Les inondations que subit le Québec présentement proviennent d’un demi-siècle de laxisme en aménagement du territoire. Celui des citoyens, des municipalités ou du gouvernement?

Inondations: de quel laxisme veut-on parler?

CHRONIQUE / Le Québec paie le prix d’un demi-siècle de laxisme en aménagement, a titré La Presse en fin de semaine en parlant des inondations. Le titre est juste et reflète une prise de conscience qu’on avait tardé à faire. Il reste à préciser de quel laxisme on veut parler?

1- Celui de ces citoyens qui ont choisi de s’installer en toute connaissance de cause en zones inondables et/ou d’y rester même après avoir été inondés?

Jusqu’où la collectivité doit-elle assumer les dommages répétitifs qui résultent de choix ou d’entêtements personnels?

J’ai eu un œil il y a quelques années sur une résidence secondaire sur le bord du fleuve. Site extraordinaire. Une sorte de presqu’île rocheuse s’avançant à l’entrée de la baie comme la proue d’un navire. 

J’ai fait des vérifications à la MRC. Zone inondable. La carte était claire. Impossible d’assurer la résidence pour des dégâts causés par la montée des eaux et contraintes lourdes à la construction. 

On a renoncé au projet. Dans le cas contraire, nous aurions assumé le risque et j’aurais trouvé inconvenant de réclamer un jour un dédommagement public en cas d’inondation. 

Personne n’est obligé de s’installer en zone inondable. Il y a un plaisir (et souvent une plus value) à se construire près de l’eau. Mais s’il y a un risque, il faut être prêt à l’assumer. 

Trop facile de dire que toute la faute est aux villes qui ont délivré des permis. 

2- Veut-on parler du laxisme des villes qui ont délivré des permis de construction en zones inondables et ont continué à en émettre dans des secteurs qui ont été inondés? 

On peut jeter le blâme sur les règles de la fiscalité municipale, comme vient de le faire la mairesse de Sainte-Julie, Suzanne Roy, qui préside le comité de l’Union des municipalités du Québec sur les changements climatiques.

Mme Roy suggère que la dépendance à l’impôt foncier pousse les villes à développer dans des zones inondables pour pouvoir financer les services municipaux.

L’argument n’est pas très solide. Les permis de construction hors des zones inondables rapportent aussi des taxes. 

Le laxisme des villes me semble tenir davantage d’un appétit de croissance et d’un manque de fermeté (ou de courage) politique que d’un problème de fiscalité. 

Il faut pouvoir dire non parfois à des promoteurs et citoyens. Une sorte de responsabilité de bon père (ou de bonne mère) de famille qui ne veut pas exposer inutilement ses enfants.

Pour éviter toute confusion sur les propos de Mme Roy, il est opportun de rappeler que les inondations de la dernière semaine au Québec n’ont rien à voir avec les changements climatiques. 

Elles résultent de pluies abondantes combinées à la fonte des neiges. Une coïncidence sans lien avec des précipitations extrêmes. 

Ce n’est pas comme au Mozambique frappé coup sur coup par deux cyclones en un mois. Notre édition de mardi décrivait l’impact des inondations qui en ont résulté : 600 morts le mois dernier, 35 000 bâtiments ravagés, 60 km de côtes dévastées. Le bilan du second cyclone reste à faire. 

Ça ne soulage en rien nos traumatismes et petits drames locaux, mais cela met les choses dans une certaine perspective.

3- Veut-on parler du laxisme du gouvernement? On risque d’en avoir ici pour un bon moment.

Le gouvernement a été inconsistant avec les villes sur l’enjeu des zones inondables. Tatillon avec les unes (ex. : rivière Lorette), complaisant avec d’autres. Parfois complice de pratiques approximatives et irresponsables.

Incohérent aussi. À quoi sert d’identifier des zones inondables où il ne faut pas construire si c’est pour le permettre ensuite par décret et indemniser (à répétition) les citoyens qui choisissent de s’y installer quand même? 

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec semble vouloir mettre fin à ce cycle. On l’encourage. 

Beaucoup de questions sans réponses, de négligences et décisions troubles qui remontent à la surface ces jours-ci en même temps que l’eau par-dessus les digues.

Pourquoi par exemple ces digues ne sont-elles pas assujetties à la Loi et au Règlement sur la sécurité des barrages? Elles représentent pourtant un risque similaire pour les citoyens qui habitent derrière. 

J’entends qu’il en fut question à l’époque de l’adoption du Règlement, en 2002, mais que le gouvernement a choisi de les exclure. Si quelqu’un sait pourquoi, ça m’intéresse. Vous savez où me trouver. 

Ce Règlement oblige à une évaluation des risques et des débits, à des normes de construction, à des suivis et inspections rigoureux, à des plans de mesures d’urgence en cas de bris ou de rupture, etc.

Je ne veux pas m’improviser expert, mais qui sait, les faiblesses à la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac auraient peut-être été décelées avant avec des normes et un suivi adéquats.

J’entends aussi que le gouvernement ignore le nombre réel de digues érigées sur des terres publiques ou privées. Celles-ci sont parfois couvertes de végétation, ce qui en augmente le risque et rend difficile leur identification et davantage encore leur inspection. 

On n’a probablement vu que la partie émergée de l’iceberg à travers les inondations des derniers jours.

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Ma compréhension des changements climatiques et du réchauffement annoncés est que les précipitations «normales» vont diminuer dans le bassin versant des Grands Lacs et du fleuve. Cela devrait réduire le risque d’inondations printanières pendant la période de la fonte des neiges.

On s’attend cependant à ce qu’il se produise davantage d’événements «extrêmes» et coups d’eau «hors normes» qui feront augmenter les risques de débordements en été. Ce fut le cas lors du déluge du Saguenay ou des orages intenses qui ont fait déborder la rivière Lorette. 

Le réflexe sera de construire des digues de plus en plus hautes et solides pour s’en protéger. 

Comme le réflexe est de construire des autoroutes de plus en plus larges pour se protéger de la congestion. Jusqu’au jour où ça ne suffit plus.

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Ce débat sur les zones inondables me fait penser à celui de l’étalement urbain et de la protection des terres agricoles. On sait ce qu’il faudrait faire pour un aménagement plus durable et responsable, mais on ne le fait pas pour toutes sortes de raisons fiscales, sociales, économiques ou politiques.

Les inondations de ce printemps auront peut-être sonné le réveil dans les zones inondables. Un électrochoc même. On verra dans les prochains mois ce qui restera des bonnes intentions affichées aujourd’hui de donner un coup de barre. 

Ce sera plus difficile pour l’étalement urbain et l’empiétement sur les terres agricoles. Il n’y a pas d’inondations ou d’événements extrêmes qui puissent ici sonner le réveil.

Les coûts publics de l’étalement ou de l’étiolement des terres cultivables ne font l’objet d’aucune réclamation collective. La facture gonfle à l’abri de l’attention, noyée dans le magma des dépenses publiques.