Un acte de terrorisme dont la communauté musulmane fut la cible, mais dont toute la ville est la victime.

Je n'ai pas reconnu ma ville

CHRONIQUE / On avait fini par comprendre qu'aucune ville n'est à l'abri du terrorisme, mais ça fait mal quand la sienne tombe à son tour.
Un acte de terrorisme dont la communauté musulmane fut la cible, mais dont toute la ville est la victime.
«J'ai mal pour mon village d'adoption», a confié Hakim Sidhoum, diplômé en informatique qui vit à Québec depuis 20 ans.
Il se décrit comme athée et n'a jamais mis les pieds à la mosquée du chemin Sainte-Foy, mais il a accouru en apprenant le drame. «Je me sens touché», a expliqué. Touché et fâché, je dirais. 
Pour Hakim et pour beaucoup d'autres à qui j'ai parlé dimanche soir, cet attentat n'est pas arrivé à Québec par hasard. 
Pendant que couraient les rumeurs sur le nombre de victimes et le sort des terroristes, on signait les premiers actes d'accusation le long des cordons de police autour de la mosquée.
Un effet Trump, en cette fin de semaine de décret contre sept pays de confession musulmane. Ce n'est peut-être qu'une coïncidence, mais il est indéniable que Trump est en train de donner une légitimité aux comportements les plus extrêmes. 
On m'a beaucoup parlé des «radios poubelles» de Québec et de Jeff Filion qui répand l'idée qu'il faut sélectionner les immigrants; sous entendu qu'il faudrait exclure les musulmans. 
Même la Ville entretient parfois cette idée par des discours «ambigus du maire», perçoit Hakim.
Juste avant de courir vers la mosquée, il avait entendu lui aussi, à Tout le monde en parle, Alexandre Taillefer dénoncer ce même Fillion. 
La tentation est forte en ces soirs d'émotion et de colère de sauter aux conclusions et de faire les amalgames qu'on reproche aux autres. Attendons au moins de savoir d'où venaient les auteurs avant de faire le lien avec leurs fréquentations radiophoniques.
Je parlais avec une dame, Kenza Elazzouzi, lorsqu'elle a eu confirmation du décès du tenancier de l'épicerie voisine, qu'elle connaissait. Elle vit depuis 34 ans à Québec. Musulmane, non pratiquante. 
Elle se rendait chez des amis lorsqu'elle s'est buté au barrage de police. 
«Jusqu'au 11 septembre, je ne savais pas que j'étais immigrante». Ce qu'elle a découvert depuis, c'est les «préjugés», les «attitudes», les «façons d'interagir», lorsque les gens apprennent d'où elle vient.
Un «racisme systémique», le «comportement policier et le profilage racial».
J'avais échangé de longs moments avec d'autres hommes accourus eux aussi sur les cordons. J'avais été frappé par la méfiance et l'agressivité de plusieurs d'entre eux.
L'un d'eux avait reçu un appel de son frère, présent dans la Mosquée au moment de la fusillade, qui lui avait décrit les corps ensanglantés de victimes qu'ils connaissaient.
On serait perturbé à moins, mais sa colère contre Québec, car c'est bien de Québec qu'il me parlait, avait commencé bien avant. 
«À part la France, je n'ai jamais vu un pays aussi hypocrite qu'ici», me dira-t-il. Un «manque de respect» généralisé et nourri par les médias, percevait-il.
La veille, il était à la mosquée du chemin Sainte-Foy. Il aurait pu y être dimanche soir si le hasard ne l'avait pas mené à la place à la mosquée de l'Université Laval d'où il arrivait, quand je l'ai croisé.
J'ai pensé qu'il exagérait en me faisant un portrait aussi sombre de Québec. Jusqu'à ce que madame Elazzouzi, qui n'a rien d'une militante intransigeante, me dise qu'ils ont raison.
Je n'ai pas reconnu ma ville dimanche soir, éclaboussée par les lumières de police, la peur, la colère et le bruit du racisme. La face cachée de la carte postale qu'on voudrait ne pas voir.