François Bourque en compagnie du maire Régis Labeaume

«Je l'ai dit en Labeaume»

CHRONIQUE / Il y a longtemps que je m'étais assis, seul à seul pour un lunch, avec le maire Labeaume, comme au temps d'avant la politique.
Il commentait alors la vie de Québec à la radio et dans les journaux, souvent sur un ton critique.
Il s'inquiétait en outre des difficultés de Québec à transférer ses connaissances universitaires vers le démarrage d'entreprises.
En cette époque qui paraît lointaine, personne n'angoissait encore sur les problèmes de circulation.
La ville a changé depuis. Lui aussi. Plus conscient du temps. Le sien (il a 61 ans) et celui qu'il faut pour changer les choses. 
Il a fixé le rendez-vous rue Cartier, au coeur d'un des districts qui lui a toujours échappé depuis qu'il est maire. 
C'était un midi de canicule et l'air du café était intenable. On s'est excusé et on en a cherché un autre avec air climatisé. 
En chemin, pas un pas sans qu'on le reconnaisse et l'interpelle. «On t'aime Régis», lance un passant. Dix ans de vie publique en ont fait une «rock star».
Nous sommes passés sous les grands abat-jours colorés et avons tourné le coin de la nouvelle place Richard-Garneau, là où il y avait la station-service.
Quartier par quartier, le maire laisse sa signature dans le paysage de la ville : parcs, oeuvres d'art, espaces publics, équipements de sport. 
Il suit la direction tracée par ses prédécesseurs.
«On pense qu'on réinvente toujours la roue, que nous autres, c'est pas pareil, mais il y a un jeu de base de Québec qui se ressemble beaucoup : patrimoine, relation avec Montréal, culture, voisinage avec le gouvernement». Il aurait pu ajouter embellissement de la ville.
Depuis le succès de la Promenade de Champlain, il a accéléré la cadence et a fait du «plaisir de vivre à Québec» son premier engagement électoral.
À la veille de la campagne, il a rebaptisé le jardin Saint-Roch du nom de Jean-Paul L'Allier et le parc de la Jeunesse, près de la rivière Saint-Charles, de celui de Gilles Lamontagne. 
Il avait fait de même il y a trois ans pour Jean Pelletier au parc devant la gare du Palais. Il aurait donné le nom d'Andrée Boucher à la Plage Jacques Cartier si la famille l'avait voulu. Elle a préféré l'ancien hôtel de ville de Sainte-Foy et une rue à venir.
Quand il regarde le parcours des anciens maires, Régis Labeaume dit se faire «toujours la même réflexion» : «Quand ont-ils eu du courage politique? Quels gros gestes ont-ils posés?»
Il a trouvé des réponses : 
Lamontagne a eu le courage de changer la colline parlementaire et la rivière Saint-Charles; L'Allier, celui d'un jardin dans un quartier qui criait famine; Pelletier, celui de ramener les trains en ville. 
Il a aussi fallu du courage politique, dit-il, pour libérer les berges du fleuve et dire aux pétrolières : «Vous vous en allez». 
Et lui, quel geste de courage aura-t-il posé qui change le paysage de la ville? Pour lequel de «ses» parcs aura-t-il une sensibilité ou une fierté particulière? 
Je n'ai pas posé la question directement, mais je cherchais quel parc un successeur pourrait vouloir un jour rebaptiser de son nom.
Il n'a pas hésité : «Le parc que je viens d'annoncer à Saint-Vincent de Paul».
Le terrain en haut de la côte d'Abraham est vacant depuis la démolition du Patro.
«Un point de vue exceptionnel. Je ne suis plus capable de m'imaginer qu'on va avoir une bâtisse là, qu'on va boucher la vue», dit-il. 
Je lui suggère qu'avec le lien mécanique annoncé vers Saint-Roch, au pied des bretelles d'autoroutes, le projet fait penser à celui que le maire L'Allier a dû abandonner.
«Exproprier le propriétaire privé [du site Saint-Vincent], c'est un gros geste», croit-il. «Le genre de geste qui demande du courage politique. Mais pas comme le transport collectif», s'empresse-t-il d'ajouter. 
Nous y voici donc. Le transport collectif. 
Ce fut le grand raté du mandat qui s'achève et le gros défi du prochain s'il est réélu. 
«Ça fait dix ans que je suis là, pourquoi j'irais chercher un autre mandat?» On comprend que c'est pour mener ce projet.
Désinvolte parfois lorsqu'il parle de lui, le maire n'est pas indifférent à l'image qu'il laissera. 
Dans le débat sur les propriétés religieuses de Sillery, «je m'inquiétais de l'histoire. Comment les gens allaient juger ce qu'on a fait». 
Quand il parle de transport collectif, il «ne pense pas en terme de legs», dit-il, mais en terme de risque.
«S'il fallait que je manque l'occasion, je me sentirais ben ben coupable. Je ferais pas ma job et ça a des conséquences... Après, au bout de 10 ans, je serai content et me dirai : j'ai un legs». 
Au plus fort de la tempête du printemps dernier, il a pourtant été très discret. «Je pensais que j'étais correct», confie-t-il. 
«On a laissé le maire tout seul», croit-il aussi. «Il y a des gens d'affaires qui s'en veulent en ville... Dans bien des lieux à Québec, il y a un sentiment de culpabilité».
Le maire se défend d'avoir plié devant la critique des radios. 
«Les politiciens de Québec angoissent sur les radios ou essayent d'en profiter. Faut que tu débranches, sinon tu vas virer fou». 
On ne peut en faire abstraction, convient-il, mais «faut que tu mettes un X sur les médias. Tu peux pas être à leur merci. Faut que je fonce; faut que je sois plus fort que les médias.»
Il est plus difficile aujourd'hui de réussir de grands projets qu'à l'époque de ses prédécesseurs, perçoit M. Labeaume.
Le constat peut surprendre venant de celui qui règne (presque) sans partage sur Québec depuis 10 ans. Il plaide que «c'est plus facile maintenant de s'opposer». 
Tous les projets ont un impact environnemental et affectent la qualité de vie, ne serait-ce que celle de deux ou trois personnes. Alors on dénonce. «C'est facile d'être vertueux». C'est ce qu'il appelle la «bien-pensance». 
Il perçoit que «tout le monde aujourd'hui cherche une tribune et les tribunes se multiplient ...les gens appellent la presse... Au total, il y a plus d'opposition qu'il y en avait».
«C'est pas mal plus difficile de bâtir... plus tough de gérer... plus difficile de réaliser une vision».
Jusqu'où un leader peut-il imposer son rythme et sa volonté? 
Une question de «balance», dit-il.
«Faut pas que t'aies peur de perdre ta job», sinon, «t'es fait; tu feras jamais rien».
Mais on ne peut pas non plus «être visionnaire et être contre tout le monde en même temps. Ça ne se fait plus aujourd'hui... T'as plus le choix d'embarquer le monde».
C'est ce qu'il tente de faire, un peu sur le tard, avec le projet de transport collectif. 
Il sait que le temps n'est pas éternel. «Si Justin est battu, si les conservateurs reviennent, je pense pas qu'ils vont renouveler ces argents-là [transport collectif]. S'il fallait qu'on passe en dessous de la table, on va avoir l'air fou». 
Formé en sociologie, Régis Labeaume dit avoir encore «pas loin chez moi», le livre de Max Weber : Le Savant et la politique
Il y a trois raisons pour lesquelles tu vas en politique, résume-t-il. «Par altruisme complètement; par besoin de rayonner ou parce que t'es un filou et tu veux en profiter».
Il a fait sa propre lecture. «Faut que tu sois altruiste, mais t'as besoin de rayonner pour servir correctement». 
Un politicien pourrait se contenter «de petits gestes qui ne feront pas de remous et ne soulèveront pas d'opposition», dit-il. 
Ce n'est pas sa vision. Et ce n'est pas comme ça qu'un maire fait sa place dans l'histoire.
Fan du Rouge et Or, il s'inquiétait quand je l'ai rencontré de leur début de saison mitigé. Je me souviens qu'il aimait aussi les Cowboys de Dallas, la grande équipe «all american».
Quand il a vu le proprio mettre un genou à terre avant le match de lundi dernier pour protester contre Trump, il s'est réjoui. «J'ai trouvé ça superbe. Jerry Jones m'a impressionné. Il n'a pas pourtant pas l'air d'un gars de gauche». 
«Trump a dédouané ben du monde», analyse-t-il. «La Meute ne serait jamais sortie si Trump n'avait pas été élu». Il croit important de dénoncer le discours de ceux qui parlent de «défendre la race».
«Il faut prendre la chose au sérieux et ne pas banaliser», prévient-il. 
«Ce n'est pas pour rien qu'ils [la Meute] ont du succès dans l'Est-du-Québec. C'est un discours qui rejoint ben du monde en milieu francophone. Plus qu'on pense».
«Le Québécois francophone vit un sentiment de dépossession...
Il n'y a pas beaucoup de politiciens qui disent : je comprends vos peurs, vous n'êtes pas des idiots». Il faut entendre les gens et prendre le temps d'expliquer, dit-il. 
Comme il faut entendre aussi les «angoisses des nouveaux arrivants» et apprendre à reconnaître «ce qu'il y a de meilleur dans l'autre».
Une récente visite dans un HLM de Québec l'a inquiété. «Va falloir qu'on y pense. Il y a des flos là-dedans qui sont déjà désespérés. Qui sont en train de mettre un X sur eux-autres mêmes. Qui ne se sentent pas citoyens à part entière». 
Que peut faire la ville? 
Il faut, selon nos moyens, «participer à la rencontre». 
«Il y a des athlètes noirs qui sont les idoles de nos enfants et sont dans le Rouge & Or. Comment ça se fait qu'on les utilise pas pour faire la promotion de la différence?»
Intéressant. 
Ironiquement, c'est dans les équipes adverses qu'on retrouve des candidats qui incarnent cette différence : Dominique Soucy, Denise Peter et Stevens Melançon chez Québec 21; Pedro-Nel Marquez, Mbaï-Hadji Mbaïrewaye et Safia Chefaoui à Démocratie Québec. 
Chez Équipe Labeaume, la priorité a été donnée à l'équilibre hommes-femmes, explique M. Labeaume. Ça ne m'a pas convaincu. L'un n'empêche pas l'autre.
«Je l'ai dit en colon. Je l'ai dit en Labeaume», me répétera quelques fois le maire pendant notre entretien, pour expliquer des prises de position controversées.
Je ne me souvenais pas l'avoir entendu le dire dans ces mots-là.
«Je l'ai dit en Labeaume». J'ai trouvé l'expression réussie pour décrire la contrition d'un mâle alpha habituellement peu porté sur l'autocritique. 
Mais ne nous trompons pas. «Dire en Labeaume» est aussi une façon de garder les autres sur le qui-vive et d'assurer son poids politique, a-t-il expliqué il y a quelques jours.