Dans les coulisses de la police au G7

CHRONIQUE / On a beaucoup parlé de ces coûts de sécurité, astronomiques, pour deux jours de G7. Vous avez vu ces clôtures, ces caméras, ces hélicos dans le ciel et ces policiers casqués dans les rues pour finalement une poignée de manifestants.

C’était la partie la plus visible (et la plus controversée) de la sécurité. L’autre s’est jouée en coulisse, dans des salles de réunion, des terrains d’entraînement, des postes de commandement et de coordination. 

Elle s’est jouée dans la planification méthodique des détails et le déploiement d’un réseau insoupçonné de partenaires et de contacts prêts à agir. Regards dans les coulisses de la sécurité.

La police de Québec s’était faite discrète mais peut-être avez-vous remarqué ce va-et-vient inhabituel d’autopatrouilles, motos et autobus au Pavillon de la jeunesse d’ExpoCité.

La police y avait établi son quartier maître logistique. C’est là que les 200 policiers (dont 15 femmes) de l’escouade de contrôle de foule de Québec se regroupaient et «s’armaient» avant de prendre le bus pour le centre-ville.

Ils y revenaient après leur «chiffre» pour se changer, manger, recharger leurs batteries et celles de leurs cellulaires. 

Même sans affrontements, marcher sous le soleil avec les boucliers en tirant l’air d’un masque à gaz finit par fatiguer.

Les cinq pelotons du contrôle de foule, Alpha, Bravo, Charlie, Delta et Echo, y avaient leurs quartiers, un premier à l’entrée pour poser l’équipement lourd et un autre dans les vestiaires de joueurs. Tout y était prêt pour la décontamination et les frigos étaient pleins pour un siège prolongé en cas d’affrontements soutenus.

Plusieurs dizaines de policiers ont dormi la (courte) nuit de jeudi à vendredi sur un des 400 lits de la Croix-Rouge alignés entre les baies vitrées de la patinoire, prêts pour le départ à 3h. Ce fut la même chose le lendemain.

Plusieurs dizaines de policiers ont dormi la (courte) nuit de jeudi à vendredi sur un des 400 lits de la Croix-Rouge alignés entre les baies vitrées de la patinoire.

En trois jours, 3000 lunchs-repas servis sur place ou livrés dans des boîtes de styromousse aux policiers sur le terrain.

Une logistique lourde, beaucoup plus qu’au Sommet des Amériques, mais plus efficace en temps et en énergie, fait valoir Jean-Guy Laterreur, conseiller au soutien aux opérations policières. 

En 2001, le contrôle de foule de Québec était cantonné à Valcartier.

L’heure était à la «démobilisation» dimanche matin lorsque je suis repassé. J’ai vu que la SQ faisait de même dans les locaux voisins du Centre de foires.

Des policiers venaient chercher du matériel ou rapporter des voitures. 

Dans l’air, une sorte de nostalgie. Celle qui suit souvent la fin des grands projets. La police de Québec n’avait jamais vécu une mobilisation de cette ampleur.

Déception de ne pas avoir vécu le grand jour?

M. Laterreur ne croit pas. Le croirait-il qu’il ne le dirait pas. 

Comment la police pourrait-elle être déçue d’un événement qui se solde sans casse ni dommage. 

La police de Québec a fait ce qu’elle avait à faire. Peut-être un peu plus parfois, dans ses préparatifs et dans son empressement à tuer dans l’œuf toute menace.

La même stratégie qui lui avait réussi lors des manifestations étudiantes de 2012, même si le tribunal a par la suite jugé que ce fut abusif. 

On a pris soin cette fois de ne pas faire d’arrestations massives sans motif valable. Ce qui ne change rien à la devise de la police de Québec: «trop fort, casse pas».

On devrait savoir dans quelques semaines (ou mois) combien aura coûté cette opération pour la Ville et quelle part sera facturée à Ottawa.

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LA PREUVE EN ACCÉLÉRÉ

Les policiers revenaient au Pavillon de la jeunesse pour se changer, manger et recharger leurs batteries.

Une salle sans fenêtre de la taille d’un gymnase, dans un immeuble discret d’une artère commerciale. 

Le mur principal est tapissé d’écrans géants où sont relayées des images provenant de plus de 120 caméras de surveillance tournées vers la ville et le G7. 

Nous sommes au PC Enquête unifié de la police. Plusieurs dizaines d’enquêteurs de la ville de Québec et de la Sûreté du Québec y sont regroupés. Chacun a devant lui un ou deux écrans. 

Leur mandat: garder l’œil sur l’action, déceler ou prévenir des «crimes» en préparation et recueillir de la preuve lorsqu’il y a des arrestations.

Les images captées s’ajouteront aux témoignages de policiers sur le terrain, aux résultats d’interrogatoires des manifestants et au matériel saisi s’il y en a. 

Il est convenu que pour ce G7, c’est la Sûreté du Québec qui assurera les suivis judiciaires. On parle donc de 13 cas. 

À quelques kilomètres de là, tout est prêt à la centrale de police du parc Victoria. 

Les clôtures de broche ceinturant la cour ont été rehaussées et une quinzaine de roulottes ont été dressées pour les besoins du Centre d’opération de traitement des contrevenants (COTC).

Une mécanique serrée s’enclenche à l’arrivée des voitures de patrouille ou fourgons cellulaires transportant des manifestants.

L’objectif est de transmettre les dossiers d’enquête à des procureurs de la Couronne dans les deux à trois heures suivant une arrestation. 

Évaluation de l’état physique des détenus qui, au besoin, seront dirigés vers l’hôpital ou à la roulotte de décontamination (douches et jets d’air). 

Fouilles, exercice du «droit à l’avocat» (roulotte avec un local insonorisé et une ligne téléphonique directe); interrogatoires, détention provisoire. 

Des blocs cellulaires distincts permettent de séparer si nécessaire les militants d’extrême droite de ceux d’extrême gauche. 

Les comparutions vidéo ont lieu dans une autre roulotte et des ententes avec des procureurs de la couronne et des juges permettent d’étirer les horaires de travail.

Lors des déplacements, les détenus ont les mains et les pieds liés et sont toujours accompagnés de policiers même si l’expérience montre que les manifestants sont habituellement calmes après leur arrestation.

Toilettes, service de repas, vêtements de rechange pour les détenus. La liste des précautions logistiques ne semble pas avoir de fin. C’est le prix à payer pour être prêt à tout.

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«TROP FORT, CASSE PAS»

Les roulottes derrières le poste de police du parc Victoria, qui devaient servir de triage aux arrestations du G7.

C’était quelques jours avant le G7. Un appel à la police de Québec: voiture suspecte sur les Plaines, chargée de briques sur le siège arrière qui pourraient servir de projectiles lors d’une manif.

La police aurait pu envoyer une voiture de patrouille et couper court à la menace. C’est ce qu’elle aurait fait en temps normal sans doute, mais dans le contexte du G7, elle a préféré envoyer un enquêteur en civil.

En s’approchant discrètement, il ne mettrait pas la puce à l’oreille et on pourrait remonter plus facilement la piste d’une éventuelle organisation de casseurs.

L’enquête aura duré 30 minutes, pour aboutir à ce qui était l’hypothèse la plus probable: les briques étaient celles d’un maçon travaillant à un chantier voisin. Fin de l’histoire. 

Les services de police ont ainsi retourné chaque pierre de ce G7, à l’affût de ce qui pouvait présenter un risque. 

Prévoir le pire

On a imaginé tous les scénarios possibles, prévoyant chaque fois le pire, le pire étant qu’un autre événement grave éclate pendant que la police serait aux prises avec une manifestation violente.

La police de Québec et ses partenaires ont ainsi fait toutes sortes de simulations: détournement d’avion à Bagotville, incendie à la Whitebirch dont la fumée envahirait le centre-ville, colis suspect, bateau de manifestants débarquant à La Malbaie, etc.

Pour chaque scénario, on a évalué les conséquences possibles et convenu des mesures à prendre: détournement de parcours RTC ou d’autobus touristiques, route des éboueurs, prise de contrôle à distance des feux de circulation, fermeture des systèmes de climatisation en ville si des gaz ou de la fumée se répand. 

Fermetures envisagées

On a envisagé la fermeture rapide de bibliothèques ou de parcs, pensé aux sources d’eau potable, prévu de l’hébergement d’urgence en cas d’évacuations. 

On s’est assuré de pouvoir trouver au besoin la meilleure route pour un camion de pompier ou une ambulance qui devrait entrer dans un centre-ville paralysé par une manifestation.

Un jour viendra peut-être où des algorithmes pourront suppléer (à moindre coût) à toute cette coordination humaine.

À une certaine époque, la police se butait à des boîtes vocales pour joindre les travaux publics hors des heures d’ouvrage.

Ils sont aujourd’hui dans le coup, comme les autres services de la Ville. 

Québec a déployé pour ce G7 le même Centre opérationnel de mission (COM) que les soirs de Festival d’été, de grands événements, manifestations, tempêtes, bris d’infrastructures, etc., soit une quarantaine de fois par année. 

Police, protection incendie, 9-1-1, RTC, gestion à distance des feux de circulation, communications, finances, soins de santé, soutien informatique, suivis administratifs, etc.

En tout, un vingtaine de personnes avec des postes de travail branchés sur la météo, les stations de nouvelles en continu, les caméras de la ville et du MTQ, etc. 

Dans une salle derrière, d’autres responsables de services municipaux. 

La même équipe, mais deux différences importantes: l’ampleur des détails et celle de la coordination, avec deux autres corps de police impliqués, chacun avec ses postes de commandement, ses soutiens, etc.

Cela donne beaucoup de dédoublements, de juridictions et de niveaux hiérarchiques, avec les risques de lourdeur et les coûts qui viennent avec. Ici aussi, la philosophie a été «trop fort, casse pas». 

À force d’y ajouter des détails et des scénarios pour être prêt à tout, le plan de la police de Québec pour le G7 a fini par faire six pouces d’épais. Un demi-pouce par arrestation.