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François Bourque
Le Soleil
François Bourque
L’animateur Denis Gravel vient de tourner la page sur 24 années au micro de la turbulente station CHOI Radio X de Québec, dont il était un des pionniers.
L’animateur Denis Gravel vient de tourner la page sur 24 années au micro de la turbulente station CHOI Radio X de Québec, dont il était un des pionniers.

Denis Gravel : Le «mouton blanc» de Radio X reprend sa liberté

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CHRONIQUE / L’animateur Denis Gravel vient de tourner la page sur 24 années au micro de la turbulente station CHOI Radio X de Québec, dont il était un des pionniers.

Il a quitté le 18 juin, après son émission du retour de l’après-midi. Sans esclandre, amertume ou animosité, mais avec la conviction qu’il était temps pour lui que son chemin se sépare de celui de CHOI.

«Comme un vieux couple», décrit-il en entrevue au Soleil.

«Un matin, tu te lèves, à table pour déjeuner et tu réalises : on n’est plus bien. C’est ça que j’ai vécu dans la dernière année. J’avais plus le goût d’aller travailler. Pourtant, j’aime ma gang. Pourtant, on en a eu des tempêtes.»

Celle de la pandémie et du débat sur le rôle de CHOI a cependant accéléré sa réflexion. L’a poussé au point de non-retour, si on peut dire.

«Tu pars pas pour rien après 24 ans», jette l’animateur. «C’est toujours plus facile de rester que de partir. J’ai eu cette paresse-là à quelques moments. Je reste parce que j’ai peur. Peur du vide.»

Jusqu’au dernier jour, des amis et collègues ont douté de son départ. Ou de ses motifs. «Je comprends pas pourquoi tu pars.»

Il avait ses raisons. Plusieurs en fait. 

L’esprit de corps du début n’était plus le même dans une station devenue plus grande. Et lui n’est plus le même à 43 ans qu’à 19 ans.

S’est ajoutée l’usure d’aller contre les vents dominants de sa station, puis, plus récemment, le poids de la pandémie. Ces minutes supplémentaires à remplir en l’absence de publicité. La gang tenue à distance et qu’on ne croise plus dans le corridor pour rire et brasser des idées.

«Les patrons n’avaient pas de problème avec la radio que je faisais», a toujours perçu Gravel. Et si des collègues n’étaient pas à l’aise, ils ne lui ont «jamais manifesté leur inconfort directement».

C’est plutôt une «pression que tu te mets toi-même», dit-il.

Il a fini par se sentir seul à CHOI, même si dans les faits, il ne l’était pas.

«Quand tu nuances, quand tu veux amener une réflexion, ou quand tu veux juste souffler de l’air dans le sens contraire, tu te retrouves dans le vide.»

«J’ai de la misère avec le marche ou crève. Le crois ou meurs», dit-il. «Merci pour les 24 ans, mais je suis rendu ailleurs.»

L’animateur s’est longtemps accommodé de cette différence. Il s’en réclamait même.

«Fausser dans la chorale de CHOI, c’est correct… Moi je suis capable de le porter; ça fait 24 ans que je travaille là et je vais au front, je prends les balles et je vais défendre ma station le plus loin que je peux.»

Il a cependant souffert que tous ne voient pas cette différence.

«Quand tu sais que tu fais pas la même chose, mais que c’est perçu au point où même le premier ministre de ta province et le maire de la Ville disent : “On sait ben, vous autres Radio X, vous êtes de même.” Moi, ça venait me chercher.»

Il s’est mis à appréhender le jour où ça atteindrait ses enfants (il a deux garçons).

«J’avais peur… J’imaginais mes enfants qui allaient arriver à l’école et qui allaient se faire dire par un prof : “Ben là toi ton père, il travaille dans une station où ils sont anti-masque.”»

«Je voulais pas imposer ça à mes enfants», dit-il. Ce que les enfants vivent depuis deux ans est suffisamment difficile. Il ne voulait pas en «rajouter». Cela aussi a «accéléré» sa réflexion.

Quitter Radio X pour protéger ses enfants. Comme d’autres quittent la vie publique ou y renoncent pour protéger leurs proches des dérapages des médias et réseaux sociaux.

On peut le comprendre. Mais quand cela vient d’un animateur qui ne fait pas dans la dentelle, cela en dit long sur l’état des lieux. 

L’arroseur arrosé? Je vous laisse juger.

Denis Gravel ne renie rien de ces années où il a trouvé plaisir dans l’environnement militant de cette station atypique et controversée.

Cette gang serrée des premières années, une quinzaine d’employés au total de la station, qui se réunissaient sur le toit de l’immeuble le vendredi après-midi avec une caisse de bière.

Il a «eu du fun» pendant des années dans le show de Jeff (Filion). «On était crasseux, on était vulgaire. C’était ça à l’époque.» Cette liberté de jouer sans retenue «toutes les palettes» dans une même émission. Rire, pleurer, se fâcher, s’amuser.

Mais ce plaisir venait parfois avec un malaise.

Déjà en 2004, l’année du grand débat sur l’avenir de CHOI, il avait songé à partir. Quitter la radio. Partir en voyage ou pour l’Alberta. 

«Ce bout-là, j’ai détesté faire de la radio», se souvient-il. Détesté être «entraîné dans un courant où il fallait être ultra revendicateur».

Sur les images d’archives de la marche de CHOI, on entend tout le monde scander «Liberté!», mais lorsqu’un micro se tend devant lui, il s’écrie : «Je veux mon beigne au Jello [une blague de l’émission Les Simpsons].»

«J’ai de la misère à tout prendre au sérieux, même quand ça me touche.»

L’anecdote décrit bien la couleur et la touche de Denis Gravel : humour, autodérision, distance critique. 

Il perçoit que le cycle de sa radio est «allé très loin : tout le monde fâché tout le temps». Il sent que le monde aurait besoin d’un peu plus de légèreté. Pour sa part, il a le goût d’une radio plus «légère, moins militante, plus rassembleuse».

«C’est plus facile et sécurisant et facile de dire : ils ont tort, donc j’ai raison», analyse-t-il. «Au lieu de tout le temps varger sur la différence, trouvons un point commun et repartons la conversation.»

L’animateur Denis Gravel vient de tourner la page sur 24 années au micro de la turbulente station CHOI Radio X de Québec, dont il était un des pionniers.

Au retour de ses vacances, l’été dernier, il avait partagé ses états d’âme avec ses auditeurs. Peut-être pouvait-on déjà y lire la suite.

Il avait senti le «besoin de donner un son de cloche très clair : [CHOI] c’est pas une antenne unidirectionnelle. Je considérais que c’était ma responsabilité en tant que doyen de la place, de rentrer fort.»

Ce combat des après-midi aura cependant fini par l’user. 

«Le feu pogne toute la journée. J’arrive avec ma petite chaudière d’eau, j’arrose un peu, mais le feu est pris.» Il aimerait arriver en ondes «avec des confettis» plutôt qu’avec un feu à éteindre.

«Tu es le mouton blanc de Radio X», lui avait lancé l’animateur Pierre Houde lors d’un souper il y a quelques années. Denis Gravel en avait beaucoup ri.


Quand il a annoncé cet hiver qu’il ne renouvellerait pas son contrat et que sa complice de longue date, Véro (Véronique Bergeron) ferait de même, CHOI n’a pas cherché à les retenir. De toute façon, la décision était prise. Il n’aurait servi à rien de négocier.

Techniquement, l’animateur est encore lié à CHOI jusqu’à la fin de l’été. Cela veut dire pas de discussion ni de négociations d’ici là.

Il a cependant confiance de retrouver rapidement un micro à Québec dès qu’il aura repris sa liberté.

«J’aimerais ça construire quelque chose», dit-il.

Mais ce ne sera pas une radio Internet comme d’autres l’ont fait. Il pense avoir été un «bon soldat», mais ne se voit pas en général. Un micro dans une autre station privée donc, car il ne se verrait pas à Radio-Canada. Ce serait «comme Judas qui embrasse Jésus».

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DENIS GRAVEL SUR…

… Québec et la pandémie

À Québec, on a raté une belle opportunité de s’élever dans la dernière année et demie… On avait un effort de groupe à faire au-delà du débat d’idée. Le sens des responsabilités et du devoir aurait dû prendre le dessus. Dans les médias et dans chaque famille. […] Pas d’accord avec le plan de match à 100 %? Quand ce sera fini, on s’assoira et on se parlera.

… le gris

Personne veut faire du gris, mais la vérité est souvent grise. […] Pendant des années, j’ai été coupable de cela. De présumer. Tu te rends compte ensuite qu’il y a d’autres réalités que la tienne. Pas de solution unique à tous les problèmes. […] Toi, tu es à la radio et tu penses que tout fonctionne avec des switch on-off. La vie, c’est pas comme ça.

… la liberté d’expression

La liberté d’expression, des fois, c’est la liberté de pas avoir d’opinion instantanément. […] Ça vaut pas tant que ça une opinion. On en a toute une. L’opinion sans recherche, ça devient juste le reflet de ton milieu et tes influences.

… la gauche et la droite

Pas vrai que tous les politiciens de droite sont comme Maxime Bernier et que tous les politiciens de gauche sont comme Catherine Dorion. On a un modèle très criard qui s’inspire beaucoup des radios. Je vois beaucoup de gens faire la même chose de la même façon.

… la différence

Quand tu commences à créer des liens avec des gens qui sont radicalement différents, ça donne le goût d’en créer d’autres.

… son public cible et la pandémie

Facile de reprocher des torts à ceux qui ne sont pas ton public cible. Plus difficile de le dire à ceux qui t’écoutent : «Là, vous nous faites mal.» […] Vous ralentissez le groupe. Moi, d’être associé à vous autres, j’aime mieux vous perdre, perdre mes ratings, que de vous garder.