François Bourque
François Bourque apparaît ici lors d’une réunion d’équipe en tant que directeur de l’information en 2005, une des fonctions qu’il a occupées au journal Le Soleil.
François Bourque apparaît ici lors d’une réunion d’équipe en tant que directeur de l’information en 2005, une des fonctions qu’il a occupées au journal Le Soleil.

De camelot à propriétaire

CHRONIQUE / Peut-être avez-vous déjà lu la petite histoire de la naissance du Soleil. Ce journal est né dans l’urgence et la controverse au petit matin du 28 décembre 1896 après une nuit de débats dans une salle du nouvel hôtel chic de Québec, le Château Frontenac.

Pour échapper à la censure religieuse, l’ancien journal L’Électeur avait eu l’idée de changer de nom. Il continuerait cependant à publier sur les mêmes presses avec les mêmes journalistes et les mêmes annonceurs. 

Le «nouveau» journal sortirait le jour même. Les curés ne seraient sans doute pas dupes, mais la manœuvre permettait de gagner du temps. 

Le projet était risqué, mais il «ne pouvait être question de laisser, ne serait-ce qu’un seul jour, le Parti libéral de notre district sans organe», avait-on expliqué aux lecteurs à la une du tout premier numéro. 

Le Soleil ne devait être qu’un intermède en attendant le retour de L’Électeur. Cent vingt-trois ans plus tard, il y est toujours. Fragile, mais il y est. 

Je vois certaines similitudes entre cette naissance tourmentée et les événements de l’automne qui se termine.

C’est encore une fois dans l’urgence d’une fin de décembre que le sort du journal s’est joué après des mois de flottement. Cette fois, pas de château la nuit, mais un palais de justice pendant les heures d’ouvrage. 

La relance fut marquée comme à l’époque d’une certaine controverse et d’incertitudes sur la suite.

Un projet à risque, mais il ne pouvait être question de laisser, ne serait-ce qu’un seul jour, notre ville sans son «organe» de presse, aurions-nous pu écrire en «Une» du numéro que vous tenez. Le premier produit par la nouvelle coopérative des travailleurs du Soleil.

La différence est que nous ne souhaitons pas être seulement un intermède. 

Nous voici donc propriétaires de ce journal. Partagés entre la fébrilité, un espoir mesuré et un vertige devant ce qui nous attend. 

Il faudra faire mieux. Renverser la vapeur du déclin pour essayer de rendre viable un journal qui avait cessé de l’être.

Le juge Daniel Dumais de la Cour Supérieure a mis fin au suspense créé par la mise en faillite du journal le 19 août dernier. Mais ce jugement est moins un aboutissement que le début de quelque chose.

J’ai l’impression de boucler la boucle d’une longue relation professionnelle avec ce journal que je fréquente depuis plus de 50 ans. 

De camelot à propriétaire. En chemin j’aurai été lecteur, abonné, concurrent, patron, journaliste chroniqueur syndiqué et pendant un moment cet automne, créancier.

Tout le monde lisait encore un journal papier lorsque j’ai eu ma première ronde de camelot du Soleil au tournant des années 70. Une quarantaine d’exemplaires à distribuer dans le voisinage. 

J’arrêtais à toutes les portes ou presque et plus longuement le vendredi, jour de collecte chez les abonnés qui presque tous, payaient à la semaine. Je comptais la monnaie au retour et gardait les comptes à jour. Payer pour recevoir le journal et l’information allait alors de soi. 

À quatre pattes dans le vestibule, je dépliais le journal grand format en revenant de l’école, pressé de lire avant de partir pour ma tournée. Contrôle de qualité, vous aurez compris. Je n’allais pas distribuer n’importe quoi. 

Devenu journaliste au Journal de Québec, quelques années plus tard, je continuais à lire Le Soleil, cette fois anxieux d’y découvrir la nouvelle ou le détail qui nous aurait échappé. La concurrence nous poussait à être meilleurs ou différents. C’est encore vrai.

Passé au Soleil à l’automne 2001, au lendemain du 11 septembre, j’y fus directeur de l’information puis chroniqueur depuis le printemps 2006. 

La grande salle de rédaction qui comptait à mon arrivée 120 employés n’en a plus aujourd’hui que le tiers. Sous cet angle, le journal n’est plus l’ombre de ce qu’il a été dans ses grandes années.

Mais ce qui n’a jamais changé, ce sont les valeurs de rigueur et d’indépendance qui animent cette salle de rédaction restée au service de l’intérêt public.

Ce qui n’a jamais changé, c’est ma liberté de dire et écrire ce que je croyais juste et pertinent. Même les jours où mes points de vue n’étaient pas ceux de la haute direction du journal. 

L’échec de Groupe Capitales Médias et la reprise par des coopératives ébranlent cependant les balises et repères de nos vies professionnelles de journalistes.

1- Le modèle d’affaires

Le modèle d’affaires construit sur la publicité traditionnelle et les abonnements papier devra être revu. On ne pourra plus continuer à donner sans limite les contenus de nos plates-formes électroniques. 

Il faudra être plus inventifs, trouver d’autres sources de revenus, d’autres moyens de participer au débat public et d’échanger avec nos lecteurs. 

Pour convaincre des internautes habitués à la gratuité qu’il vaut la peine de payer pour nous lire, il faudra revoir nos contenus et nos traitements de l’information. 

S’assurer d’être pertinents, proposer des contenus «exclusifs», offrir une «valeur ajoutée» aux nouvelles qu’ils ont peut-être déjà vues ailleurs.

Aurons-nous encore les moyens de continuer à être un journal généraliste ou faudra-t-il mieux cibler nos sujets? Faudra-t-il s’ajuster davantage aux besoins et intérêts de lecteurs particuliers, ce qu’en politique on décrirait comme du «clientélisme»? 

À travers la révision du modèle d’affaires, c’est notre définition même de l’intérêt public et des choix de couverture qui en découlent qu’il faudra revoir.

2- Les relations de travail

Depuis 1950, la structure des relations de travail a été plutôt simple. Les patrons d’un côté, les syndiqués de l’autre. 

Il en a résulté des relations tantôt harmonieuses, tantôt tendues, méfiantes, parfois conflictuelles. Mais on savait qui était de quel côté. Pour le meilleur et pour le pire.

Ce mode binaire est désormais remplacé par une gouvernance plus complexe. 

Syndiqués et patrons vont siéger aux mêmes conseils d’administration. Les employés auront leur mot à dire dans les orientations du journal et le choix de patrons qui incarneront ensuite l’autorité pendant l’année qui suit.

Le modèle coopératif a quelque chose de sympathique, mais ne sera pas à l’abri de toute tension. Surtout pas dans ce métier qui va continuer à vivre dans l’urgence de l’actualité et avec des budgets serrés. 

Les défis de gouvernance ne vont pas disparaître. Ils seront juste différents de ceux qu’on a connus. 

3- Les enjeux professionnels et éthiques

Pour accroître les revenus, il pourrait être tentant de servir directement les intérêts des annonceurs, de partenaires financiers ou d’amis de la coop. 

Cela peut cependant conduire à des dérives (publireportage, information commanditée, marketing de contenu, etc.) pouvant mettre à risque la crédibilité et l’indépendance de la salle de rédaction. Il faudra prendre garde et fixer des balises claires. 

L’enjeu n’est pas nouveau. Les journalistes en sont préoccupés et en débattent depuis des décennies, aimant poser en gardiens du monde idéal et de la vertu. 

La différence est qu’ils seront désormais propriétaires du journal et responsables de sa réussite financière. Il faudra voir ce que ça change.

***

Voilà les questions qui me préoccupent, celles-là et d’autres, en ces jours de relance du Soleil et des autres journaux du groupe. 

Des questions que le jeune camelot ne se posait pas, sa principale préoccupation étant de livrer (presque) à l’heure et que le journal n’arrive pas mouillé dans les boîtes aux lettres. 

L’aventure ne fait que commencer. On se retrousse les manches et on se souhaite bonne chance. 

Merci d’être là. Nous aurons besoin de vous.