À la fin des années 80, le projet de la Grande Place du maire Jean Pelletier prévoyait deux tours à bureaux de 25 à 30 étages, un centre commercial, deux hôtels, 350 condos de luxe, un grand stationnement souterrain.

De la Grande Place au Phare, même combat

CHRONIQUE / C’était un autre projet, un autre lieu et une autre époque, mais les similitudes sont troublantes entre la Grande Place et Le Phare.

À la fin des années 80, le maire Jean Pelletier, que Régis Labeaume considère comme son «mentor», avait forcé le projet de la Grande Place dans Saint-Roch, malgré une forte opposition. 

Comme aujourd’hui pour Le Phare.

On prévoyait à l’époque deux tours à bureaux de 25 à 30 étages, un centre commercial, deux hôtels, 350 condos de luxe, un grand stationnement souterrain, etc. Le promoteur exigeait pour son projet une ligne de tramway-métro de 10 km vers Charlesbourg, une autoroute souterraine entre Dufferin et le boulevard Langelier et d’autres investissements publics.

Comme pour Le Phare, le terrain était plutôt inhospitalier. La différence est que celui de la Grande Place menaçait un voisinage patrimonial, ce qui n’est pas le cas du Phare.

Le projet de la Grande Place avait été soumis à la consultation publique, comme vient de l’être Le Phare.

Des citoyens et groupes en avaient dénoncé le gigantisme, la rupture avec les gabarits du voisinage et les enjeux de circulation.

«Trop gros, trop inhumain», avait alors titré Le Soleil au lendemain d’une journée d’audiences.

Le service d’urbanisme de la Ville de Québec avait résumé ainsi la vingtaine de mémoires reçus en 1989 :

«De manière générale, il y a eu unanimité quant à la nécessité de réduire l’ampleur du projet, et cela, même de la part des groupes d’affaires.

«On souhaiterait un projet qui s’intègre plus harmonieusement à son environnement, qu’il soit moins “intériorisé” et s’ouvre davantage sur la trame urbaine. On déplore en général le style monolithique et son caractère étranger par rapport à Québec.»

Ce passage décrit presque mot pour mot ce qu’on a entendu aux consultations de cet automne sur Le Phare.

Au lendemain des audiences, l’administration Pelletier avait demandé au promoteur Laurent Gagnon de revoir son projet en tenant compte des critiques.

Deux versions (un peu) plus modestes avaient suivi, mais pas assez pour apaiser la critique.

La Ville avait choisi de ne pas retourner en consultation.

Ainsi, six jours à peine après la présentation de la dernière version du projet, le maire Pelletier a fait voter au conseil une entente avec le promoteur. À défaut d’avoir pu convaincre, la Ville allait imposer la Grande Place.

Ce projet deviendra le principal enjeu de l’élection «référendaire» de novembre 1989. Jean Pelletier ne se représentait pas, mais son parti fut renversé par le Rassemblement populaire de Jean-Paul L’Allier, qui avait une autre vision de l’urbanisme et de Saint-Roch.

Le nouveau maire devra négocier pour se sortir de l’entente avec le promoteur Gagnon-Cadillac Fairview et pouvoir mettre en chantier le jardin et le quartier Saint-Roch qu’on connaît et apprécie aujourd’hui.

L’administration Pelletier espérait à l’époque que la Grande Place devienne un «moteur du développement régional». Saint-Roch était mal en point face à la concurrence des centres commerciaux de banlieue. La Ville allait combattre le feu par le feu, avec le même modèle.

Malgré les critiques, des citoyens voyaient le projet d’un bon œil, par nostalgie pour l’époque glorieuse des grands magasins (Pollack, Paquet, Syndicat), a suggéré Yvon Leclerc, dans sa thèse de doctorat en études urbaines (INRS, 2015).

Des gens d’affaires, dont ceux du Mail centre-ville, appuyaient aussi le projet.

Leur principal argument était la nécessité d’une relance du quartier Saint-Roch. Une relance essentiellement commerciale, bien que le projet, comme celui du Phare, proposait aussi une mixité d’usages : commerces, bureaux, hôtels, résidentiel, place publique, etc.

Je ne me souviens pas qu’il y ait eu alors une intention d’en faire un signal urbain ou une nouvelle image de marque pour Québec, comme avec Le Phare aujourd’hui.

L’École d’architecture de l’Université Laval s’était inquiétée à l’époque des impacts de la Grande Place sur le quartier. Comme aujourd’hui des architectes et urbanistes à propos du Phare.

Dans son mémoire sur Le Phare, l’Ordre des architectes du Québec constate que la démarche de la Ville «ne respecte pas l’esprit des lois et politiques en vigueur».

L’Ordre dénonce aussi les 65 étages du projet, «plus du double de la hauteur maximale actuellement prévue au PPU. Ce seul élément suscite un doute quant à l’intégration harmonieuse d’un projet à son milieu», écrit la présidente, Nathalie Dion.

«Ce sont deux projets des années 70», résume l’historien et ex-conseiller municipal Réjean Lemoine. Un modèle dépassé.

Des citoyens tenaient à l’époque la «gouvernance affairiste» du maire Pelletier responsable de la dévitalisation du quartier Saint-Roch.

On entend parfois cette même critique envers le maire Labeaume.

L’analyse est simpliste et erronée, le déclin de Saint-Roch s’expliquant d’abord par l’émergence des banlieues.

Le maire Pelletier était dans l’erreur avec la Grande Place, mais il a aussi posé des gestes pertinents pour la relance de Saint-Roch (Bibliothèque Gabrielle-Roy, palais de justice, gare du Palais, etc.).

Il fut souvent reproché au maire Pelletier sa (trop grande) proximité avec le promoteur Laurent Gagnon. Comme aujourd’hui celle du maire Labeaume et du promoteur Michel Dallaire.

À la consultation de cette semaine, des citoyens ont dénoncé le spot zoning (zonage sur mesure) pour Le Phare. Comme il fut reproché au maire Pelletier d’en avoir fait pour Laurent Gagnon (ex. : îlot Saint-Patrick).

On a compté la moitié moins de citoyens à la consultation de cette semaine qu’aux deux rencontres précédentes sur Le Phare.

J’y vois de la lassitude, de la résignation devant l’inéluctable et une abdication face à une consultation dont l’issue était décidée d’avance.

Le promoteur aimera y voir plutôt la preuve d’une large adhésion à son projet. C’est possible.

Ce qui m’a le plus frappé lors de ces assemblées publiques, ce n’est pas le déséquilibre du nombre en faveur des opposants. C’est le déséquilibre des argumentaires.

Tout d’un côté, presque rien de l’autre.

En quoi ce projet, qui nécessitera des coûts publics importants, sert-il l’intérêt des citoyens de Québec? Qu’apportent ces 65 étages au paysage de leur ville et à leur qualité de vie?

Je cherche encore.

La fierté de construire plus haut que Montréal? C’est mince.

Une nouvelle image de marque pour Québec? On risque d’être déçus. Cette «nouvelle» image sera celle d’un modèle urbain suranné. Comme l’aurait été la Grande Place il y a 30 ans.

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AQUEDUC ET ÉGOUT TROP PETITS 

Le réseau d’aqueduc du plateau de Sainte-Foy n’a pas la capacité de fournir le débit incendie nécessaire pour le projet du Phare. Même chose pour le réseau d’égout.

Ce n’est pas vraiment une surprise, car les limites des réseaux utilitaires au centre-ville de Sainte-Foy sont depuis longtemps connues.

On en a maintenant la confirmation.

Un rapport technique de la Ville, dont Le Soleil a obtenu copie, indique que plusieurs conduites d’eau de 150 mm et 200 mm sur l’avenue Lavigerie et la rue des Châtelets et «possiblement» d’autres, au nord du projet, devront être grossies à 250 mm.

D’autres conduites d’aqueduc fermées il y a quelques années devront aussi être remplacées et grossies à 200 mm.

Quant au réseau d’égout, il faudra débrancher une conduite en «amont» du Phare, côté Nord, et la diriger vers un nouveau «trop-plein» afin de libérer de l’espace pour les eaux usées du nouveau projet.

Des travaux d’égout en «aval» du Phare seront aussi nécessaires (régulateur de débit, réfection d’une conduite de trop-plein, etc).

La Ville de Québec et le promoteur Groupe Dallaire sont actuellement en discussion/négociation sur le partage de ces factures.

En attendant, la Ville refuse de préciser à combien ces travaux sont évalués.

Plusieurs études, dont celle sur la sécurité incendie, n’ont pas encore été menées, selon des informations transmises en marge d’une demande d’accès à l’information.

La Ville affirme aussi ne pas avoir encore d’étude finale sur la circulation, outre celle déjà rendue publique et qui est loin de répondre à toutes les questions.

On ignore de plus comment le ministère des Transports va redessiner les autoroutes de la tête des ponts et comment celles-ci seront raccordées aux artères municipales.

La nouvelle ministre responsable de la Capitale, Geneviève Guilbault, dit ne pas vouloir se mêler «d’un projet qui est privé et pour lequel il y a eu des discussions entre le promoteur et la Ville».

Le MTQ fera son affaire et la Ville fera la sienne.

En résumé, au moment où l’administration Labeaume s’apprête à lever les obstacles réglementaires au projet du Phare, on ignore tout encore des coûts publics que nécessitera le projet. Rien de très rassurant.