Jean-Paul L'Allier en 2013 à l'occasion d'une entrevue avec Le Soleil

Jean-Paul L’Allier: ​«Faire toujours plus de ce que l’on fait de mieux»

CHRONIQUE / Jean-Paul L’Allier était homme de parole qui ne s’astreignait pas beaucoup à écrire.

Du temps de sa vie publique, il n’avait jamais de texte écrit pour ses discours et conférences. Quelques notes sur papier lui suffisaient. 

Sa conjointe Johanne Mongeau aura mis huit ans à le convaincre d’écrire ses mémoires après qu’il ait quitté la mairie. M. L’Allier s’y est attaqué en 2013 et avait accéléré le rythme en 2015. Mais il n’écrivait rien ou presque. 

M. L’Allier préférait dicter. Cela donne une forme et un ton assez inédits. «Intimiste, naturel et très émouvant», a perçu Mme Mongeau, en découvrant le texte. 

Magnétophone ou BlackBerry à la main, M. L’Allier a ainsi navigué dans son bureau, lisant et commentant à voix haute les papiers, carnets de notes et manuscrits parfois inédits empilés en désordre apparent sur de grandes tables pliantes. 

«Ma mémoire est un bordel, mais je sais où sont mes affaires», s’amuse-t-il dans une note d’avant-propos rédigée le 20 novembre 2015. On aurait pu dire la même chose de son bureau, confirme Mme Mongeau. 

Les trois quarts des chapitres étaient prêts pour publication au moment de son décès, le 5 janvier 2016. 

D’autres étaient en chantier. L’équivalent d’une cinquantaine de pages était encore sur des cassettes qui seront transcrites après sa mort. On ne saura pas si M. L’Allier aurait aimé en retoucher la forme avant publication, mais l’essentiel y est.

À la suggestion de l’éditeur, l’historien Gilles Gallichan, voisin de M. L’Allier à l’Île d’Orléans, a accepté de reprendre le travail et de le mener à terme. 

Il a continué à rassembler et trier des documents, vérifier des faits, choisir des contenus. Il y a inséré des extraits de chroniques publiées par M. L’Allier dans les années 1980 (Le Devoir) et ajouté des éléments de contexte.

On retrouve aussi de larges extraits d’une entrevue à Bruno Savard de Radio-Canada, le 11 octobre 2015, qui en raison de la date, est un peu devenue le testament politique de Jean-Paul L’Allier. 

Le Relais. Mémoires inachevés est publié cette semaine chez Septentrion. M. L’Allier en avait lui-même choisi le titre. 

«Le Relais, c’est le mot qui, à mes yeux, décrit le mieux mon engagement», explique-t-il en avant-propos, citant le sens ancien du mot inscrit au dictionnaire : «Autrefois, chevaux frais placés de distance en distance sur une route de poste pour remplacer les chevaux fatigués.»

Gilles Gallichan a trouvé utile d’ajouter cette explication dans sa note préliminaire. 

«Il a choisi ce titre pour que ses héritiers, que nous sommes tous, poursuivent plus avant ce qu’une seule vie ne peut accomplir, fut-elle active et pleinement remplie comme la sienne. L’œuvre d’une vie ne prend son sens que si d’autres, après soi, s’emparent du témoin et poursuivent le travail commencé et jamais achevé.»

 ***

Jean-Paul L’Allier n’avait pas le projet d’une autobiographie ni l’ambition d’écrire un livre d’histoire. «Les situations décrites n’ont rien d’un effort d’archives», prévient-il. 

Ce qu’il a souhaité, c’était de partager ses analyses et souvenirs d’événements vécus, teintés par ses «perceptions, préjugés, rêves et aspirations successives». 

«J’ai voulu écrire, laisser quelque chose. Pour qui? Pour moi, par orgueil et parce que j’ai vécu heureux», précise-t-il dans une note tardive [novembre 2015] un peu énigmatique, en ce qu’elle détonne de l’idée de partage qui anime le reste de l’ouvrage. 

Jean-Paul L'Allier en 1956

Je n’ai pas trouvé dans ces mémoires de révélations spectaculaires ou secrets d’État sur le gouvernement ou la Ville.

Plutôt un foisonnement d’histoires et anecdotes, jamais gratuites, qui nous entraînent dans les coulisses du pouvoir et des administrations publiques. Jamais gratuites parce que M. L’Allier se sert de ces récits pour raconter ce qu’il y a appris.

L’art des relations avec les employés par exemple. 

Jeune ministre de la Fonction publique lors des négociations avec le Front commun syndical (1972), on l’avait mis en garde contre le «piège» de relations directes avec des chefs syndicaux. Mieux valait laisser travailler les négociateurs, l’avait-on prévenu. 

Il était d’accord (en principe), mais défiera le conseil en allant un soir rencontrer seul et en secret le président de la CSN, Marcel Pépin, dans un restaurant de Québec. 

M. Pépin avait promis de ne pas parler des négociations. Il a tenu parole. Ils ont parlé ce soir-là de leurs origines, de leurs goûts musicaux, etc. Ont appris à se connaître, ce qui installera un respect qui aura une incidence sur la suite des choses. 

«Cet épisode m’a servi toute ma vie et à la mairie. Je pense avoir toujours eu de bonnes relations avec mes employés de la Ville, cols bleus, cols blancs. Ce n’est pas dit qu’ils ne brassaient pas la cage, mais on se parlait tout le temps», racontera plus tard M. L’Allier.

«La politique est d’abord basée sur le respect des personnes, et ça, c’est quelque chose qui se cultive.»

 ***

À la différence d’autres ouvrages d’acteurs publics, M. L’Allier n’a pas cherché à régler des comptes ou attiser des controverses. 

Dans un long passage d’entrevue, M. L’Allier semble même avoir passé l’éponge sur un des épisodes les plus difficiles de sa vie publique : la prostitution juvénile qui lui avait fait dire : «Il y a une odeur de purin sur la ville.»

La rumeur était nourrie par André Arthur et d’autres animateurs radio, ainsi que par des policiers qui ont fait croire à l’arrestation d’autres gros noms, ce qui ne s’est jamais avéré. L’UPAC avant la lettre.

«André Arthur faisait toujours des insinuations... Il sait faire du journalisme, mais il peut se faire vicieux, c’est son choix... Je n’en veux pas à André Arthur, mais j’étais en désaccord total avec ce qu’il faisait.»

***

D’autres chapitres sont plus légers. Ceux de l’enfance par exemple où il décrit la vie à Sainte-Scholastique, dans le nord de Montréal.

Sur les photos, on reconnaît déjà, sous les boucles blondes, les traits de cet homme public qui allait devenir une des figures marquantes du Québec d’après la Révolution tranquille. 

Sa mère, aînée de 11 enfants, leur racontait qu’elle allait à l’école de rang à pied. 

Comme d’autres enfants, elle allait pieds nus à l’automne et au printemps, ses bottines à la main qu’elle enfilait une fois à l’école, ce qui évitait de les user pour qu’elles puissent servir à ses sœurs plus jeunes. 

«Ce n’était pas la pauvreté, mais l’austérité!» s’amuse M. L’Allier, dans un clin d’œil mordant à vous savez quoi et qui. 

Reproche ou nostalgie? M. L’Allier ne s’en ouvre pas. Mais assurément, le mot austérité ne faisait pas partie de sa vision politique, lui qui se décrit ainsi : 

«Un jeune social-démocrate au Parti libéral du Québec, un parti vigoureux dans sa diversité au début des années 1960, fortement stimulé par tous les espoirs permis et tous les possibles imaginables.»

On retrouve dès le premier chapitre, les mots de son père boulanger que je l’ai entendu répéter pendant toutes les années où j’ai suivi ses activités publiques : «Faire toujours plus de ce que l’on fait le mieux.» 

M. L’Allier aura suivi cette règle jusqu’à la fin. Il aura continué à faire ce qu’il faisait le mieux, depuis qu’il n’avait plus la responsabilité directe de veiller sur la démocratie et embellir «sa» ville : prendre la parole. Avec lucidité, pertinence et altruisme.

---

Le Relais : mémoires inachevés, Jean-Paul L’Allier, avec la collaboration de Gilles Gallichan, Septentrion, 2019, 342 pages