Carnaval: dans les coulisses d'un pari perdu

CHRONIQUE / Les autorités du Carnaval étaient informées des risques du nouveau concept de défilé de nuit, mais ont choisi de procéder quand même.

Une décision motivée par le désir de «réinventer le Carnaval», fut-ce au prix d’une rupture brutale avec certaines traditions. 

Un comité «chargé d’analyser les changements projetés à l’édition 2019 du Carnaval» avait notamment attiré l’attention du conseil d’administration sur des enjeux du défilé. 

Accès limité au site et difficulté à voir l’action, absence de musique vivante et d’animation entre les tableaux, etc. 

Sans doute était-il difficile de prévoir les ratés d’exécution qui ont causé des retards au défilé de samedi dernier. 

Mais le Carnaval ne peut pas plaider la surprise quant aux critiques sur le concept et le contenu. Celles-ci étaient prévisibles, pour ne pas dire annoncées.

Le comité de travail réuni par Daniel Gélinas pour plancher sur les changements était formé de Marc Gourdeau (théâtre Premier Acte), Nancy Bernier (femme de théâtre), Patrick Caux (scénariste), André Roy (tourisme), William Gobeil (avocat membre du C.A. du Carnaval) et de la nouvelle directrice générale, Mélanie Raymond.

On peut trouver que ça ne faisait pas beaucoup d’expertise spécifique aux défilés de nuit du Carnaval, mais quand on vise le changement, j’imagine qu’on prend les moyens pour que ça arrive. 

Les enjeux problématiques du défilé ont tout de même été abordés au comité. Le Carnaval en a pesé le pour et le contre et a choisi de garder le cap.

Innover comporte toujours un risque, a rappelé cette semaine le conseiller spécial Daniel Gélinas. C’est vrai. Ne pas entendre les mises en garde aussi. 

J’ai compris que les avis de M. Gélinas avaient pesé lourd dans la réflexion et la décision d’aller de l’avant avec les changements au défilé. 

Sa notoriété, sa solide crédibilité, ses succès passés (il a eu aussi quelques échecs) et ses liens avec le pouvoir incitent à se rallier à sa vision plutôt qu’à s’y opposer. La solidarité pour l’organisation a fait le reste. 

Avant la tenue du défilé, des groupes de discussion réunissant des anciens de l’organisation de Carnaval avaient pressenti la catastrophe. On peinait à croire qu’il n’y ait pas d’animation prévue entre les stations.

On s’est aussi demandé comment entasser les 75 000 spectateurs habituels des défilés (dans l’hypothèse où il y en avait vraiment 75 000) aux cinq stations du défilé. Quinze mille personnes sur un coin de rue, c’est beaucoup. Impossible pour tous de voir.

Au final, le concept du nouveau «défilé» a été pleinement endossé par l’organisation et le C.A. du Carnaval. Je sais cependant que ça ne faisait pas l’unanimité à l’interne. Facile à dire après coup, direz-vous, mais c’est un fait.

Les objections tenaient au concept proposé, mais probablement aussi à une résistance naturelle au changement. Les révolutions font rarement l’unanimité dans les organisations. Au Carnaval comme ailleurs. 

Il y a de la nostalgie pour les anciennes façons de faire, une crainte de l’inconnu et parfois de la méfiance face aux «corps étrangers». 

Dans ce cas-ci, l’arrivée de Daniel Gélinas et de collaborateurs nouveaux. Combinée aux départs, pas toujours volontaires, d’artisans de longue date du Carnaval, à des périodes d’intérim et à l’érosion d’un certain «savoir-faire». Cela crée de l’instabilité. Et sans doute de l’insécurité.

Depuis cinq ans, il y a eu des changements radicaux à la haute direction et au conseil d’administration du Carnaval. On était une fois de plus à la recherche de solutions financières et «identitaires» pour assurer la survie de l’événement.

On a senti que l’hôtel de ville était préoccupé, ce qui explique la mainmise grandissante de l’administration Labeaume sur le Carnaval qui a culminé avec l’entrée en scène de M. Gélinas. 

Le coup de barre donné à la programmation 2019 s’ajoute à plusieurs années de changement qui avaient, pouvait-on croire, remis le Carnaval en marche.

Il faut relire le communiqué-bilan de la directrice générale Mélanie Raymond au lendemain de l’édition 2018.

Hausse d’achalandage de 20 %; programmation renouvelée à 40 %. «À voir les sites bondés et les sourires de nos participants, je peux vous affirmer que nous sommes sur la bonne voie».

Si le Carnaval était sur la bonne voie, pourquoi tant le remettre en question, pourriez-vous demander? 

Bonne question. 

C’est ici que les perceptions diffèrent. 

Pour beaucoup d’artisans du Carnaval, les défilés allaient bien et avaient participé à la relance des dernières années : chars plus éclatés (grâce à plus d’argent), nouveaux personnages «aériens», davantage de techno, horaires rigoureux, etc. 

D’autres voyaient au contraire les défilés en perte de vitesse et ont voulu les renouveler. 

«La tradition devra s’intégrer à la modernité», a prévenu M. Gélinas lorsqu’il a pris les rênes au printemps 2018. Il avait alors promis des «défilés grandioses». Il disait ne pas craindre d’être «confronté à de la résistance quant à ces changements».

Le Carnaval avait peut-être sous-estimé l’attachement des citoyens à la tradition des deux défilés, un en haute ville, l’autre en basse ville/Charlesbourg.

Sous-estimé l’attrait des réunions de familles et d’amis avant de sortir voir la parade. Un défilé très court répété sur une même artère limite le nombre de «familles d’accueil» et rend l’accès plus difficile. 

Sous-estimé aussi le besoin de bouger et d’une animation soutenue quand il fait froid. 

Aucun de ces «incontournables» ne me semble être un empêchement à l’innovation et au renouvellement des contenus des défilés.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’avais reçu autant de courriels qu’à la suite de ma chronique sur le premier défilé. Tous les messages, sauf un, exprimaient de la déception. 

J’ai demandé à ce lecteur à quel endroit il était posté et ce qu’il avait aimé du défilé. Réponse courte et laconique : «Rue Cartier. Les spectacles». 

Les messages des déçus étaient autrement plus explicites, chargés de souvenirs d’enfance et de récits, cette fois plus flous, du rite initiatique que furent pour les adolescents de Québec les défilés de la belle époque. 

J’y ai vu une excellente nouvelle pour le Carnaval en cette semaine de tempêtes. L’ampleur de la déception était en proportion de l’attachement des citoyens aux défilés. Une indifférence face aux ratés aurait été beaucoup plus préoccupante. 

Je suis certain que les changements annoncés au second défilé de samedi vont beaucoup améliorer le spectacle. Il serait difficile de faire pire.

On promet cette fois une animation, de la musique soutenue (et amplifiée) et une interaction avec le public tout au long du trajet de 1 km sur Grande Allée. 

En d’autres mots, on revient (sans vraiment le dire) au concept traditionnel de défilé qui donne à voir à tous les spectateurs sur le trajet, plutôt que de réserver la prestation à cinq ou six «stations» comme la semaine dernière.

Le Carnaval a pris acte des ratés et cherche à corriger le tir. Bravo. 

Est-ce que ce sera suffisant pour ramener l’esprit festif, la chaleur, la musique de carnaval et le plaisir qui ont cruellement manqué au premier défilé? 

J’aimerais y croire, mais la réalité est qu’on va revoir les mêmes chars avec les mêmes acteurs dans un même lieu qui n’est pas le plus facile d’accès pour les familles.

Je veux bien donner une (autre) chance au coureur. Traditionnellement, le deuxième défilé est toujours un peu meilleur que le premier parce que mieux rodé et parce qu’on apportait les petits ajustements nécessaires pendant la semaine entre les deux. 

Cette fois, on ne parle pas seulement de petits ajustements, mais de correctifs importants. Vous me direz ce que vous en avez pensé.

Peu importe le résultat, il aura intérêt à reprendre, à tête reposée, la réflexion sur les défilés de nuit. 

On en profitera pour jeter aussi un coup d’œil au budget. 

Je suis un peu intrigué. Plus d’argent au total pour un carnaval écourté d’une semaine, sur moins de sites, avec des défilés moins longs et une programmation amputée des duchesses et du concours de sculpture sur neige. J’aimerais comprendre. 

J’ai demandé des détails sur le budget, mais pour l’instant, on me les refuse et on me renvoie au prochain rapport annuel. C’est noté. Je vais attendre. Et par la force des choses, vous aussi.