Ghusum Abdullatif entourée de sa professeure de francisation, Alison Gagnon (à gauche), et d'un groupe d'élèves de sa classe lors de la fête de Noël au Centre Louis-Jolliet. L'école est probablement le lieu le plus cosmopolite à Québec.

La clé: apprendre le français

CHRONIQUE / Il y aura un an dans quelques jours, Québec accueillait les premiers réfugiés syriens «promis» en campagne électorale par Justin Trudeau. Les inquiétudes et débats de l'automne 2015 se sont depuis beaucoup estompés. Au moment où la guerre en Syrie fait à nouveau les manchettes, Le Soleil est allé prendre des nouvelles de la communauté syrienne de Québec et des réfugiés arrivés depuis le début de l'année.
Dans la classe du Centre Louis-Jolliet ce matin-là, une quinzaine d'adultes. Des «alphas». Le mot désigne les élèves de francisation qui partent de zéro ou presque. 
À peine s'ils pouvaient dire bonjour le premier matin, se souvient la professeure Alison Gagnon. 
Après seulement quatre semaines, les résultats sont déjà étonnants. Les élèves réagissent au quart de tour aux consignes et aux questions. Pourtant, la prof parle vite, mais elle s'accompagne pour se faire comprendre de grands gestes et de mouvements qui donnent l'impression qu'elle danse. J'admire cette énergie. 
Elle propose un jeu de mime. Deux équipes. Ce sera les «Latinos» et les «Remparts». Ce sont les élèves qui ont choisi les noms. 
À tour de rôle, ils s'avancent devant leurs coéquipiers pour faire deviner le mot pigé dans le chapeau. Ghusum Abdullatif ne se fait pas prier. Elle participe, s'amuse, rigole.
Elle est la seule Syrienne et la seule femme voilée du groupe, mais personne n'y prête attention dans cette école où on croisait cet automne une quarantaine d'ethnies différentes. Il y en a déjà eu jusqu'à 72.
Le Centre Louis-Jolliet, sur le bord de la rivière Saint-Charles dans Limoilou, est probablement le lieu le plus cosmopolite à Québec.
Scotchés au mur du grand corridor, des messages des élèves qui ont répondu à la question «Pourquoi vous aimez le Québec?» 
J'ai retenu celui-ci: «Il y a la liberté pour tous» et cet autre «j'aime les microbrasseries québécoises, la poutine et le vrai sirop d'érable».
Ghusum y a fait un premier séjour il y a quelques mois, mais reprend le cours, insatisfaite des résultats.
Je la retrouve quelques jours plus tard à l'appartement familial du boulevard La Morille, dans Lebourgneuf. Tous y sont: son mari, Ayman Almohamad, Raneem, Osama, Ahmad et Aya. Le plus jeune, Yousef, dort. Il vient d'être opéré pour les amygdales.
Il ne faut pas longtemps pour comprendre qui mène dans cette maison. Ayman parle beaucoup et d'un ton assuré qui n'invite pas à contester. J'ai vu que ça n'empêchait pas la famille de s'amuser. Quand Jean-Marie, le photographe, a demandé à Ghusum de s'avancer les fesses sur le bord du divan pour la pose, j'ai surpris des regards déroutés et vu les fous rires. On ne dit pas le mot fesse en Syrie. Comme on ne dit pas le nom du prophète.
La famille ne se fait pas prier pour s'amuser avec le photographe. Dans l'ordre: Osama, Aya, Ayman Almohamad, Ghusum Abdullatif, Raneem et Ahmad. Manque le plus jeune, Yousef, qui dort.
Le boulot salvateur
Analyste programmeur et employé de laboratoire du temps de la Syrie, le gouvernement avait envoyé Ayman étudier en France quelques années. Il a vite retrouvé sa fluidité en français en arrivant à Québec. 
Reste le boulot. «Quand je vais travailler, tous les problèmes vont être réglés», est-il convaincu.
Lorsque je suis entré, la télé était ouverte avec des sous-titres en français. «Le français, c'est la clé de votre vie», martèle-t-il.
Il n'y a pas de mystère. Il «pousse» les siens à apprendre le français, à chercher la compagnie de Québécois, à regarder des vidéos en français.
L'aînée, Raneem, qui parlait anglais, mais pas un mot de français en arrivant, a brûlé les étapes. Sa professeure de francisation est venue à la maison pour des heures supplémentaires l'été dernier. Elle s'apprête à se joindre à une classe de secondaire régulière à l'école Vanier. Pour la récompenser, ses parents lui ont offert un iPhone 6. Raneem voudrait devenir infirmière.
À Dara, d'où elle vient, Ghusum était coiffeuse. Coiffeuse pour femmes voilées. Personne ne voit donc le résultat de votre travail, sauf à la maison? ai-je demandé. 
«Vous avez raison», a convenu Ayman. Nous avons discuté un moment de la religion. Il lit le Coran tous les soirs, mais ne porte pas la barbe. 
La religion ne l'exige pas, dit-il. Le voile non plus, ai-je suggéré. Il était d'avis contraire, mais pas choqué de la question.
Il veut passer son permis de conduire et a hâte d'avoir une voiture pour échapper aux regards sur sa femme et sa fille dans l'autobus.
Ayman vient d'une famille riche. Ses frères sont ingénieurs. L'un de ceux-ci a travaillé huit ans aux Émirats arabes. Il est aujourd'hui en prison en Syrie.
Il aime la vie «pas compliquée» qu'il a trouvée ici, même si le système de santé ne l'est pas. 
«Je ne regrette pas», dit-il. «On mange bien, on dort bien, on achète ce qu'on veut.» La famille va au Costco, est allée aux fraises à l'île d'Orléans l'été dernier. «On croit au destin de Dieu», dit-il.
Une nouvelle vie essoufflante
Ils avaient vu à la télé les images de réfugiés syriens à la dérive sur des radeaux. Se disaient qu'il faudrait faire quelque chose. 
Puis a surgi cette photo qui a choqué la planète. Celle qui allait changer le cours des choses. Le corps du petit Aylan Kurdi échoué sur une plage de Turquie. 
«L'image a été le déclencheur. Je suis tombé dans le cliché», raconte avec candeur Karl Sylvain. 
Avec sa conjointe, Brigitte Saillant, il a alors intensifié ses démarches et découvert le Comité d'accueil des réfugiés de Saint-Yves, par qui la suite est arrivée.
Le couple Sylvain-Saillant est allé cueillir sa famille à Montréal un soir de tempête. 
Je les ai retrouvés la semaine dernière dans le logement du quatrième étage où logent leurs protégés. Il y avait un sapin de Noël dans le coin du salon, du café et du yaourt avec des fruits sur la table. 
C'était le jour de la neige lourde. La première fois où le jeune papa conduisait en hiver. 
Il a raconté, un peu gêné, être resté pris sur le remblai en essayant de sortir de son entrée. Des voisins se sont approchés et l'ont guidé. 
Avance doucement, recule un peu, les roues droites, pas trop fort sur le gaz. Il a fini par se dégager. Pour s'enliser aussitôt dans la circulation. 
Une heure et quart pour faire les deux kilomètres et demi entre l'appartement et l'école de francisation, route de l'Église, dans Sainte-Foy. 
Bientôt un an et l'apprentissage de la vie à Québec se poursuit, pas toujours facile, malgré le soutien constant du couple Sylvain-Saillant. 
Légalement, un parrainage privé comme celui-ci prend fin un an après l'arrivée des réfugiés. Dans les faits, les liens d'amitié tissés dans la dernière année sont devenus indissolubles.
La famille fut parmi les premières à débarquer à Québec lorsque les portes du pays se sont ouvertes aux Syriens. 
Lui formé en informatique, elle avocate et leurs deux enfants ne correspondent pas aux images de réfugiés de la télévision.
Celle de désespérés risquant leur vie sur des embarcations de fortune pour aboutir sous la tente dans des camps misérables.
Leur chemin fut moins périlleux. Ils ont quitté Alep en 2012 lorsque les bombardements ont commencé et ont vécu trois années paisibles au Liban dans une communauté religieuse catholique. 
À leur départ pour le Canada, il parlait anglais et son épouse et leur fille de 6 ans, un français convenable.
La chose a son importance. Cela signifie que cette famille était moins mal en point, moins traumatisée et mieux outillée que beaucoup d'autres pour affronter une nouvelle vie. Sans compter le soutien reçu depuis l'arrivée. 
Leur aventure à Québec fut pourtant difficile et essoufflante, racontent-ils. Imaginez pour ceux qui ne parlent que l'arabe, n'ont pas de formation scolaire ni d'accompagnateurs dédiés pour naviguer dans les systèmes des garderies, de l'éducation, de la santé et des administrations publiques. 
Faux espoir
Même les Québécois s'y perdent souvent. Pour des nouveaux venus, c'est kafkaïen. Les réponses tardent à venir, sont souvent confuses ou contradictoires, les règles compliquées, la réalité différente des promesses faites par les services d'immigration. 
Ce faux espoir par exemple, semé chez les réfugiés syriens, qu'à l'arrivée au Canada, tout allait être payé. 
Le Canada a effectivement beaucoup offert aux Syriens. Plus qu'à la plupart des réfugiés venus d'ailleurs. Beaucoup, mais pas tout. Pas les soins dentaires, pas toutes les formations, pas facilement les médicaments, les lunettes, etc.
Il n'y a pas de scandale à ce que les gouvernements fixent des limites. Le problème est de créer de fausses attentes.
Cela dit, le couple aimerait mieux ne rien demander à l'État. Ne le fera que si nécessaire pour arriver le temps de finir ses formations.
Ils ont demandé à ne pas être identifiés dans le journal, pour ne pas être stigmatisés comme réfugiés. J'ai promis de respecter. 
L'homme suit des cours de francisation le matin et va ensuite travailler (Bureau en Gros) jusqu'en milieu de soirée. Il attend une place pour une attestation d'études collégiales en réseautique. Il a passé son permis de conduire et acheté une fourgonnette usagée pour trimbaler les enfants.
Sa conjointe est passée au plan B, puis au C. Rien à espérer de son diplôme en droit syrien et difficile d'être admise au cégep en techniques juridiques à cause du niveau de français exigé.
Elle va se satisfaire d'une attestation d'études elle aussi. Elle s'y prépare par un cours de bureautique où elle se rend en autobus après avoir fait les lunchs.
Dans les premiers mois, ils ont visité la ville avec Karl et Brigitte. Sont allés au Carnaval. Regardent La voix junior en famille, se sont fait des amis québécois et parlent à l'occasion à leurs familles restées derrière en Syrie.
La vie de jeunes parents ne leur laisse guère de temps pour autre chose. Un rythme fou. Comme toutes les jeunes familles. C'est peut-être ça, l'intégration. Une vie comme celle des autres, avec ses petits bonheurs et ses frustrations.