Depuis que leurs yeux noirs de jais sont formés, ils savent mieux reconnaître l'intrus et se renfrognent.

Histoire sans histoire (fin)

CHRONIQUE / Un cri inhabituel nous saisit. Un parent s'agite dans le vinaigrier et l'autre dans l'érable derrière.
Les geais bleus ont réputation d'être agressifs, mais c'est la première fois qu'on leur voit cet air menaçant. Ils tournoient, plongent, se relèvent. 
On cherche à comprendre. L'explication est là, sous l'arbuste près de la clôture, à quelques mètres de la table et du parasol : le chat noir d'une voisine. 
Tant que les petits sont au nid, il n'y a pas de danger, mais le jour où ils quitteront l'abri, ils risquent d'être une proie facile.
Ce même après-midi, ce fut la guerre dans le ciel du voisinage. Un combat aérien avec force rafales de cris, les geais pourchassant des corneilles à basse altitude. 
Les premiers jours, lorsque j'approchais ma caméra du nid, les oisillons ouvraient le bec, croyant qu'un parent rentrait de l'épicerie. 
Depuis que leurs yeux noirs de jais sont formés, ils savent mieux reconnaître l'intrus et se renfrognent.
On distingue désormais leurs ailes avec du duvet et leur huppe de petit punk au sommet du crâne. 
Les plus vigoureux sont presque hors du nid, le cou tendu. L'un d'eux va finir par tomber, c'est sûr. 
Ma blonde va régulièrement déposer des morceaux de cerise sur la branche du vinaigrier. 
Lorsqu'ils passent à la maison, les parents les ramassent avant de disparaître au fond de la cour. Ils bifurquent dès qu'ils passent le poteau de l'Hydro, comme s'ils cherchaient à brouiller les pistes.
Les jeunes s'agitent. Grimpent sur le rebord du nid, se secouent les ailes sur lesquelles on voit désormais des rayures blanches.
C'est aujourd'hui jeudi, premier jour du Festival d'été. L'organisation a annoncé des «fouilles plus étoffées» à l'entrée du site et une présence policière forte. Rien de «drastique», mais elle lance un appel à la vigilance.
Les agents en bleu ont élargi le périmètre de sécurité autour du nid-citadelle et multiplient les patrouilles. Le ton a changé. 
On les sent nerveux, méfiants, intransigeants.
C'est toujours comme ça lors des grands événements. Au début, la sécurité se resserre, jusqu'aux limites du zèle et de l'excès, puis finit par se relâcher.
Un des agents en bleu a sifflé aux oreilles de ma blonde qui s'était approchée de la table pour y poser un plat de graines. Pas de passe-droit ni de complaisance.
Un autre a foncé vers le moustiquaire de la porte-patio par où je l'observais. Il a viré juste avant de toucher le filet, mais l'attitude ne trompait pas. L'intimidation fait partie de la stratégie de sécurité. 
Un écureuil gris qui s'était aventuré dans le no man's land du cèdre voisin a été chassé sans ménagement. On ne le reverra plus.
Debout sur le rebord du nid, les petits semblent prêts à décoller.
Fausse alerte. 
La journée passe. Les esprits se calment. La routine revient. Ma blonde dépose des cerises (dénoyautées) sur le vinaigrier. Vendredi après-midi, et toujours rien. Rien non plus le samedi. 
Plus de 17 jours depuis l'éclosion et les Tanguy collent toujours au nid. Croient-ils que mon parasol est une maison de retraite?
*****
Le dimanche midi, je m'enhardis à récupérer un fil d'éclairage enroulé sur une nervure du parasol. C'est là que tout a dérapé.
Je faisais attention de ne pas trop m'approcher du nid, mais un des petits semble avoir pris peur et s'est jeté dans le vide. 
Il a plané quelques mètres. Le temps qu'il touche le sol, les parents avaient rappliqué, l'un aux trousses du petit, l'autre au nid pour stopper l'hémorragie.
Le fugueur a ramé jusqu'à la plus basse branche d'une grosse épinette qu'il s'est mis à grimper en sautillant de branche en branche. 
J'imagine la déroute pour un oiseau qui n'avait jamais rien vu d'autre que la toile d'un parasol, une table dessous et un coin de pelouse.
Quand il s'est arrêté, une conversation parents-ados a résonné dans la cour. 
- Qu'est-ce qui t'a pris? On t'avait dit de pas sortir.
- J'en avais marre du nid. La promiscuité, l'horizon bouché, la sédentarité. Ils vous ont jamais dit que les jeunes avaient besoin de bouger et de jouer dehors?
- C'est pas une raison. Quand on dit non, c'est non. De quoi t'as l'air maintenant? Tu sais pas voler; tu peux plus revenir au nid.
Le fugueur a essayé de me mettre ça sur le dos. 
- C'est sa faute. Il m'a fait peur. 
- P'tit con. T'avais qu'à pas bouger. Et quel exemple pour les plus jeunes !
- Tu déconnes. On a tous le même âge. 
*****
Un violent orage a déferlé dans l'heure. Vent, pluie, tonnerre, éclairs. Le rebelle a relevé son capuchon et s'est cramponné à sa branche. Le premier show rock de sa vie.
Il n'est pas rentré cette nuit-là. Il était toujours sur la branche au petit matin, avec l'air équivoque d'un lendemain de veille. Il a fini par se lever, n'a rien mangé pour déjeuner et est parti, chancelant de branche en branche vers le boisé derrière. Ce fut la dernière fois qu'on l'a vu.
La dynamique venait de changer. Un second, puis un troisième oisillon se sont risqués hors du nid, sautillant sur les nervures du parasol avec maladresse. 
Ce qui devait arriver arriva. Un ado excité a sauté sur le dos de son frère et a perdu l'équilibre, incapable de s'agripper à du solide.
Il est allé choir sur une chaise de métal d'où il a filé sur la pelouse, déclenchant une réaction en chaîne.
Le second l'a suivi et, se voyant seul au nid, le petit dernier a plongé à son tour sans réfléchir. Ça s'est passé en quelques secondes. 
Les parents, affolés, sont arrivés trop tard. La cour s'est alors remplie de hurlements. 
Un des petits s'est retrouvé dans le bassin d'eau d'où il fut incapable de s'extirper. 
Voyant qu'il allait se noyer, j'ai empoigné une pelle de plastique et l'ai aidé à sortir. Il s'est réfugié dans des herbes hautes, puis dans les arbustes de la pente qui descend vers la piste cyclable. Isolé, perdu, condamné. 
J'ai enfilé des gants et suis allé le récupérer pour le ramener dans la grande épinette, où un de ses frères (ou soeurs) s'était déjà réfugié. 
Ils ont fini par s'enfoncer dans le boisé, sous l'oeil impuissant des parents. J'ai vu la mère, incrédule, revenir au nid, mesurer les dégâts, puis repartir.
Quatre oisillons à la rue avant d'avoir appris à voler. Je n'ose spéculer sur les chances de survie.
Le nid est vide et la famille, manifestement éclatée.
J'aurais aimé vous raconter une histoire sans histoire. Avec une fin heureuse, comme dans les «feel good movie» d'Hollywood.
Le père, la mère et les quatre petits, bien élevés, quittant le nid pour une balade sous les regards émus. 
Puis, rentrant à la maison y passer la soirée en famille pour repartir le lendemain et ainsi de suite jusqu'au moment du grand départ. 
L'issue est désormais incertaine. 
Les parents continuent de venir se nourrir des cerises et des arachides que ma blonde pose pour eux sur la table. Mais pas de traces des petits. 
Jusqu'à l'autre matin. J'ai cru compter trois geais traversant la cour en formation. Une lueur d'espoir. 
Si un des petits a survécu, peut-être les autres aussi. Mais depuis, plus rien. On se croise les doigts.