’y est pas menacé; Québec était déjà «capitale de la nation» et le siège historique des grandes communautés religieuses. Une sorte de «sentiment de sécurité».

S’ajoutent des raisons «circonstancielles», croit M.Langlois. Le départ des Nordiques? «Dur à voir. Peut-être un facteur parmi d’autres.»

Plusieurs me parlent de l’influence des «radios populistes et populaires», dont celle d’André Arthur.

De ce courant «libertarien» de la Beauce des entrepreneurs réfractaires à l’État et aux fonctionnaires. Un courant perceptible jusqu’à Québec.

On y revient toujours. L’influence des radios dans l’explication du «mystère Québec» et de ses comportements électoraux parfois atypiques. Sans qu’on n’arrive jamais à trancher si la radio en est la cause ou le reflet.

On pourrait y ajouter la crainte des fonctionnaires de l’État d’être dérangés par l’intégration des employés fédéraux dans un Québec indépendant.

La thèse du départ des Nordiques n’a «aucun fondement», tranche le sociologue et sondeur Michel Lemieux. «Un raisonnement de broche à foin; une patente à Guy Bertrand.»

M. Lemieux était à l’époque dans le camp du Oui et du gouvernement. Il a depuis retourné les résultats sous toutes les coutures. Rien. Pas un sondage, pas un groupe de discussion, pas une étude pour étoffer l’hypothèse des Nordiques.

À trois semaines du référendum. Le Oui à Québec était à 47 % se souvient-il. Ça a fini à 53 %. Difficile de penser que le Oui aurait pu aller plus loin.

Louis Balthazar, éminent professeur de politique à la retraite, a beaucoup analysé et enseigné les mouvements nationalistes.

Il ne lui est jamais venu à l’esprit que la vente des Nordiques ait pu jouer dans le vote. «J’en doute beaucoup», même s’il convient que «les Nordiques incarnaient la fierté nationale».

Son explication : la «sécurité linguistique» du français à Québec; son «fond fédéraliste» et bourgeois hérité de l’histoire; son statut d’ancienne capitale du Canada; sa résidence de la gouverneure générale et l’omniprésence du drapeau canadien à Québec.

Québec a des «origines militaires» et fut une «garnison britannique», rappelle Martin Paquet.

Une autre source souligne que déjà à l’époque des patriotes de 1837-38, Québec était le «parti de l’Église et de la Couronne», réfractaire au changement et réfractaire au risque. C’était encore vrai en 1995. Et je dirais que ça l’est toujours.