Au boisé Tequenonday, on laisse faire le temps, sans chercher à protéger ou réparer les sculptures.

Au cimetière des géants

CHRONIQUE / Une affiche nous prévient à l’entrée : Quand les vieillards se meurent.

Au premier regard, un paysage de désolation. Des géants couchés dans le sous-bois. Des corps brisés, décharnés, démembrés, enchevêtrés. 

Un grand sec tombé l’an dernier respire encore, ses doigts flétris baignant dans l’eau marécageuse, mais il n’en a plus pour longtemps. 

Plusieurs sont dans un état de décomposition avancée. Le spectacle est encore plus saisissant en ce début mai où le sol et les arbres dénudés permettent de mesurer l’ampleur des dommages. 

Une hécatombe de baleines noires échouées sur un rivage.

L’hiver vient de faire une nouvelle victime. Un plus que centenaire, tombé sous le vent. 

Une centaine d’autres sont encore debout, mais finiront par tomber, l’hiver prochain, dans dix ans ou seulement dans cent ans peut-être, mais ils tomberont.

C’est l’histoire de la vie. Les vieux arbres meurent. Il n’y a rien qu’on puisse y changer. 

Pas d’acharnement thérapeutique possible sur ces grands pins blancs qui ont peuplé pendant des siècles la vallée du Saint-Laurent, mais qui achèvent aujourd’hui de disparaître.

Le boisé Tequenonday (l’autre versant de la montagne en langue autochtone) est un des derniers vestiges urbains de cette époque. Un sanctuaire. Pour peu, un cimetière.

Les pins d’Amérique y ont perdu leur bataille pour la lumière contre d’autres espèces (chênes, frênes, érables, bouleaux, etc). Ils ne se régénèrent plus.

Ne s’y trouve qu’un jeune spécimen planté à l’entrée du boisé pour rappeler le passé glorieux.

Les vieillards qui tombent sont laissés au sol, sauf lorsqu’ils entravent un sentier.

Sortir des gros arbres impliquerait de la machinerie qui endommagerait le sol et les arbres vivants.

Pendant longtemps, les administrations publiques ont nettoyé leurs boisés et y ont ramassé le bois mort. 

On le voit de moins en moins.

La bonne pratique est maintenant de laisser le bois mort en place. N’y voyez pas d’allusion ou de mauvais jeu de mots.

La recherche a montré les avantages à laisser le bois se décomposer sur place et nourrir ainsi le sol et les prochains arbres, explique Gaétan Boucher, technicien en arboriculture et foresterie urbaine pour la Commission de la capitale nationale (CCN).

Sortir des gros arbres impliquerait de la machinerie qui endommagerait le sol et les arbres vivants. Il y a aussi un enjeu économique et environnemental à ne pas sortir le bois et le transporter.

Le seul impact négatif à ce laisser-aller est l’aspect visuel. Il est cependant limité aux entre saisons et cesse d’être «négatif» dès lors qu’on comprend l’utilité à laisser aller la nature.

La même «philosophie» vaut pour les sculptures de bois à l’entrée qui rappellent l’occupation autochtone, décrit Hélène Corriveau, directrice des parcs et espaces verts à la CCN. 

On laisse faire le temps, sans chercher à protéger ou réparer les sculptures. Les artistes en avaient été prévenus.

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La CCN a reçu ce printemps plusieurs appels de citoyens inquiets pour Tequenonday.

Ils croyaient voir la désolation d’un boisé en déclin et à l’abandon. Les spécialistes y voient plutôt une forêt qui se transforme et suit des cycles naturels.

Les boisés, comme les quartiers des villes, vivent, grandissent, déclinent, se régénèrent. 

Des coups de vent violents, la maladie ou le vandalisme brusquent parfois les choses. 

Quelqu’un a ainsi mis le feu dans le ventre ouvert d’un géant de Tequenonday. Il a fallu faire venir les pompiers et abattre l’arbre meurtri. Le cadavre carbonisé gît depuis près de la falaise. Un monument à la stupidité.

Le site a été fréquenté pendant des milliers d’années par des peuples autochtones. Le pin blanc était vu comme un «arbre de paix» dans la cosmologie. 

Un promontoire donnant vue sur le boulevard, la promenade Samuel-De Champlain et le fleuve fait le rappel de cette occupation.

L’arrivée du blanc (l’homme, pas le pin) a signé l’arrêt de mort des forêts de pins. 

Pendant deux siècles et demi, on s’est mis à en faire une récolte acharnée.

Sa hauteur, son tronc sans nœud, sa flottabilité, sa malléabilité et sa résistance en ont fait un bois d’œuvre de prédilection pour la marine britannique puis de villes et villages au Canada et aux États-Unis.

Le bois transitait alors par le Port de Québec pour l’exportation. 

Raymond Quenneville, de Parcs Canada, en raconte l’histoire sur le site Internet de l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française.

Presque tous grands peuplements de pins blancs ont ainsi fini par disparaître.

La bonne pratique est maintenant de laisser le bois mort en place.

Tequenonday (anciennement boisé Irving) a presque miraculeusement survécu aux coupes des derniers siècles puis à l’urbanisation de Sainte-Foy dans les années soixante.

La prochaine menace viendra de l’agrile du frêne, craint Gaétan Boucher de la CCN. 

Le boisé compte près de 600 frênes de bonne taille, identifiés pour plusieurs par des rubans roses. 

Lorsque l’insecte qui était rendu aux Plaines aux dernières nouvelles, atteindra Tequenonday dans un an ou deux, il faudra abattre les frênes les plus vulnérables.

Cela va ouvrir de nouveaux corridors de vent et pourrait donner le coup de grâce à des géants qui se trouveraient dans le chemin. 

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La conversation m’est revenue en marchant dans les sentiers boueux du boisé. 

Une rencontre récente avec Abdelwwahed Mekki-Berrada, professeur d’anthropologie à l’Université Laval. 

Je m’étais arrêté chez lui pour parler de cet après mosquée dont on cherche encore à mesurer les conséquences.

On a évoqué ensemble ces voix fortes de l’intolérance que soudainement on s’est mis à entendre davantage après la tuerie.

Mais aussi, tous ces signes, rassurants, qui suggèrent que l’intolérance est de moins en moins tolérée.

Il m’a rappelé ce proverbe arabe, ou était-ce africain : «On entend l’arbre qui tombe, mais pas la forêt qui pousse».