Alex Harvey, alors qu'il complétait l'épreuve de 50 km de ski de fond, aux Jeux olympiques.

La dernière course

CHRONIQUE / Je n’ai pas vu la scène mais la description des collègues sur place était émouvante.

Pierre Harvey et son fils, enlacés et en larmes, après l’éprouvant 50 kilomètres qui aura laissé Alex à six secondes du podium à son dernier tour de piste olympique. 

Pour l’athlète et les proches, une grande déception, on peut le comprendre. Mais pour le lointain spectateur que je suis, une grande réussite qui commande l’admiration.

Quatrième dans un sport ancestral pratiqué par des millions de personnes dans le monde dont plus de 2,5 millions au Canada seulement. Un exploit. Eut-il terminé dixième que je n’en penserais pas moins. 

Cela me touche davantage que les médailles dans des sports, si difficiles et spectaculaires soient-ils, pratiqués par quelques dizaines ou centaines de happy few sur la planète. 

Cela n’enlève rien aux qualités et à la détermination des athlètes qui y réussissent, mais les probabilités mathématiques d’être le meilleur dans un sport «marginal» sont plus grandes.

Ce 50 km de ski de fond dans la nuit de vendredi à samedi fut mon meilleur moment olympique cette année.

Le spectacle des couleurs dans le soleil du début de parcours. La chorégraphie du peloton, d’abord compact, puis qui s’allonge et se fissure; l’élégance des glisses; le rythme brusque des montées; les gros plans de visages déformés par l’usure et l’effort, alors que la brume se lève.

Ça fait drôle de le dire ainsi, mais ce que j’ai aimé de cette course, c’est sa lenteur.

Plus de deux heures en piste. 

On a le temps de voir se déployer les stratégies et tactiques d’équipe; d’apprécier ceux qui tirent en avant et de maudire ceux qui se laissent porter; le temps de supputer sur les chances des échappés de tenir jusqu’à la fin, de chercher les signes de défaillances, de mesurer les écarts qui se creusent ou se referment. 

Le temps de se réjouir de voir son favori en tête, de s’inquiéter s’il recule, de fermer les livres quand tout semble fini pour reprendre tout à coup espoir alors que l’improbable est encore possible. Un suspens étiré jusqu’au dernier instant. 

Plusieurs des nouvelles disciplines olympiques n’offrent pas ce plaisir. 

Dessinés pour une génération plus pressée que la mienne, ces sports d’hiver sont souvent expédiés en quelques secondes. 

Un élan, un saut, trois pirouettes, une vrille et demie et hop, au suivant. 

Le format sied parfaitement à cette génération qui peine à rester concentrée longtemps sur la même chose et qui carbure au partage des «Wow!» sur les réseaux sociaux.

C’est plus difficile de partager les images d’une course de deux heures où il n’y a pas de mouvements spectaculaires, sinon celui de la course elle-même.

Ça n’empêche pas d’admirer le spectacle et l’agilité que commandent les nouvelles disciplines venues des sports extrêmes. Le travail et l’abnégation pour arriver à ces perfections de 10 secondes. 

J’en suis souvent ébaudi, mais la vérité est que je n’y comprends rien, incapable d’apprécier par moi-même les manœuvres. De comprendre pourquoi c’est celui-là qui a gagné et pas l’autre. 

C’est toujours la limite avec les sports jugés. Le mot le dit. Il faut s’en remettre aux juges.

Ou à Alain Goldberg, ce qui nous transporte au pays merveilleux des superlatifs, mais ne suffit pas à bien comprendre ce qui a fait la différence entre les performances. 

À lire et entendre les experts et athlètes, on en vient à croire que les jeux étaient parfois faits d’avance en faveur des «favoris», c’est le cas de le dire. Ou que les dés étaient pipés pour des compatriotes, d’où toutes ces controverses.

C’est une des raisons pourquoi je préfère l’athlétisme et les sports traditionnels : ski de fond, patinage longue piste, courses, sauts, etc. Ces sports où c’est le chronomètre, le gallon ou le nombre de buts marqués qui décident. Le premier qui arrive au fil est celui qui gagne. 

***

Alex Harvey n’est pas arrivé premier au fil. On peut partager sa déception mais on peut gagner l’admiration sans avoir été premier au fil ou sur une marche du podium.  

On ira le lui rappeler lorsqu’il rentrera au pays dans quelques semaines pour participer avec son père, Pierre Harvey, à la nouvelle «Loppet» au Mont Sainte-Anne, course inspirée des traditions scandinaves.

Une épreuve de longue distance de 48 km qui vise davantage la valorisation de l’effort que le résultat. Une épreuve où il n’y aura ni larmes ni perdant à consoler.