Chronique

Des réponses brodées d'or

CHRONIQUE / Officier militaire britannique sous les ordres de Wolfe, James Murray fut un des premiers à atteindre le sommet de la falaise lors de la bataille des plaines d’Abraham.

L’année suivante, il pilotera les troupes anglaises à la bataille de Sainte-Foy. Devenu gouverneur de Québec, il pratiquera une politique répressive impitoyable pour empêcher tout soulèvement des Canadiens français.

Le même homme permettra cependant l’usage des lois et coutumes françaises devant les tribunaux. Et se mettra à dos les marchands anglais en favorisant les paysans francophones, ce qui finira par lui coûter son poste. 

J’étais à lire le résumé biographique et à reconnaître dans les contradictions du personnage une synthèse des Trudeau père et fils, lorsque Justin est entré.

Il est allé s’asseoir au centre, sous le grand tableau de Murray, la mine sévère et bedonnant dans sa tunique rouge brodée d’or. Je parle de Murray. 

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Chronique

Des selfies en attendant le G7

CHRONIQUE / Les citoyens de La Malbaie ne sont pas différents des autres contribuables. Ils pensent aussi que 600 millions $ pour trois jours de sommet, c’est cher payé.

Même si le premier ministre Justin Trudeau promet que le Groupe des 7 va se «dire les vraies affaires», ça reste cher.  

Mais puisque l’argent aurait été dépensé de toute façon, aussi bien que ce soit dans Charlevoix. 

Les locaux auraient pu râler contre les mesures de sécurité, les contraintes de circulation et contre un envahissement dont ils ne vont pas tous tirer profit. 

La plupart devront se contenter de regarder passer par la fenêtre la parade des Suburban noirs et des chars de police. 

Mais devenir pour quelques jours le centre du monde, on ne reverra pas ça, se disent-ils. Aussi bien en profiter.

Ils étaient quelques centaines mercredi soir à avoir répondu à l’invitation de Justin Trudeau pour un BBQ, des photos et des conversations personnelles.

Une atmosphère bon enfant où on pouvait sentir la fierté et la fébrilité des citoyens à approcher une des vedettes planétaires du moment, déguisé en un des leurs avec jean et chemise sans cravate.

M. Trudeau a été avec eux comme on a pris l’habitude de le voir dans les bains de foule, semblant y trouver un plaisir sincère, ou alors, c’est qu’il est un excellent acteur.

Il a été généreux de son temps, de ses poses et de ses échanges. 

Des jeunes étudiantes de l’école voisine qui préparent un voyage humanitaire au Rwanda lui ont glissé une lettre qui décrit leur projet. «Il a la main chaude», s’est émue l’une d’elle. Et il est un «beau garçon». 

Mais ceux qui croient que c’est surtout les jeunes femmes qui courent les photos avec Justin se trompent. Il y en avait de tout âge, hommes et femmes.

Il y avait là l’aumônier de l’hôpital, cette infirmière auxiliaire à la retraite forcée, ces quatre jeunes hommes assis à l’arrière. Je vous les présente.

Un grutier travaillant sur des bateaux qui desservent les communautés inuites du Grand Nord; un employé de supermarché qui se prépare aussi à partir sur les bateaux, un étudiant en gestion de commerce et un employé d’une usine de pièces d’autos. 

Ils étaient venus pour les hot-dog, mais ne faisaient pas semblant d’être indifférents au reste. Ils attendaient leur chance eux aussi pour un selfie, malgré leur malaise devant les coûts du G7.

Ils n’avaient rien de militants partisans, mais auraient été moins empressés si le premier ministre avait été un conservateur.

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Anne Jean s’occupe du marketing pour un motel de La Malbaie. Elle fait partie des commerçants pour qui le sommet est une manne en cette période où le tourisme tourne habituellement au ralenti. 

Elle était venue célébrer son plaisir à l’effervescence du G7. Et pour voir Justin Trudeau. Au moment opportun, elle s’est glissée en avant et a réussi à arracher le premier selfie du jour. 

Mme Jean sent que le courant d’inquiétude du printemps s’est dissipé et que depuis quelques semaines il souffle un vent de «positivisme» sur le sommet. Elle voit comme un honneur et une responsabilité que la région ait été choisie pour le sommet.

 «Il faut être à la hauteur. Nous devons absolument démonter notre enthousiasme et notre joie.» Charlevoix a une tradition de 200 ans d’accueil touristique à honorer, fait-elle valoir. 

Le vrai combat qui l’anime est cependant ailleurs que dans ces quelques jours à essayer de plaire aux grands. 

Il est dans la survie de l’Hôpital de La Malbaie qui a pris ombrage du nouvel hôpital de Baie-Saint-Paul et dont les fonctions s’effritent. 

Le genre de combat qui peut changer le quotidien d’une région plus que les pourboires d’un party de riches.

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«Vous n’êtes pas gêné de dépenser 600 millions $ dans une région frappée par le “trou noir”», ont demandé Giannina-Mercier Gouin et Lucie Bérubé? 

Elles ont fait ça poliment et dans le respect, mais il fallait une certaine audace pour interpeller ainsi le premier ministre dans une ambiance aussi festive. 

Le trou noir, c’est les règles de l’assurance emploi qui laissent des gens sans revenus pendant plusieurs semaines, voire jusqu’à deux mois entre la fin des prestations et le début de la période d’emploi au printemps.

«Êtes-vous prêt à faire quelque chose», ont-elles demandé à M. Trudeau? Il a pris le temps d’écouter, d’expliquer, d’écouter encore, sans s’impatienter. 

Ces dames qui se foutaient de prendre un selfie avec Justin Trudeau, ce sont elles qui ont eu droit à la plus longue conversation privée du jour.  

La réponse est restée vaseuse et décevante, mais elles avaient pu passer leur message.

Et quand on a cru que c’était terminé, Mme Bérubé en a remis encore un peu :    

Dans vos conversations de grands où vous vous dites les vraies affaires, remettez-vous parfois en cause les politiques néolibérales d’avoir moins de gouvernement?

Drôle de question, je trouve. On peut faire bien des reproches à M. Trudeau, mais pas celui de vouloir moins de gouvernement. Ni moins de dépenses.

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Pourquoi le sommet à La Malbaie? «Un coup de cœur», croit le maire Michel Couturier, qui fut dès le début partie aux discussions sur le G7.

Il rappelle que M. Trudeau père fréquentait le Manoir Richelieu et que Justin venait ici jeune et plus tard, quand il était député et même avant d’être élu. 

Le maire Couturier, a savouré chaque instant de ce BBQ événement. «Ça ne va pas toujours bien comme ça. Il y a des moments plus tough», se souvient-il.

Il a perçu lui aussi un moment d’inquiétude ce printemps lorsque l’énergie allait à la préparation des plans d’urgence et à faire des exercices au cas où le pire arriverait.

Chronique

Pourquoi déménager le Salon de jeux?

CHRONIQUE / On s’est tous demandé cette semaine d’où sortait cette promesse de la CAQ de fermer le Salon de jeux de Fleur de Lys pour le reloger dans un quartier touristique et en faire un casino.

N’y a-t-il pas à Québec d’autres priorités plus prioritaires? 

Voici des années qu’on n’entend plus personne demander un casino pour Québec. Le dernier a été le chef Konrad Sioui (2014). 

Et même si Loto-Québec consentait à un casino «touristique» au centre-ville ou dans Sainte-Foy, il faudrait se demander ce qu’il y a vraiment à y gagner.

L’argent des touristes n’est pas plus élastique que le nôtre. Ce qui serait dépensé dans un casino ne le sera pas dans les boutiques, restos ou autres divertissements.

Depuis 2014, je n’ai entendu personne demander la fermeture du Salon de Fleur de Lys ou dénoncer des problèmes sociaux nouveaux ou amplifiés par ce Salon.

La direction de la Santé publique s’était inquiétée à l’époque de l’ouverture d’un salon à l’Hippodrome, puis de son déménagement à Fleur de Lys.

Elle n’a cependant pas jugé utile de faire de suivi depuis. 

On maintient le postulat théorique sur le risque des salons de jeux dans les quartiers défavorisés. Rien n’indique cependant que le Salon a aggravé le problème de jeu pathologique.

Le conseil de quartier de Vanier, qui s’en était inquiété aussi, n’a pas mis le sujet une seule fois à son ordre du jour depuis 2014. 

M. Mulopo Nzam Bakombo, qui siège au conseil depuis deux ans, ne voit «pas de problème» avec le Salon de jeux. Au contraire, perçoit-il, cela «fait partie du divertissement» dans le quartier. 

Loto-Québec rapporte que 1347 personnes éprouvant un problème de jeu ont demandé à s’autoexclure du Salon de Québec en 2016-17. Je n’ai pas pu avoir la comparaison avec l’époque de l’Hippodrome.

Loto-Québec a par ailleurs fait un suivi auprès de 282 joueurs en difficulté, mais refuse de dire combien pour le Salon de Québec. 

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La littérature scientifique a depuis longtemps montré des liens entre l’accessibilité facile au jeu et les problèmes de dépendance. 

Le risque est plus élevé dans les quartiers défavorisés, où le niveau de revenus et de scolarité est plus faible. 

De là l’idée de déplacer le Salon de jeux pour aller chercher l’argent dans les poches de touristes plutôt que dans celles de personnes vulnérables.

Le motif semble valable, mais nous laisse avec plusieurs questions troublantes. Plus on y pense, moins le projet résiste à l’analyse.

1. Va-t-on fermer le Salon de jeux de Fleur de Lys et payer pour le reloger sans meilleure preuve ou indicateur d’un dommage social réel?

2. L’immense majorité des clients arrivent au Salon en auto, ce qui suggère qu’ils n’habitent pas le voisinage immédiat. Ou qu’ils vont continuer à prendre leur auto si jamais on déplace le Salon.

3. Une zone d’exclusion de 2,3 km a été créée autour du Salon de jeux pour les appareils de loterie vidéo, de façon à ne pas surcharger l’offre dans le quartier. 

Si le Salon est déplacé, la zone d’exclusion le sera aussi, ce qui permettra le retour d’appareils de loterie dans des bars, restos ou établissements de Vanier et de Limoilou.

L’accès au jeu sera maintenu et peut-être même facilité. Sans compter la difficulté accrue de déceler les joueurs en détresse si les machines sont éparpillées. 

4. Les citoyens des quartiers dits défavorisés ont-ils le même droit que les autres de choisir ce qu’ils font de leur argent et de leur temps? S’il leur plaît d’aller au Salon de jeux, est-ce à d’autres de décider à leur place? 

5. Veut-on réserver l’accès «facile» au jeu aux seuls quartiers plus favorisés sous prétexte de protéger les plus vulnérables contre eux-mêmes? 

Selon cette logique, va-t-on bannir des quartiers dits défavorisés la vente de boissons sucrées, de patates frites, de crème glacée ou de cigarettes parce que le taux d’obésité ou de tabagisme y est plus élevé?

6. Si l’objectif est de lutter contre la dépendance au jeu, il y a d’autres moyens : réduire les heures d’ouverture, ne pas vendre d’alcool, rendre le jeu moins attrayant, etc.

Cela nous renvoie cependant à la grande contradiction de Loto-Québec (et de la SAQ) : aller chercher le plus d’argent possible tout en plaidant la modération. 

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J’ai vu dans le projet de casino de la CAQ le même fantasme que dans celui d’un troisième lien : la quête d’un raccourci vers le bonheur. 

On tire le bon numéro et hop, d’un coup de pensée magique, on change le monde pour les citoyens et la ville. Bye bye boss, bye bye trafic, bye bye les problèmes sociaux. Trop facile.

Chronique

Trop peu trop tard

CHRONIQUE / L’exercice nous a laissés sur notre appétit. Un point de presse vaseux qui détonne avec le style habituellement tranché du maire Labeaume.

Pas d’explications sur les raisons l’ayant conduit à épingler son bras droit Jonatan Julien pour les ratés du projet de centrale de police.

Et pas d’excuses suggérant que ce fut une erreur de l’avoir montré du doigt sur la place publique.

Bref, on n’est guère plus avancés que la semaine dernière.

À ce qui pouvait sembler une crise politique, le maire s’est contenté de répondre par un ajustement administratif.

Voici comment les tâches de M. Julien seront dorénavant distribuées. Merci, bonsoir, on passe à autre chose. Tant pis pour ceux qui pouvaient croire d’intérêt public de savoir ce qui s’est passé.

«Je vais donner toutes les réponses […] Les gens vont tout comprendre», avait pourtant promis le maire il y a quelques jours.

Il répondait alors, depuis New York, aux questions d’une collègue du Journal de Québec.

En point de presse lundi, le maire a confié qu’il était alors animé par de «très mauvais sentiments». «J’étais en maudit, vendredi matin», dit-il.

On s’attendait dès lors à des réponses. Il fallait que l’affaire soit sérieuse ou qu’il y ait autre chose pour s’en prendre ainsi à un collaborateur aussi proche. 

Connaissant la rigueur et le sens éthique de M. Julien, j’en aurais été étonné, mais c’était la seule explication vraisemblable. On comprend qu’il n’en est rien.

La fin de semaine lui aura porté conseil. Il a décidé de ne pas en remettre. Une idée sage peut-être, mais ça nous laisse avec des sous-entendus.

«Jonatan a sa version… la mienne est très différente. Mon lien de confiance s’est aussi beaucoup dégradé», a dit le maire, refusant de préciser davantage.

Sa seule réponse catégorique fut pour dire qu’il n’y avait rien d’autre que les ratés de la centrale de police dans sa critique du travail de M. Julien. «C’est l’histoire d’un dossier. Ça arrive, en politique». 

Raison de plus alors pour ne pas l’accabler sur la place publique. 

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Si la déclaration officielle de M. Labeaume nous laisse sur notre appétit, son ton contrit et son langage «non verbal» en disaient davantage : il regrette.

Il ne regrette pas seulement le départ de M. Julien mais regrette les propos qui l’ont provoqué. Si c’était à refaire, c’est sûr qu’il ferait autrement, mais son ego l’aura empêché de le dire. Ça arrive, en politique.

«J’ai beaucoup d’estime pour Jonatan» et «je l’ai toujours senti en contrôle», a insisté M. Labeaume, qui garde la porte grande ouverte si M. Julien souhaitait revenir. 

C’est gentil de le dire. C’est juste qu’il est un peu tard. 

Sans rien enlever à personne, le nouveau comité exécutif de la Ville de Québec est moins fort aujourd’hui qu’avant le départ de M. Julien.

Promu au «conseil des ministres», le conseiller Jérémie Ernould prendra charge des travaux publics et du déneigement. Il n’a cependant pas la formation, l’expertise et l’autorité morale de son prédécesseur pour «challenger» la machine ou son maire. On lui souhaite d’apprendre vite.

Les finances et le budget sont confiés à Rémy Normand déjà fort occupé avec le RTC et le projet de transport structurant-tramway.

Je ne doute pas de ses compétences ni de sa détermination au travail. J’espère juste qu’il trouvera le temps (et le cran) de répondre aux questions. C’est ce qui m’inquiète dans cette nomination. 

Le maire Labeaume récupère pour sa part les ressources humaines, les relations de travail et les grands projets, dont celui de la centrale de police. 

Si quelque chose cloche encore, il n’y aura plus d’ambiguïté sur les responsabilités. 

Sur papier, le maire n’aura jamais eu autant de pouvoir. Dans les faits, ce n’était pas nécessaire de l’écrire pour qu’on sache qui mène dans tous les grands dossiers de l’hôtel de ville. 

Chronique

Au cimetière des géants

CHRONIQUE / Une affiche nous prévient à l’entrée : Quand les vieillards se meurent.

Au premier regard, un paysage de désolation. Des géants couchés dans le sous-bois. Des corps brisés, décharnés, démembrés, enchevêtrés. 

Un grand sec tombé l’an dernier respire encore, ses doigts flétris baignant dans l’eau marécageuse, mais il n’en a plus pour longtemps. 

Plusieurs sont dans un état de décomposition avancée. Le spectacle est encore plus saisissant en ce début mai où le sol et les arbres dénudés permettent de mesurer l’ampleur des dommages. 

Une hécatombe de baleines noires échouées sur un rivage.

L’hiver vient de faire une nouvelle victime. Un plus que centenaire, tombé sous le vent. 

Une centaine d’autres sont encore debout, mais finiront par tomber, l’hiver prochain, dans dix ans ou seulement dans cent ans peut-être, mais ils tomberont.

C’est l’histoire de la vie. Les vieux arbres meurent. Il n’y a rien qu’on puisse y changer. 

Pas d’acharnement thérapeutique possible sur ces grands pins blancs qui ont peuplé pendant des siècles la vallée du Saint-Laurent, mais qui achèvent aujourd’hui de disparaître.

Le boisé Tequenonday (l’autre versant de la montagne en langue autochtone) est un des derniers vestiges urbains de cette époque. Un sanctuaire. Pour peu, un cimetière.

Les pins d’Amérique y ont perdu leur bataille pour la lumière contre d’autres espèces (chênes, frênes, érables, bouleaux, etc). Ils ne se régénèrent plus.

Ne s’y trouve qu’un jeune spécimen planté à l’entrée du boisé pour rappeler le passé glorieux.

Les vieillards qui tombent sont laissés au sol, sauf lorsqu’ils entravent un sentier.

Chronique

Quand le meilleur s’en va

CHRONIQUE / On a souvent vu le maire Labeaume discréditer des adversaires ou acteurs publics pour gagner des batailles politiques.

On le savait très dur parfois dans son caucus à l’endroit de conseillers qui ne répondaient pas à ses attentes ou ne mettaient pas assez de cœur à l’ouvrage. 

Mais on ne l’avait encore jamais vu s’en prendre aussi ouvertement à un membre de sa propre équipe. Et pas n’importe lequel.

Vice-président de l’exécutif, Jonatan Julien était apprécié au-delà de son parti pour ses compétences, sa rigueur et son sens éthique élevé. 

La sortie du maire étonne d’autant plus que les arguments semblent minces. 

Certes, l’administration Labeaume ne paraît pas bien dans ce projet de nouvelle centrale de police.

Après avoir coupé dans le projet pour en réduire les coûts, il a fallu revenir à des plans et à une facture qui se rapprochent de ce qui était prévu. 

Cela donne une impression d’improvisation et d’amateurisme. Le maire n’aime peut-être pas ça, mais il en est lui aussi imputable. Surtout qu’il était tenu informé des aléas du dossier. 

Essayer de faire porter le chapeau à un autre pour protéger sa propre image n’est pas très noble. 

Peut-être le maire n’a-t-il pas mesuré l’impact que pouvaient avoir ses propos. La sensibilité et le flair pour les sentiments humains ne sont pas donnés également à tout le monde. 

Deux jours plus tard, on cherche encore à comprendre comment le maire a pu l’échapper à ce point. 

Car dans cette affaire, c’est bien lui qui l’a échappé, davantage que le conseiller Julien.

À moins qu’on apprenne qu’il se cachait d’autres motifs que celui du ratage de la centrale de police pour expliquer la charge du maire.

Que cette charge n’ait pas été menée sur un ton agressif n’y change rien. Le résultat est le même. Le lien de confiance a été brisé pour M. Julien.

À la différence des attaques contre des syndicats ou des élus, M. Labeaume ne trouvera pas cette fois beaucoup de sympathie dans le public.

Pour plusieurs, l’affaire sera probablement sans intérêt ou vite oubliée. Un autre élu prendra la place et comme de toute façon, c’est le maire qui mène…

Mais on ne peut pas perdre son meilleur joueur sans qu’il y ait des conséquences. 

***

C’est un homme brisé et trahi qui s’est présenté devant la presse. C’est triste parce que Jonatan Julien était à la fois le plus solide pilier d’Équipe Labeaume et le plus indépendant d’esprit.

C’est une lourde perte. Il avait trouvé le délicat équilibre entre la loyauté pour le chef et le respect pour les points de vue différents. 

Il était un des rares d’Équipe Labeaume à ne pas se sentir l’obligation de demander la permission au chef avant de répondre aux journalistes sur des sujets difficiles.

Il ne s’offusquait pas de nos questions qu’il trouvait légitimes, peut-être parce que lui-même se les était déjà posées aussi. 

Il estimait normal d’avoir à rendre des comptes et ne cherchait pas à se défiler. C’est un luxe de plus en plus rare en politique.

M. Julien reste au conseil municipal comme indépendant. Je ne connais pas ses intentions pour la suite, mais son expertise pourrait en faire un conseiller d’opposition redoutable et pertinent. Qui sait, peut-être un futur candidat à la mairie. 

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Le départ de M. Julien annonce-t-il une crise de leadership à Équipe Labeaume et la désertion d’autres conseillers? 

J’en doute.

M. Julien est parti parce que son honneur a été atteint. Ce n’est pas le cas des autres.

Et puis, il y a un monde entre envoyer un mot d’empathie discret à un collègue qu’on apprécie et avoir l’audace et l’abnégation de partir par solidarité.

Chronique

IKEA: l’art de faire mieux

CHRONIQUE / À lire vos réactions à la chronique de la semaine dernière, vous êtes nombreux à être déçus du projet de développement autour du futur IKEA.

Le promoteur Cominar a tenté de faire croire à un projet «vert», mais vous n’avez pas été dupes vous non plus. Ce champ de stationnements de surface autour de commerces à l’architecture minimale reproduit un modèle qu’on espérait révolu. 

Convaincus qu’il est possible de faire mieux, quelques-uns d’entre vous m’ont cité le projet IKEA de Nice, sur la Côte d’Azur. 

Ce projet détonne avec les boîtes de tôle jaune et bleue auquel le géant suédois nous a habitué.

On parle ici d’un magasin sur deux niveaux avec des façades transparentes, une structure de bois, un toit végétalisé, des panneaux solaires et un stationnement de 2 000 cases entièrement souterrain. 

Situé dans l’écoquartier de Saint-Isidore, à 5 km du centre-ville de Nice, le projet est sur la nouvelle ligne de tramway actuellement en chantier.

Dans le «cahier de charge» le liant à la ville, le promoteur s’est engagé à payer des rues et à développer 4 îlots autour de la grande surface, dont 9 immeubles de six et sept étages pour l’habitation (289 logements), le commerce, des services et des bureaux. 

L’architecte est le même que pour le reste de l’écoquartier, ce qui inclut le stade aux formes futuristes Allianz Riviera (2013). 

Ce  modèle révolutionne l’idée qu’on se fait des grandes surfaces et nous fait envie quand on regarde la médiocrité des nôtres. On a le sentiment d’un véritable projet «vert» alors que celui de Québec en est le contraire.

«Un modèle de la ville méditerranéenne du XXIe siècle», a écrit le journal Le Monde à propos du grand projet urbain de la plaine du Var (fleuve qui se déverse dans la Méditerranée à Nice). 

Résultat: une architecture à «l’élégance retenue», des places ombragées, des petits commerces et lieux festifs, etc.

IKEA a mis une vingtaine d’années à faire aboutir ce projet dont l’objectif est de diversifier l’économie de Nice avec des industries vertes et de technologie. 

Ventimiglia, à 40 km à l’est en Italie, courtisait aussi le géant suédois.

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Aussi séduisant puisse-t-il sembler, le projet de Nice ne fait pas l’unanimité et est contesté par des associations de défense de l’environnement. Pour les purs et durs, un projet n’est jamais assez vert.

Des opposants craignent une hausse de la circulation. L’opposition la plus vigoureuse porte cependant sur le concept même de grande surface commerciale.

Le groupe «En toute franchise» qui milite «contre les abus de la grande distribution», mène depuis 2016 un combat devant les tribunaux contre le IKEA de Nice.

Son combat a dérangé, au point où la ville et IKEA ont poursuivi le groupe citoyen, dans ce qui peut ressembler à une poursuite-bâillon pour neutraliser l’opposition. 

Le groupe En toute franchise a perdu sa cause en cour d’appel administrative ce printemps, ce qui a donné le signal de départ au projet.  

Son argument est que les grandes surfaces menacent «l’épanouissement des cœurs de villes et des villages». 

Le groupe fait valoir que le commerce de proximité contribue à la solidarité, au contact et à la chaleur humaine dont ont besoin les personnes seules, âgées ou défavorisées. Lee problème est qu’on n’achète pas des meubles tous les jours. 

Ces motifs rappellent les luttes des années 90 contre l’implantation de Walmart dans plusieurs villes et localités des États-Unis inquiètes pour l’avenir de leurs rues principales. 

La recherche scientifique en Amérique du Nord et ailleurs a depuis longtemps documenté les conséquences des grandes surfaces sur les rues commerciales et petits centres d’achats locaux. Ce n’est pas la seule explication aux difficultés du commerce de proximité, mais ça n’aide pas.

Je n’ai rien trouvé sur l’impact spécifique des IKEA. Peut-être l’impact sur les rues n’est-il pas aussi lourd que lors de l’arrivée de grandes surfaces généralistes. Reste que tout nouveau joueur d’impact a nécessairement un effet sur les commerces existants.

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La Ville de Québec n’a rien demandé au promoteur Cominar lorsqu’elle a modifié le zonage à l’automne 2016 pour permettre la venue du IKEA.

Son règlement fixe des balises pour les usages, marges de reculs, aires de chargement, affichage, espaces verts (10 %) et indique même le nombre de drapeaux maximal (3). On s’occupe des choses importantes.

Mais pas un mot à ce jour sur la mixité des usages, sur les stationnements de surface, l’architecture, la densité à atteindre, etc. Rien sur ce qui peut rendre un projet intéressant au plan urbain. Le problème commence là.   

Chronique

Un grand moment de théâtre

CHRONIQUE / Je n’étais pas à la première, l’autre jeudi soir, avec les critiques de théâtre des médias.

Mais ce midi-là, j’avais reconnu Jacques Leblanc dans un resto de la rue Saint-Joseph. Il était seul à sa table. S’il était nerveux, il n’y paraissait rien. 

Je suis allé le saluer avant de sortir. J’avais lu l’entrevue du journal dans laquelle il disait son plaisir et l’honneur qu’on lui faisait de lui avoir offert le rôle de Salieri dans la pièce du Trident au Grand Théâtre.

Je lui ai confié ma hâte d’aller voir Amadeus

«Je pourrai dire que j’ai presque mangé une poutine avec Mozart», lui ai-je lancé, sourire en coin, en m’éloignant.

Si j’avais su, ce n’est pas une poutine que j’aurais presque mangée avec lui. 

Je l’aurais invité à un sept services gastronomique à la meilleure table de la ville. Il le mérite. Lui et sa troupe de comédiens, chanteurs et musiciens.

Leur magistral Amadeus m’a soufflé et transporté hors du temps.

Si j’avais eu à en faire la critique, j’aurais écrit ceci : un jeu intense et convaincant qui rend grâce à une musique divine et par la force des choses, à son auteur.

Au début, des scènes plus légères décrivant un Mozart (Pierre-Olivier Grondin) cabotin et génial, qui cèdent progressivement le pas à une tragédie. 

Celle d’un artiste irrévérencieux, sûr de son œuvre, mais écarté parce qu’en rupture avec les conventions musicales et sociales de son temps.

Sans-le-sou, malade, en proie à des hallucinations et à la paranoïa, il finit par sombrer, lentement, jusqu’à l’apothéose du Requiem qu’il compose pour sa propre mort.

Pierre-Olivier Grondin défend ce rôle avec vigueur et éloquence.

Mais Amadeus est aussi (et surtout) le drame du maître de musique Salieri, compositeur médiocre qui jouit des faveurs de l’Empereur et est seul capable d’apprécier la musique de Mozart à sa juste valeur.

Les scènes les plus fortes, outre celles de la mort annoncée de Mozart, sont ces moments où Salieri (Jacques Leblanc) entend et décrit la musique de son jeune rival. Une performance d’acteur absolument foudroyante.

Leblanc y fait passer toute l’admiration de Salieri pour la musique de Mozart et en même temps, son déchirement, sa jalousie, sa rage; son mépris pour la personne de Mozart mais son humilité devant plus grand que lui; sa béatitude devant une perfection qui ne peut venir que de Dieu et qui fera basculer son combat contre Mozart en un combat contre Dieu lui-même.

On y sent la résignation et la lucidité de Salieri devant sa propre musique qui n’arrive pas à briser les moules; son machiavélisme à vouloir nuire à Mozart sans se priver de sa musique; son fatalisme lorsqu’il comprend que sa seule façon d’entrer dans l’histoire est qu’on se souvienne de lui comme de celui qui aura assassiné Mozart.

La main tendue vers la note haute, le regard suspendu, le visage transfiguré, Salieri-Leblanc incarne avec fougue ce foisonnement de sentiments et de paradoxes. Je le redis. Une grande performance dans un grand rôle.

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La mise en scène d’Alexandre Fecteau, qui place l’action dans les années 80, rend tout à fait justice au texte touffu de Peter Shaffer et ne déroutera pas (trop) ceux qui avaient aimé le film de Milos Forman (Amadeus, 1984).

Ce choix des années 80 et l’anachronisme des tablettes et téléphones cellulaires par où arrivent les rumeurs ajoutent même un niveau de lecture : celui de l’universalité et de l’intemporalité de l’homme confronté à ses limites.

Ce que la pièce raconte de Mozart et de Salieri sur la jalousie, l’admiration ou le mauvais partage du talent, on aurait pu le dire de d’autres. De Bill Gates et Steve Jobs, peut-être. Fecteau y avait d’ailleurs songé un moment avant de prendre une autre direction.

Cette mise en scène, efficace pour construire le drame, l’est aussi pour faire jaillir l’humour et mettre en valeur une musique de Mozart magnifiée par les instruments et les voix dont celle, magnifique, de la soprano Roxanne Bédard.

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Deux tout petits bémols s’il en faut.

Le spectacle fait 3h15 avec l’entracte. 

C’est long, pourrez-vous penser, mais je n’y ai trouvé ni trop de mots ni trop de notes (comme disait l’Empereur). Hormis peut-être le monologue d’entrée qui pourrait être allégé. Autrement, ne touchez surtout à rien.

Et puis, quelques répliques, difficiles à entendre par manque de tonus ou par choix esthétique. À moins que ce soit seulement mon oreille capricieuse qui peinait à deviner les mots. 

Si j’avais eu à écrire la critique, voilà ce que j’aurais dit. Un grand moment de théâtre. 

Chronique

«Sincerely» – Gary B. Bettman

CHRONIQUE / Il a reçu la lettre comme un coup de couteau dans le dos.

Pas tant qu’il ait été si surpris de la réponse. Comme tout le monde, Mark Charest voyait bien ce qui se passait.

Mais de le voir écrit noir sur blanc, avec une signature en bas et du papier à en-tête, ça a fait mal. Une trahison, a-t-il ressenti.

«À ce moment-ci, la LNH ne considère pas la ville de Québec pour une expansion ou un déménagement de franchise. Sincerely, Gary B. Bettman.»

Cette lettre est datée du 18 décembre 2017. Le commissaire y répond à celle du début décembre dans laquelle M. Charest disait trouver «inconcevable» pour les amateurs de Québec que le projet glisse dans «l’histoire sans aucun espoir».

Il espérait une réponse claire. Le verdict est venu, laconique et sans appel. 

«Québec a été utilisée», jette M. Charest, dépité et désormais résigné. Il souhaite que Québec puisse maintenant passer à autre chose. 

Pour ceux qui ont suivi les balbutiements du projet de ramener les Nordiques, le nom de Mark Charest est familier. Pour les bonnes et les mauvaises raisons. 

Il fut un rêveur, un convaincu de la première heure, un résilient. 

À la tête du comité LNH à Québec, il avait présenté son projet à Régis Labeaume au printemps 2006, un an et demi avant que celui-ci devienne maire. Ils avaient alors signé une entente de confidentialité sur les informations partagées.

M. Charest avait plus tard réussi à rencontrer Gary Bettman un matin de juin 2008 au Château Frontenac, en compagnie du maire Marcel Corriveau. 

Cette rencontre n’a pas abouti et l’ex-employé des Nordiques n’a jamais pu convaincre par la suite du sérieux des appuis qu’il disait avoir pour construire un amphithéâtre à Saint-Augustin et attirer des investisseurs étrangers. Sa crédibilité en a souffert.

Après l’entrée en scène de Québecor, M. Charest a été mis sur la touche et n’a plus été associé au projet. Tout au plus a-t-il échangé quelques courriels avec M. Bettman.

Est-ce par courtoisie ou par exaspération que le commissaire de la LNH a pris la peine de lui répondre? Allez savoir. 

Dans sa courte lettre, M. Bettman reproche à M. Charest des erreurs de faits. Il fait sans doute référence à l’allégué de M. Charest voulant que Québecor n’est pas le bon investisseur pour la LNH.

«N’essayez pas de colporter à d’autres ce que vous pensez être le point de vue de la LNH sur Québec», écrit M. Bettman. 

La lettre du commissaire dissipe les doutes qui pouvaient rester pour ceux qui pouvaient encore espérer un retour rapide de la LNH à Québec. Il n’était cependant pas besoin de cette lettre pour comprendre que Québec n’est pas dans les plans de la Ligue dont le regard est pour le moment tourné vers Seattle. 

Ce plan d’affaires est conforté par les récents succès de Las Vegas sur la glace, dans les gradins et dans l’effervescence créée en ville dans un marché non traditionnel pour le hockey.

La «fenêtre» qu’on avait cru voir s’ouvrir pour Québec au tournant de 2010 (difficultés de plusieurs équipes américaines, construction de l’amphithéâtre et retour de la LNH à Winnipeg) s’est depuis refermée.

Le président et chef de direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, a réitéré la semaine dernière la «même volonté et la même détermination» qu’avant à ramener une équipe.

«Tous les ingrédients sont réunis. […] Nous allons continuer avec la patience qui est nécessaire en cette matière; [tout] vient à point à qui sait attendre.»

Comme dans un conte de Grimm. Ne reste qu’à attendre le baiser qui conjurera le mauvais sort et transformera la grenouille en prince charmant.

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À défaut de Nordiques, Québec devrait relancer une candidature de Jeux olympiques d’hiver, souhaite Mark Charest.

Il a pris contact avec le Comité olympique canadien et prépare un site Internet pour susciter les appuis. Il sait cependant que sans celui du maire, c’est inutile d’y penser. 

Tôt ou tard, la question va finir par revenir à l’agenda.

La dernière tentation olympique de Québec remonte au printemps 2016. 

Le maire Labeaume s’était rendu à Lausanne rencontrer le président du CIO, Thomas Bach. Il avait tiré la «plogue» au retour.

M. Labeaume estimait alors que Québec n’avait pas de chances pour 2026 parce que les présidents de deux importantes fédérations de sport d’hiver (ski et hockey sur glace) étaient partisans d’une candidature suisse. 

Un argument de conjoncture, davantage qu’une opposition de fond à l’idée olympique, ce qui garde la porte ouverte pour la suite. 

Le maire avait cependant fixé d’autres conditions à une candidature : forte acceptabilité sociale, soutien des gouvernements et respect du cadre financier de la ville. La plus difficile à remplir sera l’acceptabilité sociale. 

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Contrairement aux pronostics, le conseil municipal de Calgary a approuvé il y a deux semaines (9 pour, 6 contre) le maintien provisoire de son projet de candidature pour 2026. Le vote du CIO aura lieu l’an prochain.

Si Calgary obtenait ces Jeux, les chances de Québec seraient nulles dans un avenir prévisible. 

Dans le cas d’une victoire suisse ou européenne pour 2026, une fenêtre s’ouvrirait pour l’Amérique du Nord pour 2030 ou 2034. Ça laisse encore un peu de temps pour y penser. 

Ça ne nous donne toujours pas de montagne pour la descente de ski, mais Québec aurait alors un tramway, un anneau de glace couvert, un village et un Club Med au pied des pentes du Massif et qui sait, peut-être un troisième lien. 

Ce serait ça de moins à construire si Québec en venait à croire que les Jeux en valent la peine et décidait de tenter à nouveau sa chance. 

Chronique

Le contraire d’un projet vert

CHRONIQUE / Ça prend du culot, de la malhonnêteté intellectuelle ou une ignorance crasse pour accoler les mots «vert» et «nature» au projet de méga-centre commercial autour du futur IKEA.

À entendre le promoteur Cominar, on serait à dessiner le prochain écoquartier de Québec. «Une cité des natures», pour reprendre les mots utilisés dans un entretien avec Le Soleil cette semaine.

Développer «vert» est devenu un incontournable pour vendre des projets et obtenir une acceptabilité sociale. C’est une bonne chose car c’est le signe que les standards urbains sont plus élevés qu’avant.

Le mot vert a cependant le dos bien large et il y a une limite à pouvoir l’étirer jusqu’à en dénaturer le sens, comme on le fait ici.

La réalité est que le projet autour du IKEA est rigoureusement le contraire d’un écoquartier et de l’idée de développement durable. Il est assez inconcevable que la Ville puisse y donner sa bénédiction. 

Les plans montrent une mer de stationnements de surface autour de boîtes de tôle d’un seul étage. 

Ils montrent une concentration de commerces et boutiques qui ne pourront que nuire aux rues et petits centres commerciaux de quartiers déjà éprouvés par la concurrence du commerce en ligne.

Le dollar-consommation, comme le dollar-loisir, n’est pas extensible à l’infini. Vient un moment où une nouvelle offre n’ajoute rien et ne fait que déplacer ce qui est déjà là. 

Il peut parfois y avoir de bonnes raisons. Par exemple, lorsque Québec a concentré des entreprises de nouvelle technologie dans Saint-Roch pour relancer le quartier.

Il s’agit d’être conscient des impacts et on voit mal ici ce qu’il y a à gagner à une nouvelle concentration de commerces le long d’une autoroute. 

Le promoteur s’est félicité «d’aller plus loin» que de simples boîtes en exhibant un rond-point au centre de sa maquette.

Comme si l’urbanisme se réduisait à un exercice de géométrie où il suffirait de trouver le bon équilibre de carrés, de rectangles ou de ronds. 

Comme si l’urbanisme se réduisait à un peu de décoration, quelques arbres et arbustes et une sculpture plantés au milieu de l’asphalte.

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Le modèle des méga-centres commerciaux était en vogue dans les années 1980 et 1990 mais ne correspond plus aux valeurs auxquelles la Ville dit croire aujourd’hui.

Ce modèle conduit à un gaspillage du sol et encourage à prendre l’auto sur de grandes distances pour aller magasiner. 

Ce n’est pas du hasard si le ministère des Transports du Québec vient d’annoncer l’ajout d’une nouvelle voie d’autoroute dans cette portion de Félix-Leclerc. On anticipe l’impact de ce méga-centre.

Les réactions du directeur général de Vivre en ville, Christian Savard, et d’Alexandre Turgeon du Conseil régional de l’environnement vont dans le même sens. Un mauvais modèle. On peut faire beaucoup mieux.

Encore un peu et M. Savard proposait d’éliminer tous les espaces de stationnements autour du IKEA.

— Les gens ne vont quand même pas aller acheter des meubles en autobus ou en tramway, ai-je fait valoir.

— Pourquoi pas? demande-t-il. Il n’y aurait qu’à faire livrer.

Je n’ai pas été convaincu, mais pour le reste, je partage sa lecture.

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Le promoteur Cominar dit vouloir profiter de la venue du tramway pour ajouter à son projet des espaces à bureaux et des résidences. On l’encourage. La mixité des usages crée des milieux de vie plus intéressants. 

La venue du tramway est cependant l’occasion de faire beaucoup plus que des ajouts périphériques ou cosmétiques.

Ça commence en faisant d’abord table rase des plans actuels pour en dessiner de meilleurs. 

Ce ne serait pas un si gros effort. Il n’y a pas beaucoup à raser dans un plan où l’essentiel est fait de stationnements de surface.

La recette pour faire mieux n’est pas un mystère. Réduire l’importance des commerces, augmenter celle du résidentiel et autres usages; mettre un peu de hauteur et de densité; créer une vraie «rue principale» plutôt qu’un simulacre de rue animée; aménager des espaces publics; enfouir ou étager les stationnements pour en réduire l’empreinte au sol, etc.

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Si le promoteur n’a pas l’expertise pour dessiner lui-même un quartier avec de vrais qualités urbaines, il peut toujours aller chercher conseil auprès de ceux qui savent.

Et si c’est un problème de volonté, c’est la responsabilité de la Ville de l’y contraindre. 

Les pouvoirs publics s’apprêtent à investir plus de 3 milliards $ dans le transport structurant. Ce serait un gaspillage de faire atterrir le tramway dans une mer de parking et de boîtes de tôle.