À Québec, un électeur sur deux a choisi de se taire et de laisser la parole aux autres. Qui ne dit mot consent. Le maire fut facilement réélu.

Histoire sans histoire (épilogue)

CHRONIQUE / Je suis passé au Clap voir «Pieds nus dans l’aube». J’ai beaucoup aimé. La lenteur, la lumière, les images en forêt, à la rivière et sur les trottoirs de bois du village. Aimé le jeu lumineux et sobre des comédiens.

Le film évoque l’enfance de Félix Leclerc qui s’achève avec la fin de l’été, sur le quai du train qui le mènera au collège.

Le lendemain, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un vieil exemplaire du roman avec les pages jaunies.

«Un matin, mon frère le deuxième assis dans son lit, les yeux pleins de sommeil, fixait le dehors.

— Viens voir, me dit-il.

Longtemps nous sommes restés là à rêver: la première neige était tombée […] On aurait dit que les ronds petits nuages floconneux et blancs que l’on voit errer durant les chaleurs s’étaient tous abattus dans notre jardin comme des oiseaux migrateurs et se reposaient un peu avant de lever l’aile».

J’ai soupiré. C’était dimanche. Le jour où d’habitude rien ne presse. Sauf quand il y a le football du Rouge et Or. 

Il n’y en avait pas ce dimanche-là, mais c’était jour d’élections et de l’adrénaline de l’heure de tombée, celle où le journaliste attend les derniers résultats qui tardent à venir et refait mille fois son texte.

Mais pour l’heure, on en était encore qu’au midi.

Dehors par ma fenêtre, un ciel éteint a échappé les premiers flocons de novembre. 

La voix est venue de l’étage en bas.

— Viens voir, me dit-elle.

Longtemps nous sommes restés là à rêver.

Ils étaient de retour, aimions-nous croire. Nos geais bleus du printemps dernier.

Ils avaient niché sous notre parasol avant de disparaître pour l’été, nous laissant à notre inquiétude. Les petits allaient-ils survivre? 

Voici qu’ils étaient là à s’agiter dans le ciel de notre cour, allant d’arbre en arbre, n’arrivant pas à se brancher, volatiles comme des indécis.

Deux chats de la voisine observaient, nonchalants, depuis la terrasse de bois. Tout près dans les feuilles sèches, un gros écureuil gris.

Lorsque les geais ont fini par se poser tous en même temps, on a pu enfin faire le compte. 

Un sur le vinaigrier, un dans l’épinette, un plus petit sur le fil électrique et deux autres derrière sur les branches dégarnies des bouleaux. Cinq donc. Il n’en manquait qu’un de la nichée du printemps. 

Il y a quelques semaines encore, il aurait été difficile de les repérer à travers les feuilles. On y voit plus clair quand tout est dépouillé. Comme pour les élections.

***

Ce fut la semaine des grandes marées dans l’Est-du-Québec. À Montréal aussi. 4,6 mètres à Rimouski, 51% à Montréal pour Valérie Plante. Québec? À peine un rond dans l’eau. 

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Je suis allé voir les chiffres de mon voisinage. 206 citoyens ont voté sur les 403 inscrits dans mon pole. Participation de 51%, pile la moyenne de l’ensemble de la ville. 

Les pubs du Directeur général des élections semblent n’avoir rien donné. Ou alors, c’est que ça aurait été pire sans les pubs.

Un électeur sur deux a choisi de se taire et de laisser la parole aux autres. Qui ne dit mot consent. Le maire fut facilement réélu.

Il a obtenu 69% des votes dans mon pole. Plus que dans celui, pas très loin, où lui-même habite (56%) et plus que dans d’autres bureaux de vote du quartier où la ville avait aussi déroulé de l’asphalte neuve pendant l’été.

Au sud du boulevard Laurier, face au projet du Phare, l’appui au maire tombe à 46%. Moins que dans le reste du voisinage, mais rien d’une catastrophe, vu les inquiétudes et objections autour du projet. 

Ainsi se déclinent les résultats d’élection. Au grand angle, on n’y voit que la couleur d’Équipe Labeaume partout en ville ou presque.

Mais sous la loupe, on voit surgir, pole par pole, rue par rue, mille nuances qui nous avaient d’abord échappé et qui donnent presque un visage à la machine des élections.

Si la chose vous intéresse, voici les liens vers l’info mise en ligne par la Ville de Québec. Un premier vers les résultats pole par pole à la mairie et pour les conseillers : goo.gl/GmAU3H

L’autre vers la carte qui montre la délimitation des pôles : goo.gl/X6kyPb

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J’avais conservé le nid des geais bleus après leur départ ce printemps. Je l’ai rangé cette semaine dans le cabanon, avec le parasol et les souvenirs de l’été. 

J’ai taillé des herbes hautes et balayé les dernières couleurs de l’automne. Ce soir, à la tombée du jour, il n’en restera que deux, Rouge et Or, après avoir plumé les Bleus. 

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C’était un dimanche d’élections. Il me restait encore un peu de temps avant l’urgence. J’ai repris le livre et l’ai ouvert par la fin.

«Un matin, je suis parti seul en train pour ce collège qui était loin, loin, loin. J’étais endimanché, étranglé. Des boules et des boules me roulaient dans le cœur […].

J’ai deux montagnes à traverser, une ville à faire avant la nuit…» 2 

(1), (2) Pieds nus dans l’aube, Félix Leclerc, Fides, 1946, 212 pages