«Chaque jour est une pièce de théâtre différente», décrit Youssef Dehbi, responsable du gestionnaire artériel de la ville.

La «dictature» des feux de circulation 

CHRONIQUE / Gérer la circulation est un parfait microcosme de la vie en démocratie : une dictature du plus grand nombre, assortie d'une protection de droits des minorités.
Les minorités, ce sont les voitures ou piétons qui arrivent des rues secondaires et veulent accéder à la rue importante ou la traverser.
Ils finiront par avoir leur tour au feu de circulation, mais auront des temps de passage moins longs ou devront attendre leur tour plus longtemps.
Ainsi en est-il de la gestion des feux de circulation : un arbitrage des temps de passages entre la majorité et les minorités, pendant des cycles qui durent en général 120 secondes. Il faut décider comment répartir ces 120 secondes entre les usagers.
Le choix politique est facile à faire : donner plus de temps aux plus nombreux, donc aux grandes artères. C'est l'implacable logique de la démocratie. 
On affine ensuite la recette en synchronisant les feux pour que la route «s'ouvre» devant le flot des voteurs qui avancent.
Québec a ainsi créé de nombreux tronçons de feux synchronisés qui améliorent (en théorie) la fluidité. Dans le jargon, ça s'appelle des «bandes vertes».
La difficulté est que la circulation n'est pas toujours constante et souvent imprévisible : accidents, intempéries, travaux, fériés, rentrées en classe chaotiques, etc.
«Chaque jour est une pièce de théâtre différente», illustre Youssef Dehbi, du service de circulation de la ville de Québec.
Les feux traditionnels ont une capacité d'adaptation limitée à ces imprévus. Sans compter que souvent, les bandes vertes se croisent, ce qui complique les arbitrages.
C'est ici que le «gestionnaire artériel» entre en scène. 
D'ici la fin de l'année 2017, il aura «pris le contrôle» de 610 des 830 feux de circulation municipaux. 450 sont déjà reliés. Ce gestionnaire permet de programmer les feux avec plus de finesse selon les heures et les conditions de circulation prévisibles. Il aide à reconnaître des scénarios et à planifier des solutions.
Il permet aussi des interventions ponctuelles pour corriger des anomalies. Un humain peut ainsi décider de prolonger «artificiellement» un feu vert pour vider une côte, une artère ou un secteur anormalement congestionné.
Depuis le 9 juin, 514 interventions ponctuelles ont été effectuées avec le gestionnaire, dont 300 dans un contexte d'événement comme le Festival d'été. 
Il n'était pas rare que le centre-ville soit encore encombré jusqu'à 2h du matin après les spectacles du soir. Cet été, l'effet combiné de l'action policière et du gestionnaire a permis de libérer le centre-ville à partir de minuit trente. 
Les 214 autres ont été faites surtout dans les secteurs de Charest-Saint-Sacrement, Charest-Jean-Lesage-Des Capucins et Honoré-Mercier. Il est censé en faire bientôt davantage sur Laurier et dans le secteur Robert-Bourassa-Lebourneuf.
Une intervention faite au bon moment peut parfois avoir des effets bénéfiques pendant plusieurs minutes, voire éviter toute congestion à un feu en heure de pointe.
Il faut cependant être conscient que pour chaque décision de programmation des feux ou intervention ponctuelle, il y a des gagnants et des perdants. 
Les piétons sont systématiquement parmi les perdants lorsque l'intervention ad hoc sert à dénouer un bouchon de circulation.
La performance du système pourra être mesurée par une baisse des indicateurs suivants, pas nécessairement dans cet ordre : 
• 1. temps pour franchir un tronçon donné
• 2. Nombre de plaintes
• 3. Temps pour franchir une intersection 
• 4. Longueur des files d'attente à une intersection 
Québec a consacré à ce jour 10 millions $ au gestionnaire artériel et veut accélérer la cadence. 15 millions $ supplémentaires sont prévus. Le nombre d'employés va bientôt passer de 5 à 13.
Québec, une société distincte
Québec est une société distincte. Pas seulement dans ses choix politiques parfois à contre-courant, mais dans ses enjeux de circulation.
Nous ne sommes pas les seuls à vivre des problèmes de congestion et les nôtres sont tout relatifs comparés à ceux des grandes villes.
Sauf que la géographie, les choix urbanistiques passés et les comportements humains particuliers à Québec ajoutent des contraintes de gestion de circulation et de feux que d'autres n'ont pas :
• 1. La haute ville est une destination majeure, mais l'accès y est limité par le nombre de côtes. Celles-ci deviennent vite congestionnées et la suivante est trop loin pour s'y rabattre.
• 2. À part Henri-Bourassa, aucune artère municipale ne traverse la ville dans l'axe nord-sud. Pour nombre de citoyens, l'autoroute est le seul moyen de rentrer en ville en ligne droite.
• 3. Cinq autoroutes menant à Québec se terminent dans le «mur» d'un feu de circulation : les ponts en arrivant sur Laurier; Robert-Bourassa en arrivant à Hochelaga; Dufferin-Montmorency en arrivant à Honoré-Mercier; Charest en arrivant à Frank-Carrel et Laurentienne en arrivant à la rue de la Croix-Rouge. 
• 4. Contrairement à nombre de villes nord-américaines, le plan des grandes artères de Québec n'est pas en damier avec des angles droits.
• 5. Québec n'a pas de réseau de transport en commun assez étendu et performant pour offrir un choix intéressant à un grand nombre de voyageurs, ce qui signifie davantage de voitures sur les routes.
• 6. Il n'y a à Québec aucune culture de respect du piéton comme dans toutes ces villes nord-américaines où il suffit de mettre un pied sur l'asphalte pour que les voitures s'arrêtent. Cela oblige la ville à prévoir davantage de cycles de piétons aux feux. Cycles que les piétons ne respectent pas quand ils sont tannés d'attendre.