En s'approchant du parasol, on voit désormais les petites têtes qui émergent du nid, tendues au bout de cous interminables. Des petits poulets déplumés.

Histoire sans histoire (3) 

CHRONIQUE / C'était le milieu de l'après-midi quand le vent s'est levé en fortes rafales. Vous savez ce qui arrive aux parasols quand il vente trop.
Comme le mien abrite un nid de geais bleus et que la femelle y couve ses cinq oeufs, on a craint le pire.
Le nid ballottait et la toile se gonflait et se dégonflait en claquant, menaçant de s'arracher de son ancrage.
Impossible de replier le parasol à cause du mécanisme brisé et du nid. 
Comment un entrepreneur a-t-il pu construire dans un lieu aussi à risque? Il n'y a certainement pas eu d'appel d'offres. 
J'ai songé un instant à me cramponner au parasol pendant le coup de vent, mais allez savoir combien de temps ça peut durer.
J'ai finalement déroulé une corde et tissé des haubans de fortune pour attacher le parasol à la table. Si le vent emporte le nid, il devra emporter aussi la table de métal. 
Ce n'est rien d'impossible, remarquez. 
Le risque zéro n'existe pas. L'été dernier, ce même parasol a renversé la table en s'envolant pour ensuite s'abîmer sur un treillis de bois. Le mécanisme est depuis resté coincé. 
La femelle restait là, tapie dans le nid, imperturbable devant le danger, mais qu'aurait-elle pu faire de plus?
On s'est croisé les doigts. 
Le coup de vent a fini par passer.
Lorsque le lendemain, l'écran de Météomédiocre s'est mis à hurler en rouge pour mettre en garde contre le risque de tornade, une voisine, inquiète, a cogné à notre porte.
Elle avait entendu les consignes paniques et s'apprêtait à descendre aux abris dans son sous-sol. Elle venait nous prévenir. 
C'était gentil, mais je n'ai pas bronché.
On a beau savoir que les changements climatiques provoquent davantage d'épisodes de météo extrême, je résiste encore à prendre au sérieux toutes les prophéties quotidiennes de fin du monde.
Notre maison ne bronchait pas et le parasol était bien accroché. Qu'aurais-je pu faire de plus?
On s'est croisé les doigts.
De tornade, il n'y a pas eu dans ma cour ce jour-là. À peine un début d'averse et un filet d'arc-en-ciel pour y faire écho.
«C'est le jour de la marmotte», a lancé le député de la CAQ Benoit Charrette, en prenant connaissance d'un (autre) rapport de la Vérificatrice générale sur le ministère des Transports. 
Le ministère, avait-elle constaté, demeure vulnérable à cause d'un manque d'expertise et d'octrois de contrats qui ne respectent pas les règles du Trésor.
Pas un mot, par contre, sur les chantiers de fortune donnés en catimini sous le parasol, au mépris du danger, de l'expertise et des règles. 
Ce jour-là, comme les autres, fut chez moi le jour de la marmotte. 
Je l'ai vu poindre pour brouter la pelouse en fin d'après-midi, téméraire, contournant les hémérocalles et le plant de pivoines dont la chaleur venait de faire éclater les bourgeons. Elle a détalé en me voyant.
Les premiers camions de cuisine de rue ont fait leur apparition à Québec le jeudi suivant. 
On s'est douté qu'il se passait quelque chose lorsqu'on s'est mis à surprendre la femelle dans une posture inhabituelle, debout sur le rebord du nid, à attendre la cantine.
Le mâle vient la nourrir d'abord, puis plonge le bec vers le nid. Ils s'y sont bientôt mis à deux.
Les camions-restos bleus débarquent au nid à tour de rôle ou parfois simultanément lorsqu'il y a une forte demande. Après les repas, la femelle reprend sa place. 
Elle s'installe lourdement sur ses petits qu'elle repousse au fond du nid en faisant tressauter ses épaules comme les pistons d'un moteur.
On a commencé ces jours-là à entendre les premiers pépiements. 
Mes séances photo ne durent que quelques secondes à la fois. Un mélange de crainte et de pudeur du photographe.
Un après-midi, je me suis fait surprendre debout sur la chaise, le bras tendu avec mon cellulaire. J'ai senti derrière moi le froissement des ailes d'un parent qui rentrait de l'épicerie.
J'ai pris la fuite en laissant sur la table mon fond de café. Le mâle - où était-ce la femelle - s'est posé sur la tasse et y a plongé le bec avec avidité. Pourtant, je bois mon café sans sucre.
Les premières photos que j'ai réussi à prendre ne m'ont pas donné avec certitude l'état de la couvée. Des masses brunes décharnées tassées au fond du nid. Rien de l'élégance d'un bel oiseau bleu. 
Plus tard, j'ai saisi trois oisillons le bec ouvert, et un quatrième endormi. Il serait plus juste de dire trois gouffres roses émergeant d'un amas informe.
Sur d'autres photos, les plus récentes, il y a clairement quatre oisillons. Sans doute faut-il se résigner à inscrire le cinquième oeuf dans la colonne des pertes. 
En s'approchant du parasol, on voit désormais les petites têtes qui émergent du nid, tendues au bout de cous interminables. Des petits poulets déplumés.
Ma voisine Anne-Marie Cizeau-Lemercier, qui a gagné il y a quelques années un grand prix au Festival international de la poésie de Trois-Rivières, nous est arrivée un après-midi avec un joli texte: Notre Geai bleu
Un signe prémonitoire que doucement, notre couvée nous échappe. Qu'elle n'est plus seulement la nôtre, mais devient celle du voisinage. Bientôt celle du monde.
Il vole, éclair de traverse
Pervenche du ciel
Monument quand l'oeil le capte
Muet dans son vol 
Dans sa robe de soi bleue
Tout le jardin songe
À ce qui luit
Il règne
Sur les distances
S'empare du lieu
Avec son esprit
Largement royauté 
Il anime
Ce qui meurt au fond de toi-même
Et débride ce qui est lourd
Pour faire place à des soleils
De résurrections
Celle qui m'intéresse, de résurrection, est celle de ma table de patio. Je pense que l'été attend qu'elle se libère pour finir par arriver.