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François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Cette «conversation nationale» sera pilotée par la ministre des Affaires municipales et députée de Chicoutimi, Andrée Laforest.
Cette «conversation nationale» sera pilotée par la ministre des Affaires municipales et députée de Chicoutimi, Andrée Laforest.

Entrevue avec Andrée Laforest: une «conversation nationale» pour mieux habiter le territoire

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CHRONIQUE / Peu avant Noël, le conseil des ministres a donné le feu vert à une vaste consultation sur l’aménagement des villes, régions et territoires du Québec.

Cette «conversation nationale» sera pilotée par la ministre des Affaires municipales et députée de Chicoutimi, Andrée Laforest.

Seize ministères et autant d’associations professionnelles, économiques et municipales ont accepté d’y participer. Une première rencontre est prévue le 26 janvier.

Les citoyens et groupes intéressés pourront plus tard se joindre à la conversation lors de «laboratoires» et de consultations publiques.

L’objectif est de définir une nouvelle «stratégie d’aménagement». Plus large et plus cohérente que les décisions en silo qui ont souvent caractérisé le développement du territoire depuis un demi-siècle.

Urbanisme, habitation, milieux naturels et agricoles, patrimoine bâti, infrastructures, fiscalité, routes et transport, écoles : tout sera sur la table.

Mme Laforest souhaite que cette «stratégie» aide à stopper l’étalement urbain et à façonner des «milieux de vie» durables axés sur la qualité de vie et la santé.

Personne n’est contre la vertu. Mais on voit déjà venir les collisions.

Où va-t-on tirer la ligne entre les villes qui s’étalent et les aspirations légitimes de développement des régions voisines?

Plusieurs ministres avant elle ont tenté de revoir les pratiques d’aménagement sans y arriver.

Mus par le culte du progrès tous azimuts (et des taxes qui viennent avec), les élus municipaux ont souvent été (et sont encore) le principal obstacle au changement.

Mme Laforest est consciente des débats qui s’annoncent. «Il va peut-être y avoir beaucoup d’obstination.»

Mais on ne peut pas continuer à construire et développer les villes et autoroutes comme avant, plaide-t-elle.

«Ça prend vraiment une vision globale… Si on ne le fait pas tout de suite, on ne le fera jamais.»

La pandémie vient de lui donner des arguments supplémentaires.

La crise sanitaire a fait réfléchir sur «nos milieux de vie» et «nos constructions», dit-elle. Est-ce que nos trottoirs et nos corridors sont assez larges? Est-ce que nos habitations devraient avoir des balcons? Devrait-on avoir plus de parcs et de plus grands?

La pandémie a stimulé l’agriculture urbaine, l’achat local et le désir d’autonomie alimentaire. «Ça veut dire quoi? Qu’est-ce qu’on fait avec ça?»

Le gouvernement Legault a réussi en 2020 ce que d’autres avant lui n’avaient pas osé : stopper la reconstruction dans les zones inondables. Mettre fin au cycle des indemnités à répétition. Il fallait un certain courage.

Mme Laforest veut profiter de cet élan pour élargir la réflexion à toutes les décisions publiques qui ont un impact sur l’aménagement.

Outre les zones inondables, on a vu l’an dernier quelques autres signaux intéressants.

La création de 34 nouvelles aires protégées, par exemple. 17 % du territoire du Québec est maintenant protégé. C’est toujours plus facile d’en ajouter dans le nord que dans les régions habitées du sud, mais quand même.

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, a promis la fin des «démolitions sauvages» du patrimoine bâti. On salue l’intention.

Reste à y mettre de la cohérence et des moyens financiers. Le gouvernement a prévu démolir l’église Saint-Louis-de-France de Sainte-Foy, témoin de l’architecture moderne des années 1960, pour y construire une première maison des aînés. Pourquoi ne pas viser plutôt une transformation?

Le message sur la protection du territoire agricole a été plus confus.

Le gouvernement a tenu tête à la Ville de Québec en maintenant un usage agricole sur les terres des Sœurs de la Charité à Beauport.

Il a cependant cédé à des pressions locales en permettant le dézonage de millions de pieds carrés dans la couronne nord de Montréal, malgré l’avis de fonctionnaires de plusieurs ministères.

Il est important de trouver «l’équilibre» entre étalement urbain et développement régional, fait valoir Andrée Laforest. À 80 km du centre-ville de Montréal, elle suggère qu’il s’agissait de développement régional.

Tous ne sont pas de cet avis.

Tirer une ligne intelligible entre étalement et développement régional sera un des principaux défis de la «conversation nationale».

Le meilleur critère est souvent le lieu de travail : ces citoyens pour qui on planifie un nouveau quartier, où iront-ils travailler?

Si c’est au centre-ville, 80 km plus loin, il y a de bonnes chances que ce soit de l’étalement urbain. Si c’est à l’usine locale, ça ressemble à du développement régional.

S’ajoutent d’autres considérations : faudra-t-il de nouvelles infrastructures publiques pour servir ce quartier? De nouvelles routes ou autoroutes vers le centre-ville?

Quelle sera l’offre de transport en commun? Quel niveau de dépendance à l’auto? Empiétera-t-on sur des milieux humides ou agricoles?

Habiter les terres des Sœurs de la Charité, ce n’est pas de l’étalement urbain, même si cela implique de nouvelles infrastructures. Ce qui fait débat ici, c’est l’empiétement sur des terres agricoles.

Repenser le territoire n’est pas si simple qu’il pourrait paraître. D’où l’intérêt d’avoir 16 ministères et 15 associations diverses au comité consultatif.

Mais cela pose aussi le risque de consensus mous et d’une stratégie de vœux pieux qui ne ferait que perpétuer le statu quo. Pour y échapper, il faudra ne pas s’obstiner à chercher des consensus impossibles et avoir le courage d’imposer une vision qui servira l’intérêt collectif.


L’autre grand défi de la «conversation nationale» sera de briser notre dépendance aux projections démographiques.

«On travaille beaucoup avec les projections et l’Institut de la statistique», rappelle Mme Laforest.

«Ça nous prend une prévisibilité». Savoir combien de familles vont s’installer dans 10 ou 15 ans dans un endroit donné, afin de prévoir les développements et infrastructures nécessaires.

Je ne sais pas pour vous, mais cette approche me semble être la négation même d’une politique d’aménagement.

Plutôt que d’orienter le développement, on se satisfait de le suivre, assis dans la remorque des prévisions démographiques.

On regarde où s’installent les citoyens, on fait des calculs et on se dit : voici où il faut développer.

Le problème, c’est qu’on pose ainsi la mauvaise question. On se demande où iront les citoyens plutôt que se demander où on voudrait qu’ils aillent. On privilégie ainsi les choix de localisation individuels sans toujours se demander si cela sert l’intérêt commun.

Et si une ville a le courage d’être plus directive sur l’occupation de son territoire, elle s’expose à voir partir des citoyens vers une ville voisine qui en a moins. Sans égard pour l’étalement urbain et les coûts publics afférents.

On ne veut pas d’une planification à la soviétique qui impose tout et nierait les libertés individuelles. Mais il serait raisonnable que les citoyens assument davantage le vrai prix des choix qu’ils font.

Un plan de développement fondé sur les projections démographiques pose par ailleurs le problème de la fiabilité des données.

Il y a quelques années, la Ville de Québec a plaidé le dézonage des terres des Sœurs de la Charité en invoquant le manque de terrains pour répondre à la demande des futurs ménages.

La prévision démographique a depuis été revue à la baisse, ce qui montre la fragilité de ce modèle.

La ministre Laforest se donne 15 à 18 mois pour la «conversation» sur la future stratégie d’aménagement.

C’est ambitieux, mais c’est surtout que cela mène tout près des prochaines élections. Ça laisse peu de temps (pas assez) pour une révision de la Loi sur l’aménagement ou pour infléchir des pratiques et règlements dans les ministères concernés.

Cette proximité des élections incitera sans doute à jouer de prudence plutôt que d’audace et de courage.

Cela dit, la conversation en vaut la peine et elle est «due» depuis longtemps. Les exemples de développements mal pensés sont là pour en témoigner.

«On ne veut pas répéter certaines erreurs», souhaite la ministre.

Mme Laforest veut profiter de cet élan pour élargir la réflexion à toutes les décisions publiques qui ont un impact sur l’aménagement.

«Si on avait réfléchi comme ça dans le passé, si on l’avait eue notre stratégie en aménagement du territoire, peut-être qu’aujourd’hui on n’en serait pas où on en est.»

J’ai pris la balle au bond.

Si on avait réfléchi comme ça dans le passé, la CAQ aurait-elle fait la même promesse d’un troisième lien? Sachant le risque d’amplifier l’étalement urbain et la pression sur les terres agricoles de Bellechasse.

Le sujet était délicat. Mme Laforest a préféré de ne pas répondre. «Je vais laisser ça au ministère des Transports», dit-elle.

Dommage. Ce sont ces décisions, prises isolément par chaque ville ou ministère, qui nous ont menés là où on est.