François Bourque
La valse en 13 temps d’un trottoir de banlieue

François Bourque

La valse en 13 temps d’un trottoir de banlieue

CHRONIQUE / On a fini par en rire. Par dérision. Plus de six semaines pour refaire une douzaine de pieds de bordure de trottoir sur le terre-plein de notre rue à Sainte-Foy. 

Une valse en treize temps de camions, «pépines», dérouleurs d’asphalte et autres équipes «spécialisées». Sans compter l’évaluation initiale de l’état de la bordure. 

Je n’ai rien à redire sur la durée des travaux, sinon le désagrément pour nos visiteurs (et pour nous) de ne pouvoir garer les voitures dans la rue. 

Objectivement, ce n’était pas une réparation urgente. Ce n’est pas comme s’il y avait le feu ou l’eau qui monte dans les sous-sols. 

N’empêche. Quatorze déplacements pour un tout petit bout de trottoir, ça paraît beaucoup. 

Il va de soi qu’on ne peut pas tout faire en même temps et qu’il y a un ordre pour faire les choses. Il faut bien attendre que le béton ait séché avant d’enlever les formes où on l’a coulé. 

Mais j’ai peine à croire que 14 déplacements, ce soit la meilleure façon possible d’organiser le travail, au meilleur coût et en minimisant les inconvénients pour les citoyens.

J’y reviens dans un instant, mais d’abord les faits. 

J’ai tout vu et noté par la fenêtre de mon télétravail. L’histoire commence à la fin mai.

1. Le premier matin, un employé est venu marquer l’asphalte avec sa bombe de peinture en aérosol pour désigner la zone à excaver. Il a jeté un coup d’œil rapide et hop, a tracé la voie à suivre.

Je dis le début de l’histoire, mais en fait, celle-ci commence l’hiver dernier. Et un peu les hivers précédents. 

Un entêtement à utiliser une machinerie de déneigement souvent inappropriée aux courbes de la rue. Ou inappropriée à l’expertise de l’opérateur. La bordure du terre-plein a ainsi été grugée à coups de grattes et de «graders». 

Le coup de grâce a été donné cet hiver lors d’une excavation d’urgence devant la résidence d’une voisine. Il n’est resté au bout du terre-plein que des miettes de ciment et le poteau métallique crochi qui devait protéger le trottoir.

2. Quelques jours plus tard, une équipe est venue couper l’asphalte le long des traits de peinture. Quelques minutes ont suffi.

3. La «pépine» a débarqué au bout de quelques jours. Sans préavis. Comme on ne savait pas, il y avait des voitures garées dans la rue, ce qui a compliqué le travail. Des employés ont dû cogner aux portes pour les faire déplacer.

4. Pour s’assurer que ça n’arrive plus, une nouvelle équipe est passée le lendemain déployer une impressionnante palissade d’interdits de stationnement dans toute la rue et le long du terre-plein. 

On ne nous y prendrait plus à encombrer la rue et entraver l’efficacité des travaux publics de la Ville. On ignorait alors que le châtiment allait durer plusieurs semaines. 

5. Le 3 juin, on a installé le coffrage pour le béton.

6. Le 5, on est venu couler le béton.

7. Le 8, on a enlevé le coffrage.

8. Le 10 juin, une escouade est venue remplir le trou, niveler et compacter le «cours d’eau» autour de la bordure. Dans le jargon des travaux publics, un «cours d’eau» désigne le pavage limitrophe à la bordure qui sert à diriger l’eau vers la grille de rue. 

9. Le 12 juin, on a étendu l’asphalte.

10. Six jours plus tard, le 18, une équipe est venue chercher les cônes orange qui enveloppaient le chantier, mais a laissé les interdits de circulation. 

11. La semaine suivante, le 26, on est venu remplir de terre la cavité du terre-plein, mais les interdits de stationnement sont demeurés.

12. Trois jours plus tard, le 29, deux hommes sont passés retirer ces interdits de stationnement. Pourquoi ne pas les avoir emportés lors d’une visite précédente? Allez savoir. 

13. Nous en sommes au 10 juillet et toujours pas de gazon sur le terre-plein pour pouvoir fermer les livres. 

Il y a eu un retard en raison des vagues de chaleur qu’on connaît présentement, explique la Ville. C’est sage. On ne voudrait pas que le nouveau gazon brûle sur-le-champ et qu’il faille recommencer. 

Hormis ce retard, «l’ensemble de l’échéancier a été respecté» et les étapes de la réfection d’une bordure de trottoir ont été scrupuleusement respectées, rapporte la Ville. Ces étapes sont d’ailleurs les mêmes au privé et au public, fait-elle valoir.

Ce qui s’est passé devant chez moi ces dernières semaines a donc été fait dans les règles de l’art et en suivant les procédures établies. Il n’y a eu ni pépin ni urgence qui auraient forcé à délaisser le chantier pour un autre plus pressant. 

Les choses se sont passées comme la Ville voulait qu’elles se passent. 

Ce qui me laisse avec ma question : est-ce vraiment l’approche la plus efficace et la moins coûteuse pour refaire une bordure de trottoir? Dans ma rue ou dans les autres.

Depuis 10 ans, la Ville de Québec fait grand état de ses efforts pour réorganiser le travail en suivant la «méthode Toyota», aussi appelée «Lean». 

Son objectif était d’accroître l’efficacité, de mettre fin aux pertes et gaspillage, et à terme, de réduire le nombre d’employés. 

Un des gaspillages les plus fréquents constatés par les analyses «Lean» est celui du temps et des déplacements inutiles de biens et de personnes. 

Les petites villes s’en tirent souvent mieux. «Tout le monde fait un peu de tout» et on va sur les chantiers en équipe. Go, on y va et on ne se complique pas la vie, observe Stéphane Rousseau, spécialiste de l’organisation du travail et formateur «Lean» chez Linovati.

C’est plus difficile quand une ville grossit. Il y a tendance alors à un «cloisonnement» et à une «surspécialisation du travail», décrit-il.

Le travail «par spécialité» est la norme dans la construction, plaide la Ville de Québec. La grande majorité des cols bleus ne travaillent que dans un champ de compétence exclusif. 

Cette pratique est encouragée par la CNESST, ce qui permet une stabilité des tâches et diminue le risque d’accident, fait-on valoir. 

À Québec, cette spécialisation s’étend aux équipements et véhicules. Par exemple, on ne peut pas transporter un cône orange dans le même camion que le matériel de coffrage de béton. Ce serait moins risqué ainsi, si je suis la logique de la Ville. Les cônes pourraient mordre les coffrages ou vice versa. 

Cette spécialisation explique la valse des équipes et les délais entre chaque étape du chantier.

Québec affirme trouver son efficacité en démarrant au même moment des chantiers de même nature dans un même quartier. Cela permet le travail à la chaîne et de limiter les déplacements, explique la porte-parole de la Ville. 

Je n’ai pas été convaincu. 

Cette hyperspécialisation du travail et la multiplication de chantiers simultanés me semblent être le parfait contraire de la méthode «Toyota» ou «Lean».

Le cloisonnement et la surspécialisation ont pour conséquence d’augmenter les besoins de coordination et de contrôle, décrit Stéphane Rousseau. Cela nécessite aussi plus d’équipements. Spécialiser le travail a aussi pour effet de «standardiser les pratiques», observe-t-il. Ce n’est pas en soi une mauvaise chose, je dirais, mais n’y a-t-il pas un risque d’alourdir la machine et les délais? 

Il y a deux questions de base à poser quand on examine l’organisation du travail, expose M. Rousseau.

  1. Peut-on éliminer des étapes non essentielles ou qui n’ont pas de «valeur ajoutée» pour la Ville ou pour le citoyen? 
  2. Peut-on regrouper des étapes et y affecter des équipes plus polyvalentes qui pourront s’entraider, réduire les délais et «s’autogérer»?

Quand je pense à la valse des cols bleus dans ma rue, je serais porté à dire que oui. 

Il me semble qu’on pourrait, en théorie du moins, réduire de moitié ou des deux tiers le nombre de déplacements pour un bout de trottoir. Je vous soumets cette hypothèse «idéale» : 

  1. Une inspection pour décider s’il y a lieu d’intervenir (on ne voudrait pas déplacer pour rien des équipes de travail). 
  2. Pose d’interdits de stationner la veille des travaux.
  3. Une intervention où on combine marquage et sciage, puis on enchaîne avec l’excavation, la pose des formes et le coulage du béton. On dépose des cônes autour du trou avant de partir.
  4. Quand le béton est sec, on revient enlever les formes, on remet de la terre, on compacte, on étend l’asphalte et le gazon et on repart avec les cônes et les panneaux de stationnement.

Impossible? Peut-être. Probable même. 

Mais entre deux séquences intenses de travaux (mon hypothèse) et une dizaine de petits hit and run d’équipes spécialisées éparpillés sur six semaines, il y a peut-être un scénario du gros bon sens qui serait plus efficace. 

Il y a au bout de ma petite rue en U, à une trentaine de pieds du trottoir refait, un bon nid de poule impossible à manquer. Les quatorze équipes de la Ville, dont celle de l’asphalte, ont nécessairement dû la contourner pour sortir de la rue.

Personne n’a pensé que ce serait une bonne idée de le boucher, tant qu’à être sur place. Ce sera pour un prochain projet, j’imagine. 

On nous enverra des équipes spécialisées en nids de poule plutôt qu’en bordures de trottoir. Ce sera plus efficace, plus économique et plus sécuritaire, nous dira-t-on sans doute. D’ici là, je vais continuer à contourner méthodiquement le nid de poule avec ma Toyota.

François Bourque
Le pour et le contre du «nouveau» tramway

Chronique

Le pour et le contre du «nouveau» tramway

CHRONIQUE / Des citoyens ont vu dans l’abandon du trambus et autres modifications récentes au projet de transport de Québec une autre preuve d’improvisation et de dérapage financier. Un motif de plus pour réclamer l’abandon du tramway.

Les changements apportés au projet initial sont en effet importants. Cela suggère que le scénario mis sur la table quelques mois après la dernière élection municipale, au printemps 2018, n’était pas à point, contrairement à ce qu’on laissait alors entendre.   

Une preuve d’incompétence et d’improvisation? Je ne crois pas. Mais certainement une preuve de précipitation. 

Les projets d’une grande complexité comme l’insertion d’un tramway dans une ville aux rues parfois étroites, demandent du temps pour trouver les meilleures solutions techniques. C’est ce qui a manqué ici. 

La ville de Québec a choisi pour le tramway la même stratégie publique que pour l’amphithéâtre : figer un prix dès le départ et s’y accrocher quoiqu’il advienne. 

Cela donne l’impression d’une administration rigoureuse et responsable, mais dans les faits, c’est le contraire de la rigueur. 

Il est très difficile, voire impossible de déterminer un prix juste pour un grand projet avant d’avoir complété les études techniques et le plan d’affaires. C’est pourtant ce qu’on a fait. 

On a vu le résultat. 

En apparence, le budget de 400 M $ de l’amphithéâtre a été respecté. On est arrivé sous le prix même. 

Mais pour y arriver, il a fallu modifier le projet initial, le déplacer sur un site moins intéressant, réduire le nombre de sièges et imputer des factures à d’autres budgets municipaux et à d’autres instances publiques. 

À Loto-Québec notamment, qui a assumé les coûts de relocalisation de son salon de jeu d’Expo-Cité réquisitionné pour les besoins de l’amphithéâtre.

La même chose est en train d’arriver avec le projet de tramway. 

Pour respecter le budget de 3.3 milliards, il a fallu modifier le projet, en réduire l’ampleur, refiler des factures à d’autres budgets (ex : réfection de Hochelaga) et probablement en repousser d’autres à plus tard, à un prochain programme d’immobilisation peut-être (ex : remontées mécaniques pour piétons) ou à une phase ultérieure du projet de transport structurant (ex : les trambus).

Tout cela était écrit dans le ciel depuis le 26 février 2020, jour où le Conseil des ministres de la CAQ a statué par décret que tout dépassement éventuel au-delà de 3.3 milliards $ serait entièrement à la charge de la ville de Québec. 

Le gouvernement disait alors vouloir mieux «contrôler les risques», mais on n’est pas dupe. Le risque qu’il voulait contrôler était un «risque politique» : celui d’être critiqué pour d’éventuelles augmentations de coûts.

On peut le comprendre, mais ce n’est pas très responsable quand on sait que des augmentations sont à peu près inévitables si on fixe très tôt le coût d’un grand projet complexe.  

À mesure que ce projet se précise, des problèmes et enjeux techniques surgissent qui appellent des solutions (et des factures) qui n’avaient pas été envisagées au départ : expropriations, déplacements des réseaux d’utilité publique, difficultés liées à la nature des sols, évolution du marché de la construction, etc.

Pour compenser ces hausses, il a fallu couper ailleurs dans le projet, trouver des solutions techniques moins coûteuses, revoir l’offre de service, repousser des travaux à plus tard, etc. Le résultat est parfois heureux. Parfois moins. 

1- Certains changements apportés ces derniers mois sont des améliorations évidentes. Par exemple et en haut de la liste, l’expansion du réseau du RTC vers le nord avec de nouveaux parcours Métrobus, l’utilisation des accotements d’autoroutes pour des voies réservées, de nouveaux parc-o-bus et l’ajout de «transport à la demande». 

L’argent ne viendra pas du budget officiel du tramway, mais c’est l’attractivité de tout le transport public qui va y gagner. Québec aura le meilleur réseau de son histoire.  

Le déplacement du pôle d’échange de Ste-Foy vers la route de l’Église est aussi une amélioration intéressante. 

Cela va coûter moins cher, va être plus simple et sera plus efficace que le scénario initial d’un pôle sous le Phare. À condition de trouver une solution sécuritaire pour la traversée du campus de Rochebelle. 

Je range aussi l’abandon du trambus entre St-Roch et Expo-Cité parmi les améliorations. Depuis le premier jour, je me suis demandé à quoi allait servir ce tronçon cul-de-sac sur une si courte distance. 

Ce tronçon trouverait un sens le jour où on voudrait lancer une vraie ligne de trambus (ou de tramway) vers Lebourneuf et les quartiers du nord. Mais comme ce n’est pas prévu à court terme, on peut se passer de ce tronçon. 

2- D’autres changements récents m’apparaissent comme des compromis raisonnables. L’abandon de l’atelier mécanique de Charlesbourg, par exemple. On nous l’avait présenté comme étant essentiel mais en poussant l’analyse, la ville a estimé qu’elle pouvait vivre sans. 

Cela aura peut-être un impact sur les coûts d’opération, car il faudra déplacer des trams depuis l’atelier de Ste-Foy pour commencer le service du matin à Charlesbourg. Mais cela n’aura pas d’impacts sur le niveau de service. 

Un tunnel plus court et une station de moins sur la colline parlementaire me semblent aussi des compromis raisonnables. Cela permet de réduire des coûts sans trop affecter l’offre de service.

La réduction de l’ampleur des stations d’échange permettra à la ville de s’affranchir des promoteurs privés et d’avoir la pleine maîtrise des stations. C’est bien, mais en exclure les commerces et services est dommage, bien que cela ne change pas fondamentalement l’offre de service. On vivra avec.   

3- L’abandon du trambus dans l’axe d’Estimauville-Charest-Université Laval est d’une autre nature. On parle ici d’un recul net de l’offre de service. Ce trambus devrait offrir une fréquence et une efficacité similaires à celles d’un tramway.

Québec prévoit remplacer ce trambus avec un nouveau Métrobus. Il n’y aura pas la même efficacité ni la même attractivité qu’avec un trambus roulant en voie exclusive à l’abri de la circulation.

Mais avec un peu de courage politique pour forcer des voies réservées et une priorité aux feux, il devrait être possible d’offrir un niveau de service attrayant et pouvant répondre aux besoins. Meilleur que le service actuel.

Il importe aussi de rappeler comment est née l’idée d’un trambus sur Charest. Il faut pour cela retourner au début des années 2010. 

Le maire Labeaume, jusque-là opposé à un tramway, s’était laissé convaincre par l’argument économique qu’un tramway sur Charest (plutôt qu’en haute-ville) aiderait à redévelopper et densifier ce secteur industriel et commercial de la ville.

Ce choix fut contesté par plusieurs, car Charest n’était pas un corridor «naturel» achalandé du transport en commun. 

On pouvait aussi douter de la capacité de Québec à développer le secteur Charest en même temps que D’Estimauville, St-Roch, Lebourgneuf, Ste-Foy, la tête des ponts, etc. Québec a beau être en santé, son rythme de croissance n’est pas illimité. 

M. Labeaume n’a rien voulu entendre et a maintenu l’axe Charest jusqu’à la fin; jusqu’à ce que le projet de tramway (devenu SRB) soit abandonné. 

Le projet 2018 a ramené le tramway en haute-ville, là où les besoins de déplacement sont plus évidents. Le corridor Charest a cependant été maintenu pour un trambus. Je ne dis pas que ce fut seulement pour plaire au maire, mais ce fut certainement dans la balance.

L’administration Labeaume se résigne aujourd’hui à «abandonner» Charest en plaidant le contraire de ce qu’elle disait à l’époque. Je ne dis pas qu’elle a tort d’avoir changé d’idée, mais on note le virage. 

L’administration convient aujourd’hui qu’il sera plus facile développer le secteur Legendre que Charest et que l’achalandage sur Charest ne justifie pas un trambus. 

***

Outre la perte du service de trambus, le Comité de citoyens de St-Sauveur déplore l’occasion perdue de revoir l’aménagement des artères du quartier pour favoriser «la mobilité active». 

Je ferais une nuance. Remplacer le trambus par un Métrobus moins coûteux n’empêche pas de revoir l’aménagement des rues et trottoir de St-Sauveur. C’est juste que ça ne pourra cependant pas être payé à même le budget du tramway.

L’abandon des liens mécaniques dans la falaise entre les quartiers St-Sauveur et St-Sacrement représente aussi une perte nette pour l’offre de mobilité durable à Québec. L’administration Labeaume promet de les construire s’il reste de l’argent. Souhaitons qu’elle puisse y revenir rapidement.   

***

Les récents changements au projet de Québec ont été annoncés à quelques jours seulement du début des audiences publiques du BAPE, lundi soir.

Ça ne laisse pas beaucoup de temps aux groupes et citoyens pour se préparer. Cela n’est cependant pas unique. 

À l’été 2016, des modifications significatives au projet de train électrique du REM, à Montréal, ont été apportées 5 jours avant le début des audiences du BAPE (trajet, aspects techniques, nombre de stations, etc). Pas l’idéal non plus direz-vous, mais ça semble être le prix à payer pour accélérer les grands projets.  

Là où s’arrête la comparaison avec le REM, c’est dans la gestion du budget. 

À Québec, le budget de 3.3 milliards $ a été figé par le gouvernement avec les conséquences que je viens de décrire. 

À Montréal, le budget initial de 5.5 milliards $ (23 avril 2016, 67 km) a été depuis porté à 6.3 millards $ et dépassera les 7.5 milliards $ selon une enquête publiée ce printemps dans La Presse+. 

Plutôt que de réduire l’offre de service du REM, le gouvernement a préféré signer un plus gros chèque. 

Les besoins de transport public ne sont évidemment pas les mêmes dans les deux villes, mais ce qu’on mesure aussi, c’est la différence dans l’acceptabilité sociale des projets. Cela finit par avoir un impact sur les choix des élus du gouvernement et leur envie de remettre la main dans leurs poches lorsque ça coince dans le budget.

Je note en terminant que le gouvernement de la CAQ n’a pas fixé de budget plafond préalable pour le projet de troisième lien.  

François Bourque
Un sentier plus grand que nature

François Bourque

Un sentier plus grand que nature

CHRONIQUE / Les citoyens du voisinage avaient souhaité un projet «sobre» et «respectueux de l’environnement naturel» des falaises de Sillery.

Un projet qui refléterait l’atmosphère du sentier «clandestin» battu par des générations de citoyens à travers les propriétés religieuses.

La Ville de Québec était d’accord. En principe. 

Dans les faits, le projet d’aménagement du sentier des Grands-Domaines-de-Sillery (phase 1) rendu public au début juin est plus ambitieux que ce qu’on avait imaginé. 

Pour moins de 2 km de sentiers, on comptera huit aires de repos, deux belvédères, de grands escaliers de bois, une aire de jeu pour enfants inspirée du monde marin avec une réplique de la proue d’un navire, etc. 

Sans parler de structures d’accueil imposantes, des «seuils» signalant les limites des propriétés, des panneaux d’interprétation, etc. Il y en aura pour 3 millions $.

Rien en soi de mal ou de scandaleux. Ce sentier est désiré depuis longtemps et l’idée d’en faire un rappel de l’histoire ajoutera au plaisir et à la pertinence de ce nouvel espace public.

Mais une fois encore, une administration publique aura succombé à la tentation d’une mise en scène magistrale là où des installations minimales auraient pu suffire.

Le plan annoncé implique d’ouvrir des percées dans les boisés de la falaise, de structurer et d’habiter l’espace, de construire des garde-fous, d’altérer le paysage des prairies, de faucher de la végétation, etc. 

Je ne dis pas que les aménagements sont de mauvais goût ou sont tous inutiles. Il y a dans cette proposition beaucoup d’idées intéressantes. 

Mais tout est question d’équilibre. En voulant bien faire, on en fait parfois trop ou plus que nécessaire. 

Ça aurait pu être pire, remarquez. On aurait pu vouloir paver le sentier, l’éclairer, y peindre des lignes blanches pour en marquer les limites et des pointillés au centre pour permettre les dépassements. On s’en est heureusement abstenu. 

Le tracé du sentier de terre battue va donc rester. Ce qui va se perdre, c’est autre chose. C’est le plaisir d’une nature «intacte». C’est le sentiment de douce délinquance à fréquenter un lieu «interdit» sur la propriété d’autrui. 

Il y a un prix à payer pour rendre public un espace qui ne l’était pas. Cela implique des normes, des standards, des obligations pour rendre cet espace accessible et sécuritaire pour le plus grand nombre. 

Jusqu’ici, les citoyens fréquentaient le sentier à leurs risques et n’avaient qu’eux à blâmer s’ils s’empêtraient dans l’herbe à puce ou trébuchaient sur une racine en descendant la «charcotte» jusqu’au chemin du Foulon, au pied de la falaise.

Cette responsabilité est désormais prise en charge par la Ville. Les travaux d’aménagement commencent à peine qu’on en voit les premières conséquences.

Une norme de la CNESST interdit à des ouvriers de travailler dans l’herbe à puce à proximité du sentier. Même en utilisant des outils mécaniques. 

Cela va forcer la Ville à utiliser du glyphosate, un herbicide commercialisé sous le nom Roundup, perçu comme toxique pour l’environnement et à risque pour la santé. 

L’épandage devait se faire la semaine dernière, mais a été repoussé à la suite des protestations de citoyens. Une assemblée d’information publique via Zoom a eu lieu mardi soir pour les citoyens du voisinage. 

La Ville y a plaidé qu’elle n’a pas le choix d’utiliser le Roundup, mais qu’elle prendra toutes les précautions nécessaires : herbicide dilué, interdiction d’accès au site pendant 24 heures, information lors de l’intervention, etc. Arbres et arbustes voisins ne seront pas touchés, a assuré la Ville. 

«On a été plus ou moins rassurés», rapporte Louis Vallée, membre du comité de suivi du PPU Sillery. Des citoyens continuent de croire qu’utiliser un herbicide toxique est incompatible avec l’idée d’un sentier naturel.

Il arrive que les pouvoirs publics en fassent trop. Mais il arrive aussi qu’ils trouvent le ton juste. 

Au boisé de Tequenonday par exemple, dans la côte Ross, près des falaises de Sillery. 

Des sentiers de terre naturels et irréguliers, quelques panneaux d’interprétation ciblés, une passerelle de bois minimale pour enjamber un milieu humide, des marches de pierres plates dans la portion abrupte de la falaise et un petit belvédère, en pierres plates lui aussi. 

Des bancs et des installations sanitaires à l’entrée. Tout ce qu’il faut, mais pas plus ce qui a permis de conserver le caractère «naturel» du boisé. 

Souhaitons qu’on aura en tête cette sobriété lorsque viendra le moment des choix définitifs pour l’aménagement du nouveau sentier des Grands-Domaines, dont le point de départ est le parvis de l’église Saint-Michel. 

Parlant du faubourg Saint-Michel, le chat vient de sortir du sac. Le plan de la Ville pour réduire la vitesse et le transit est finalement impossible à mettre en œuvre. Ce plan avait été présenté aux citoyens au mois de juin 2019. 

L’administration Labeaume aura mis un an à s’apercevoir qu’elle n’avait pas le pouvoir de livrer ce qu’elle avait promis, à cause d’une clause dans le permis de construction octroyé au promoteur des condos du Domaine Sous les bois.

C’est invraisemblable (et inacceptable) que la main gauche de la Ville puisse à ce point ignorer ce que fait sa main droite. 

En attendant la rue promise qui vient d’être remise aux calendes grecques, la Ville cherche des solutions temporaires pour réduire la vitesse à travers le quartier.

François Bourque
Temps durs pour les modernes

Chronique

Temps durs pour les modernes

CHRONIQUE / L’église St-Louis-de-France de Sainte-Foy semble vouée à disparaître pour faire place à la première maison des aînés de nouvelle génération.

Un beau projet en soi, mais il y a dans cette fuite en avant une sorte d’ironie. L’architecte de cette église, Robert Blatter, venu de Suisse en 1926, a été le premier à incarner le mouvement d’architecture «moderne» à Québec.

Voici que son œuvre moderne se fait tasser par une nouvelle modernité, pressée d’oublier le bâti de l’après guerre. C’est d’autant plus facile que cette église n’a pas de statut légal et n’est pas classée comme bien culturel.

Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit soit sans intérêt. La ville de Québec reconnaît d’ailleurs une «valeur patrimoniale élevée» à cette église.

La Commission d’urbanisme de la ville pourrait théoriquement bloquer le projet si elle estime que l’église a une valeur unique ou joue un rôle particulier et essentiel à la vie du quartier. Ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas gagné.

La moitié des églises de Québec ont été construites à cette même époque de l’après grande guerre, lors de l’explosion des banlieues, rappelle Martin Dubois, spécialiste de l’architecture du patrimoine.

C’était l’époque du courant moderne en architecture avec des formes souvent audacieuses, épurées, voire minimalistes. C’est le cas de l’église St-Louis-de-France, mais elle n’est pas la seule.

À l’instar des immeubles civils de l’époque, les églises modernes n’ont pas suscité la même adhésion populaire et la même émotion que des immeubles plus anciens et plus fignolés.

On imagine mal devoir impérativement toutes les conserver. Le défi est de trouver lesquelles méritent de l’être et sur quels critères.

Le ministère de la Culture a participé à la réflexion sur la valeur patrimoniale de l’église St-Louis-de-France.

C’est cependant le ministère de la Santé, promoteur du projet de Maison des aînés, qui a tiré la conclusion fatale : état de vétusté avancé; pas possible d’intégrer l’église au projet ou de la réutiliser, compte tenu des coûts.

C’est toujours l’argument quand on en vient à démolir des immeubles «patrimoniaux». Trop cher et pas la peine. Et comme c’est le ministère de la Santé qui a tranché, la sensibilité au patrimoine devait être assez loin dans la liste des priorités.

C’est désolant que voir ainsi le sort de bâtiments patrimoniaux décidé par une instance publique qui n’en a ni le mandat, ni les compétences.

J’ai demandé au ministère de la Culture de me transmettre copie de son analyse sur la valeur patrimoniale de l’église. Je n’ai pas eu de retour.

Faut-il conserver à tout prix l’église St-Louis-de-France et essayer de l’intégrer au projet immobilier du gouvernement (ou à un autre)?

C’est ce que souhaite M. Dubois et d’autres groupes de citoyens dont Action Patrimoine. Et sans doute bien des paroissiens aussi.

Je connais l’église St-Louis-de-France pour passer devant tous les jours depuis plus de 25 ans. C’est l’église de mon quartier, même si je n’y suis entré que rarement.

J’aurais du mal à argumenter qu’elle joue un rôle essentiel dans la vie de mon quartier. Pas pour moi du moins. Pas autant que le parc, la patinoire l’hiver, l’école ou les commerces en haut de la côte : l’épicerie, la boulangerie, la pharmacie, le dépanneur, le resto asiatique Chanda et le Ashton pour ceux qui préfèrent.

Mais je reconnais la forme unique de cette église octogonale. Sa belle façade carrée de briques bleues, serties de fleurs de lys dorées, ses trois croix et ses portes couleur cuivre.

Sa disposition intérieure qui rapproche le célébrant des fidèles, comme le voulait le renouveau liturgique de l’époque. Cette église sans faste ostentatoire est une œuvre d’art.

Sa localisation au milieu d’une côte de quartier et son clocher minimal qu’on pourrait confondre avec un pylône électrique ne lui donnent cependant pas une place prépondérante dans le paysage. Pas comme l’église St-Sacrement par exemple, qui vient d’être sauvée in extremis.

À la limite, on pourrait presque passer devant St-Louis-de-France sans la voir, mais on ne voudrait pas décider du sort d’un immeuble sur cette seule base.

François Bourque
Le profilage de l’ombre

François Bourque

Le profilage de l’ombre

CHRONIQUE / Il y a peu d’accrochages entre la police de Québec et les minorités, marginaux ou «exclus» de la société. 

Sur un demi-million d’interventions chaque année, les «éléments choquants avec les communautés ethniques, vous allez avoir de la misère à en trouver», met au défi le chef Robert Pigeon. 

C’est vrai. Peu de cas dans les médias, les tribunaux, à la Commission des droits de la personne ou au Comité de déontologie policière. 

Des d’accidents de parcours si on peut dire. Relations avec les Noirs au lendemain de l’enquête Scorpion au début des années 2000; Castagnetta mort au lendemain de son arrestation par manque de soins; le cycliste marginal du parvis de l’église Saint-Roch heurté par une voiture de police. 

D’autres ici et là, mais l’impression générale est que ça va bien.

«Je ne dis pas qu’il n’y a aucun problème», nuance M. Pigeon. Les policiers sont recrutés dans la population. «Fort possible qu’il y en ait qui arrivent avec des biais».

Possible? Je dirais certain. 

C’est ici que les choses s’embrouillent. Peu de grosses histoires embarrassantes, mais combien de petites histoires de l’ombre qui entretiennent la méfiance? Combien d’interpellations initiées par des préjugés, conscients ou pas, pour lesquels il n’y aura jamais de plainte parce que c’est long, compliqué et parfois risqué de porter plainte?

La réponse c’est qu’on ne le sait pas. 

On ne le sait pas parce la police de Québec ne tient pas registre de ses interpellations. 

«On n’a pas besoin de compiler», car ça va bien, plaide M. Pigeon. 

Peut-être, mais en est-on si sûr? 

Dans un rapport qui a fait beaucoup de bruit l’an dernier, des chercheurs de l’Université du Québec à Montréal ont mis au jour des statistiques troublantes. En proportion de leur démographie, les Noirs ont 4.2 fois plus de chance d’être interpellés que les Blancs; les Autochtones, 4.6 fois, et les «Arabes», 2 fois plus. 

Le Service de police de Montréal a posé un «acte de courage institutionnel assez grand», avec ce rapport, estime Réza Dupuis, agent d’éducation à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse à Québec. «Ça prend une volonté interne assez forte».

Il aimerait que le SPVQ en ait autant. «Impossible qu’il n’y ait rien à Québec», croit-il.

M. Pigeon invite à la prudence avec les statistiques. Est-ce que la police était en réponse à un appel de citoyen, en relation d’aide ou dans le profilage, comme les chiffres pourraient le laisser croire? Les chercheurs de l’UQAM ont reçu un nouveau mandat pour préciser ce qui en est. 

La première histoire date de 2011. Une histoire formatée à des fins artistiques, mais basée sur des faits vécus.

Le rappeur et historien de Limoilou Webster (Aly Ndiaye) raconte son expérience avec le Service de police de la Ville de Québec dans sa chanson SPVQ (album Le vieux de la montagne). 

-«J’suis sortis de chez moi, il devait être 21h15 un soir à la mi de décembre, à ce moment il faisait plutôt froid, J’ai mis mon capuchon et puis j’ai traversé la rue… j’ai à peine aperçu l’auto-patrouille qui accélérait…

-Écoute on t’intercepte, parce que t’as une capuche sur la tête,

-Pour ma part de rétorquer : mais c’est l’hiver pis il fait frette…

-...Reste dans ton auto!… On veut seulement t’identifier».

La deuxième est une histoire vraie, bien qu’incomplète, car il reste à fixer la sanction et un appel est toujours possible. 

Elle est racontée dans une décision du Comité de déontologie policière rendue le 4 mars 2020. 

«Le 19 janvier 2018, vers 1h00, M. Jimmy Coulombe déambule sur le boulevard Henri-Bourassa...

... M. Coulombe porte une cagoule noire, avec des trous pour les yeux et la bouche.

Une voiture de patrouille arrive à sa hauteur et une policière lui demande pourquoi il porte une cagoule. Il répond que c’est pour se protéger du froid...

La policière lui demande ses nom, adresse et code postal... C’est quoi ton Facebook?» 

Je vous résume la suite ainsi : la conversation s’envenime, M. Coulombe insulté un policier, il est arrêté, fouillé et menotté, puis relâché lorsque les policiers réalisent qu’il est bien celui qu’il disait être. 

Le Comité de déontologie a jugé que les agents avaient dérogé à plusieurs articles de leur Code (arrestation, détention et fouille illégales; utilisation de force sans droit, etc.). 

La similitude des histoires m’a frappé. L’hiver, la cagoule, l’interpellation «arbitraire»; les questions des policiers et les réponses des «suspects» qu’il faisait frette. 

La similitude m’a frappée, sauf pour un détail. Le «suspect» Webster était noir. M. Coulombe est blanc. 

Le «profilage» cible souvent la couleur de peau, mais c’est aussi une affaire d’âge (M. Coulombe est jeune), de religion, d’orientation sexuelle, de marginalité, de statut social, d’idéologie parfois. 

«La mécanique est toujours la même», expose Céline Bellot, directrice de l’Observatoire des profilages à l’Université de Montréal. 

Un traitement «différentiel et préjudiciable» est posé par une autorité (police, tribunal, etc.) qui a des «racines de préjugés et de stéréotypes» ou «comprend mal le mode de vie des personnes». 

L’impact n’est pas pareil pour tout le monde. «C’est pire pour les Noirs, car on attaque vraiment la personne dans ses attributs», estime Mme Bellot.

L’actualité criminelle du moment teinte parfois les choses. «Il y a une perception que les jeunes noirs sont vérifiés plus souvent qu’avant l’enquête Scorpion» avait constaté à l’époque un porte-parole de la police de Québec. 

«Mais nous n’avons pas de données qui nous montrent qu’il s’agit d’un problème réel», avait-il ajouté. Quinze ans plus tard, les données sont toujours inexistantes.

Au lendemain d’un reportage de Radio-Canada, en 2011, l’ancien directeur du SPVQ, Michel Desgagné, avait rejeté la conclusion de profilage racial : «Nous, on ne fait pas de profilage racial, on fait du profilage criminel».

La ligne est parfois mince. 

Le «profilage criminel» est une technique d’enquête éprouvée qui consiste à essayer de comprendre le profil et les motivations d’un meurtrier ou un violeur en série. Comme dans le film Le silence des agneaux. 

Le problème est d’en faire une technique de prédiction ou de prévention. De se mettre à surveiller un groupe plus qu’un autre sur la base de ses préjugés plutôt que des faits avérés, explique Mme Bellot.

Le chef Robert Pigeon se méfie du mot. Parler de «profilage criminel» peut donner à «penser que des policiers sont attitrés à intercepter des groupes, noirs, musulmans, ou autres juste pour faire du renseignement criminel». 

Il s’en défend. «Ça n’existe pas au service de police de Québec».

Il se défend aussi de pratiquer le profilage social. 

«On est parmi les villes qui s’occupent le mieux des itinérants et des personnes marginalisées. On est très très en avance de ce côté». Je lui donne ici raison.

Des militants de groupes de défense continuent pourtant d’en douter. C’est dans leur description de tâche de dénoncer. Et parfois d’en mettre un peu plus peut-être. 

Un des moyens d’en avoir le coeur net serait de documenter les interpellations de la police. Québec a choisi de ne pas ouvrir la boîte de Pandore. Craindrait-elle ce qu’elle pourrait y trouver?

François Bourque
Libérer la force chaotique de la ville

François Bourque

Libérer la force chaotique de la ville

CHRONIQUE / Libérer la «force chaotique» de la ville. J’ai aimé le mot du dg de Vivre en ville, Christian Savard, pour décrire l’ouverture des rues et des espaces publics de Québec à de nouvelles expériences. 

BBQ dans les parcs, alcool dans certaines rues, terrasses empiétant sur des rues, trottoirs, parkings ou terrains vacants. 

Le maire Labeaume parle de «flexibilité» et de «l’abandon de l’attitude tatillonne» pour les permis. Pour que ça marche, il faut que ce soit plus facile, croit-il. «La Ville ne contrôlera pas tout», promet-il. «Big Brother ne sera pas là.»

À cette souplesse s’ajoute le concept de «rues festives». Sur demande, des voisins pourront occuper leur rue le temps d’une fête ou d’un week-end. 

À LIRE AUSSI: des rues festives et partagées pour l’été à Québec

Puis voici les «rues partagées» où circulation et vitesse seraient limitées et la priorité donnée aux piétons, vélos et enfants. La Ville en a identifié une douzaine et en ajoutera à la demande. 

J’ai envie de résumer en disant une ville plus cool. 

Les rues et attitudes des villes d’Amérique du Nord sont souvent plus rigides qu’en Europe. 

L’idée d’y semer davantage de spontanéité et de libérer les «forces chaotiques» pour créer des ambiances et laisser vitalité et créativités locales s’exprimer est excellente.

Pas pour foutre le bordel, l’anarchie ou la cacophonie, mais pour déconstiper le modèle monofonctionnel des rues et espaces publics.

Québec emboîte ici le pas aux villes qui profitent de la pandémie pour repousser les limites et oser de nouvelles expériences. 

L’exemple de Vilnius, capitale de la Lithuanie (600 000 habitants) a beaucoup attiré l’attention ce printemps.

Au début du déconfinement, aux premiers jours d’avril, les rues étroites du vieux centre-ville ne permettaient pas la distanciation physique de 2 mètres.

La Ville a offert gratuitement aux restaurateurs presque tous les espaces publics : trottoirs, rues, parcs, stationnements, parvis de la cathédrale, etc. La seule règle était d’installer des tables à 40 mètres ou moins du restaurant. Plus de 200 commerçants ont levé la main, transformant Vilnius en grand café à ciel ouvert. 

Lorsque le retour à l’intérieur a été autorisé, il a fallu espacer les clients. Plutôt que de laisser des tables vides, des propriétaires y ont assis des mannequins, transformant leurs restos en salles d’exposition pour des créateurs de mode locaux. J’ai vu il y a quelques jours qu’un restaurateur de Washington avait fait de même.

On retrouve déjà au Deux22 de la rue Saint-Joseph à Québec cette idée de la rencontre bar-bouffe-vêtements. D’autres pourraient s’en inspirer, occuper les places libres par des œuvres d’art, objets de déco, démos et animations, etc. 

L’administration Labeaume vient d’annoncer 200 000 $ pour soutenir des «initiatives culturelles originales» dans le respect des consignes sanitaires.

C’est le temps de se lâcher «lousse», de faire éclater les formes et les modèles. Ce printemps n’a rien de normal, profitons-en. 

Cela vaut pour les espaces publics de la Commission de la capitale nationale et des gouvernements. 

Consommer n’a pas été une expérience agréable ces derniers mois. Des clients et employés souvent masqués, l’urgence de faire vite, longer les murs, éviter les regards et la proximité de l’autre. 

Il fallait un «attrait à revenir en ville», à utiliser le transport en commun pour aller prendre un verre, analyse Jean Dubé, professeur à l’École Supérieure d’aménagement et de développement (ESAD) de l’Université Laval. Les nouvelles rues piétonnes peuvent y contribuer, croit-il. 

«La rue est l’espace public par excellence», rappelle Geneviève Cloutier, également professeur à l’ESAD. Cette rue est habituellement «dominée par l’auto, mais elle peut servir à autre chose».

Il y a des décennies que des groupes de citoyens, militants verts et amoureux de la vie en ville plaident pour un partage différent de la rue. Parfois avec succès, mais souvent dans le vide.

Et voici que tout à coup ça marche.

Les expériences de rues piétonnes se multiplient et ont un effet d’entraînement. Des sociétés de développement commercial (SDC) qui n’avaient jamais affiché d’appétit pour la piétonnisation entrent maintenant dans la danse. Québec est rendue à sept.

L’obligation de distanciation physique et l’urgence de soutenir les petits commerces sont en train de réussir là où la science de l’urbanisme s’était butée à la résistance des ingénieurs de transport et lobbies de la peur (et de l’auto).

Ce qui était impensable hier est devenu souhaitable, voire impératif. Ce qui faisait controverse fait aujourd’hui l’unanimité. Les gens en redemandent déjà.

«Sauver les commerçants» semble un meilleur argument que celui de l’environnement», s’amuse Jean Dubé. 

«Il faut rester vigilants», prévient cependant Geneviève Cloutier. Il ne faudrait «pas subordonner l’espace public seulement à l’usage commercial et marchand». 

Il y a une «mince ligne» entre expérimenter et instrumentaliser la rue au profit du seul «commerce et de l’image de marque».

La rue doit rester invitante pour tout le monde, pas juste pour ceux qui viendront acheter. Il faut une «diversité d’usages». Pouvoir flâner, jouer, écouter de la musique, etc. 

Cet équilibre, l’administration Labeaume semble l’avoir trouvé en permettant aux citoyens qui ne sont pas là pour acheter de vivre «une expérience» de la ville différente avec les BBQ et l’alcool dans des parcs, voire sur les rues. «C’est une bonne stratégie marketing», croit Mme Cloutier. 

Les rues festives et partagées partout sur le territoire procèdent de cette même logique.

Dans les faits, beaucoup de citoyens n’avaient pas attendu le OK du maire pour apporter BBQ et alcool dans les parcs ou fermer leur bout de rue. 

Mais «l’autoriser» par une voix officielle envoie un message nouveau. Québec la proprette parfois un peu coincée, a le feu vert pour «s’encanailler». À condition de ne pas abuser, d’être respectueux et de rapporter ses déchets à la maison. Le maire n’a pas parlé du pot. Une autre fois peut-être.

Cette idée d’occuper l’espace public autrement, Geneviève Cloutier dit la retrouver aussi dans les places éphémères. Il y en a une vingtaine prévues cet été. «Québec a eu du pif et a été avant-gardiste» par ses concours publics. Cela permet «d’expérimenter d’autres façons de concevoir l’espace».

Christian Savard, de Vivre en ville, préfère parler de «places transitoires» tant il voudrait que ces places «éphémères» deviennent permanentes. Quand on commence à voir des plantations, c’est bon signe. 

Que restera-t-il de la «force chaotique», du nouveau partage des espaces publics, des attitudes «débonnaires» et rues festives au lendemain de la pandémie, lorsque l’économie aura repris son élan? 

On voudrait que ce soit le plus possible, mais ce n’est pas gagné. Plusieurs rues commerçantes étaient déjà à la peine avant la COVID, victimes du commerce en ligne, des grandes surfaces et de leur offre moins alléchante ou de leurs prix plus élevés.

«L’écosystème urbain a besoin de la fréquentation des rues et de ces commerces», rappelle Geneviève Cloutier. Reste à trouver une recette qui dure. La piétonnisation et l’ambiance, c’est bien, mais ça risque de ne pas suffire. D’autres villes y sont arrivées. Je vous en reparle bientôt.

François Bourque
Quand la rue devient entrepôt

François Bourque

Quand la rue devient entrepôt

CHRONIQUE / Les deux conteneurs ont poussé sur le coin de la rue en fin de semaine dernière. Un en façade de la maison, l’autre sur la rue adjacente. 

La Ville de Québec a autorisé un nouveau propriétaire à y entreposer ses biens devant sa future résidence en attendant que celle-ci soit libérée par l’actuel propriétaire, à la mi-juillet.

Ce n’est pas l’usage que l’on imagine pour des voies publiques. Va pour des rues et trottoirs «encombrés» par des terrasses, des bacs à fleurs ou des bancs publics. Mais par des conteneurs d’entreposage?

Le permis d’occupation a été octroyé en vertu d’une nouvelle réglementation adoptée cet hiver. 

L’intention qu’avait alors la Ville était de limiter l’entrave des voies publiques par des échafaudage et conteneurs lors de travaux.

«L’occupation désordonnée de la chaussée et des trottoirs pose souvent des enjeux en matière de mobilité et de sécurité», fait-on valoir dans le sommaire décisionnel qui accompagne la réglementation. On pourrait y ajouter l’impact esthétique pour le voisinage.

L’occupation d’un espace public par des conteneurs ou échafaudages est parfois nécessaire lors de chantiers publics ou privés. Ou lors de rénovations intérieures où des propriétaires doivent sortir des meubles et les entreposer temporairement devant leur maison.

Jusqu’à cet hiver, Québec n’avait pas d’outil légaux pour encadrer cette pratique et limiter au besoin les abus.

Dans les faits, la réglementation crée l’obligation d’obtenir un permis d’occupation et prévoit un loyer payable à la ville en fonction de la durée.

Le libellé du règlement semble cependant avoir ouvert la porte à un usage qui n’était pas celui visé. 

Le texte permet «l’occupation temporaire de l’emprise de la rue aux fins d’entreposage ou nécessaire pour effectuer des travaux sur une propriété ou son entretien incluant les projets municipaux». 

L’entreposage auquel la Ville pensait alors était celui de matériaux de construction en lien avec des travaux en cours. Pas l’entreposage de meubles en vue d’un déménagement à venir.

Cet entreposage a beau être temporaire, ce n’est pas à cela qu’on veut que les rues servent. Une voisine a d’ailleurs porté plainte à la Ville. 

Dans le cas qui nous intéresse, celui de la rue de la Promenade à Sainte-Foy, l’occupation de la rue est une conséquence de la rareté des espaces traditionnels d’entreposage.

Le nouveau propriétaire a dû libérer sa maison et a tenté de louer dans un entrepôt jusqu’au déménagement dans sa nouvelle maison. Il dit ne pas avoir trouvé. Occuper la rue n’était pas son premier choix, assure-t-il, conscient que «c’est plate pour le visuel des gens». 

Mais il n’allait quand même «pas perdre la vente de sa maison pour une date de prise de possession». «On ne peut pas inventer du temps.» 

Il a donc loué deux conteneurs que la Ville l’a autorisé à placer à sa future maison, un en façade et l’autre sur la rue transversale. 

Au final, il s’en tire pour moins cher que dans un entrepôt. Le stationnement sur rue n’étant pas réglementé sur la rue de la Promenade, il n’y a pas eu à payer de permis ni de loyer d’occupation.

Le retard dans la livraison de logements, causé par la mise sur pause de l’économie, a provoqué des derniers mois une ruée vers les entrepôts. 

Des citoyens ont du libérer leur maison et la prochaine n’étant pas prête, il leur a fallu entreposer les meubles. 

C’est le cas chaque année dans les mois qui précèdent la période de pointe des déménagements, mais «c’est pire ce printemps», rapporte Jean-Christophe Ruel, gestionnaire des Mini-Entrepôts Méribec. 

Il y a des listes d’attentes et on n’arrive pas à répondre à la demande, décrit-il. «Les espaces se libèrent au compte-gouttes et se relouent le jour-même». Il redirige parfois des clients vers des concurrents, mais c’est partout pareil comme on a pu le voir dans d’autres médias.


On comprend que la situation de ce printemps est exceptionnelle à cause de la COVID. Le cas de la rue de la Promenade est peut-être une exception aussi. Et puis on peut se le dire, objectivement, il y a pire que de devoir endurer des conteneurs (ceux-là sont très propres) dans son voisinage pendant quelques semaines.

Mais on ne voudrait pas que cela devienne une habitude. Si le règlement municipal y ouvre la porte, peut-être faut-il penser à l’ajuster. 

L’intention de la Ville de Québec était de limiter l’encombrement des voies publiques par des conteneurs et échafaudages. Pas de consacrer des usages non souhaitables de la rue. 

François Bourque
Le jour où le trafic reviendra

Chronique

Le jour où le trafic reviendra

CHRONIQUE / À l’heure où la peur, le télétravail et le ralentissement économique plombent les appuis au transport en commun et au projet de tramway le conseiller de Démocratie Québec, Jean Rousseau, fonce à contre-courant.

Dans une lettre au premier ministre François Legault, M. Rousseau propose de bonifier l’offre en fusionnant les sociétés de transport de Québec et de Lévis et en dessinant un «nouveau» périphérique dédié au transport collectif, à savoir: 

1- un métro sous-fluvial de centre-ville à centre-ville, dans l’axe du troisième lien décrit par le gouvernement de la CAQ.  

2- une ligne de trambus qui relierait le pôle d’échange de Ste-Foy à une des stations du métro, dans l’est de Lévis.

On retrouve ici le tracé de tramway-SRB dont les maires de Québec et de Lévis avaient beaucoup vanté les mérites il y a quelques années, jusqu’à ce que les coûts fassent dérailler le projet. Et les relations personnelles entre les deux maires.

Ce tracé empruntait le Pont de Québec, puis le boulevard Guillaume-Couture jusqu’au campus de Desjardins. On parlait aussi d’une antenne du côté de la Route des Rivières, à St-Nicolas. 

Les citoyens de Lévis, qui sont de plus en plus nombreux à se déplacer vers l’est ou l’ouest sans traverser sur la rive nord, y auraient trouvé leur compte. 

Je pensais à l’époque que c’était une bonne idée. 

Je le pense toujours. D’autant plus que l’administration Lehouillier a renoncé depuis à des corridors centraux de transport en commun sur Guillaume-Couture et leur préfère de petits bouts de voies réservées en «latéral». Rien pour stimuler l’attractivité du transport collectif.  

La vision que propose le conseiller Rousseau rappelle celle exprimée l’an dernier par le groupe GIRAM sur la rive-sud. 

Les environnementalistes proposaient un tramway-métro de centre-ville à centre-ville et une ligne de tramway sur Guillaume-Couture et le Pont de Québec.

Le scénario de M. Rousseau implique l’abandon du volet autoroutier du troisième lien pour n’en conserver que celui du transport collectif pour lequel «les gens ont tous fait wow», se souvient-il. 

On voit d’ici la résistance. Cette autoroute fut la promesse phare du gouvernement dans la région de Québec. 

Un sondage Léger publié lundi dans le Journal de Québec suggère que la pandémie a grugé les appuis à ce projet montre, comme à ceux du tramway.  

Des citoyens jadis favorables s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence du troisième lien. Même le chef de l’Opposition à l’hôtel de ville, M. Jean-François Gosselin, semble douter de l’urgence de le mettre en chantier, compte tenu des autres priorités.  

Le gouvernement Legault n’a cependant donné à ce jour aucun signal qu’il pourrait reculer sur le volet autoroutier, mais s’il veut nous surprendre, on va l’écouter avec intérêt. 

Le scénario d’un métro sous-fluvial «maximise le positif» et «minimise le négatif» du troisième lien, plaide le conseiller Rousseau. 

On pense ici à l’hypothèse, catastrophique, d’une sortie d’autoroute dans le quartier St-Roch. 

***

M. Rousseau insiste sur les mots «rapide» et «efficace». Il a raison. Ce sont des mots clés pour espérer augmenter l’attractivité du transport en commun. 

Je sais qu’il y a aussi de bons arguments «écologiques», mais au final, ce sont les arguments pragmatiques qui ont les meilleures chances de convaincre. 

Ce n’est pas compliqué. Pour que des citoyens se convertissent au transport en commun, il faut que celui-ci puisse «battre l’auto». Permettre d’arriver à destination plus vite ou pour moins cher, avec moins de tracas et de coûts de stationnement, moins de perte de temps si on peut travailler en route, etc.

Aux mots «rapide» et «efficace», il faut cependant en ajouter quelques autres comme «pertinence», «mesure» et «coût public». 

C’est ce qui manque à la proposition de monsieur Rousseau, je trouve. Le conseiller tient par exemple à un métro sous-fluvial qui roulerait sur rail. «Ça ne peut pas être l’autobus», insiste-t-il. Question de «volume et de rapidité».  

Il ne m’a pas convaincu. Ce qui donne de la rapidité à un transport public urbain, c’est de rouler dans des corridors exclusifs où il n’est pas ralenti par le trafic ou par des feux de circulation. Il importe peu alors que ce soit un train, un tram ou un autobus. 

Quant au volume, il est vrai qu’un tramway (ou un métro) a une plus grande capacité, mais il faudrait ici pouvoir faire la démonstration du besoin. 

La dernière enquête Origine-Destination rappelle que les trois quarts des déplacements inter-rives se font actuellement dans l’ouest du territoire. La destination de ces citoyens ne va changer du jour au lendemain, même avec un métro au centre-ville.

M. Rousseau suggère de faire émerger ce métro à Expo-Cité. Pourquoi si loin? Dans l’hypothèse d’une autoroute, on peut comprendre. C’est même une obligation pour ne pas saboter les efforts d’aménagements dans St-Roch. 

Mais pour un transport en commun en provenance de Lévis, un tunnel pourrait s’arrêter au centre-ville, ce qui ferait moins de kilomètres à creuser.

***

M. Rousseau croit que le modèle de deux sociétés de transport, une sur chaque rive, a «atteint ses limites» et qu’il est temps de «passer à une autre étape».   

II m’est arrivé souvent d’en faire la suggestion, découragé que j’étais de l’incapacité de ces sociétés depuis 30 ans à organiser un service inter-rives intégré. 

Il est possible qu’une fusion puisse faciliter les choses, mais je pense que le vrai problème est ailleurs, quelque part entre un manque de vision et un manque de volonté politique.

Une société de transport unique devant servir deux maîtres qui ne s’entendent pas, aura du mal à faire beaucoup mieux que les sociétés actuelles. 

***

Le conseiller Rousseau a envoyé copie de sa proposition à tous les députés de l’Assemblée Nationale, bien que l’idée soit très embryonnaire et bien incomplète encore.

N’étant pas un spécialiste des transports, M. Rousseau a au moins eu la sagesse de ne pas lancer de chiffres ou de prix, ce qui n’est pas donné à tous les apprentis sorciers qui se risquent parfois à dessiner des plans de transports sur la place publique.

J’ai compris que ce réseau régional ne changerait rien au projet de tramway qui sera soumis dans quelques semaines aux consultations du BAPE.

La suggestion a cependant le mérite d’élargir la réflexion et de rappeler qu’il y aura un jour un après-COVID. 

Des gens vont éventuellement retourner au travail, à l’école, au spectacle. Le retour du trafic, même atténué, nous confrontera alors à la nécessité d’une meilleure offre de transport en commun. En attendant, «on serre les dents» et on salue le gouvernement de garder le cap sur le projet de transport de Québec.   

François Bourque
La lenteur perdue du faubourg Saint-Michel

Chronique

La lenteur perdue du faubourg Saint-Michel

CHRONIQUE / Après avoir soutenu contre vents et marées un développement de forte densité sur le terrain des Religieuses de Jésus-Marie de Sillery, la Ville de Québec revoit aujourd’hui à la baisse ses ambitions pour le terrain voisin, celui de l’ancien aréna Jacques-Côté.

La «capacité» de ce terrain avait déjà été réduite une première fois le printemps dernier (2019), le nombre maximal d’unités de logement passant alors de 60 à 28.   

L’administration Labeaume croit aujourd’hui «souhaitable de diminuer encore davantage la densité afin de tenir compte des préoccupations soulevées par les résidants du secteur».

On pense ici aux hauteurs et à la circulation de transit dans les rues étroites du faubourg Saint-Michel, un quartier déjà éprouvé par la construction récente du domaine Sous-les-Bois (trois immeubles de 6 étages abritant 175 condominiums). 

Maintenir des objectifs de forte densité sur le site de l’aréna ajouterait une pression excessive, semble maintenant croire la Ville. 

Le ministère de la Culture, qui a le dernier mot sur le développement dans ce secteur patrimonial, «tend aussi vers une densification moindre» sur le terrain de l’ancien aréna, ont constaté les urbanistes de la Ville.

On peut s’interroger ici sur la cohérence de cette trajectoire publique. L’impact de la forte densité sur le quartier n’est quand même pas arrivé de nulle part, comme si personne n’avait pu le voir venir. 

Des citoyens avaient exprimé leurs craintes à l’époque de l’adoption du Programme particulier d’urbanisme (PPU) de Sillery en 2017. La Ville avait alors renoncé à lotir le parc Saint-Michel comme elle songeait à le faire, mais avait maintenu pour le reste des objectifs de densité élevés.

Le promoteur Marc Simard, qui est pressenti pour développer le terrain de l’ancien aréna, est d’accord pour réduire le nombre d’unités de logement.

Il envisage désormais 14 maisons unifamiliales sur le terrain plutôt que des unités en rangée avec stationnements sous-terrain.

M. Simard croit que des maisons de deux étages et demi vont «mieux cadrer dans le décor» du faubourg Saint-Michel et seront «plus faciles à vendre». 

Ça aurait été une bonne idée d’y penser, avant diront des citoyens du voisinage, qui souffrent aujourd’hui de la circulation de transit et de l’effet de «mur» créé par des condos dont la facture détonne avec la cinquantaine de petites maisons de cet ancien quartier ouvrier. 

Dans les faits, les maisons unifamiliales à venir sur le site de l’ancien aréna vont masquer les condos modernes du domaine Sous-les-Bois et devraient atténuer l’effet de mur.

Avec le parc Saint-Michel en face qui sera réaménagé et agrandi, les citoyens du faubourg vont retrouver un coeur de quartier qui n’aura rien à envier à ce qu’ils ont connu à l’époque de l’aréna et de son grand stationnement de surface.    

La Ville souhaite d’ailleurs «remettre sur les rails» ce projet au cours des prochaines semaines, annonce la conseillère Émilie Villeneuve.

Un sondage-consultation sera mené auprès des résidents pour tester l’intérêt pour du jardinage en bac, pour un terrain de pétanque, etc. Il est acquis que les terrains de tennis vont rester.  

François Bourque
Quand la ville s’ennuie

Chronique

Quand la ville s’ennuie

CHRONIQUE / La ville, grande ou petite, est par définition le lieu où les citoyens se rassemblent. Pour y vivre, y travailler, se divertir, socialiser, consommer. Il est dans la nature de la ville de favoriser les échanges.

Priver une ville de «ses» rassemblements, c’est la priver de son sens, de sa raison d’être et la condamner à l’ennui.

«Les règles de distanciation sociale vont tuer les villes», ont confié des experts interrogés il y a quelques jours par le quotidien anglais The Guardian.

Le mot est un peu fort, provocateur même, mais si la distanciation devait devenir la règle permanente, les villes y perdraient leur âme.  

À ce jour, Québec semble s’en être plutôt bien accommodée, si on en croit un sondage Léger mené à la fin avril pour l’administration Labeaume.

Notre «indice de bonheur» aurait à peine fléchi avec une cote de 7.2 sur 10 au lieu du 7.5 habituel. 

Il y a bien quelques nuances. Il y aurait un petit peu moins de bonheur chez les 35-54 ans que chez les 75 ans et plus; un peu moins chez les personnes seules que chez celles vivant en couple; un peu moins chez les personnes ayant un revenu limité que chez celles ayant un revenu supérieur à 75 000 $.

Mais grosso modo, il n’y pas d’écarts significatifs. «Le moral est bon», en a conclu le maire Labeaume. 

Le résultat aurait peut-être été différent si Léger avait sondé les ados, mais l’enquête s’est limitée aux adultes qui votent et paient un loyer ou des taxes municipales.       

Il est possible que les gens de Québec soient «assez philosophes» et aient «l’acceptation tranquille», pour reprendre les mots du maire.  

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Je ferais aussi l’hypothèse que si on n’a pas trop souffert du confinement, c’est parce que les mois de mars et avril sont ceux où on s’ennuie de toute façon. 

Ce sont les mois où la ville est la plus laide et la plus sale (elle l’est encore incidemment). La température y est instable (lire souvent froide) et le paysage sans couleur, plus tout à fait blanc et pas encore vert. Un gris déprimé. 

Ce sont aussi les mois où le calendrier événementiel extérieur est le plus dégarni. Surtout si on les prive du défilé de la St-Patrick. Ce sont les mois où chaque année, on tue le temps. 

Être forcé au confinement dans ce contexte est moins exigeant. La lassitude et l’appel du beau temps viennent cependant de changer la donne. Cela nous renvoie à nos contradictions.     

Le sondage mené auprès de 1200 internautes entre le 23 et le 29 avril, indique que 80 % des répondants disaient éviter les endroits publics (parcs, commerces). Et lorsqu’ils se trouvent dans un lieu public, 94 % disaient chercher à s’éloigner des autres.

Cette crainte risque se prolonger au-delà de la période de confinement, suggère le sondage. 

Ça n’a pas beaucoup paru en fin de semaine dernière sur les plaines, la promenade de Champlain, les parcs de quartiers et les rues commerciales. 

Ceux qui fréquentent quand même les espaces publics ont dit à 80 % s’y sentir «insécures» et 67 % le seraient s’ils assistaient à des spectacles ou autres grands événements, etc.

La crainte vient de la perception que les espaces publics ne permettent pas la distanciation physique, qu’on n’y trouve pas un niveau de propreté adéquat et que les citoyens ne respectent pas la consigne du 2 mètres. Cette perception est en partie fondée.  

Avec pour résultat que ce qui faisait le plaisir (et la finalité) de la ville est devenu source de méfiance. 

Ce n’état pas précisé dans le sondage, mais on sent les mêmes craintes à l’endroit des restaurants, bars, cinémas, salles de spectacles, équipements communautaires, marchés publics, commerces, etc. Sans parler du transport en commun.

La question est combien de temps faudra-t-il pour restaurer la confiance? Des mois, des années? Et avec quels dommages permanents sur «l’idéal» de la ville.   

***

L’administration Labeaume a fait le choix d’essayer de «créer de l’espace» pour les citoyens et les commerçants. 

Elle vient de rendre piétonnes certaines rues commerciales les fins de semaine et d’autres pourraient s’ajouter. On ouvre maintenant la porte à des terrasses plus larges pour espacer les clients des restaurateurs.

Il commence par ailleurs à y avoir de la congestion sur les pistes cyclables où il manque par endroit de place pour une cohabitation sécuritaire avec les piétons. La ville dit vouloir s’en occuper. 

En d’autres mots, on va chercher des moyens d’agrandir la ville par en-dedans. Y faire plus de place aux piétons, aux déplacements actifs et à la vie en ville. J’aime l’idée. 

Ça ne compense pas pour tous les effets négatifs du confinement, mais la pandémie aura eu cet effet utile de provoquer des expériences nouvelles auxquelles on prendra peut-être goût. 

François Bourque
De retour sur les planches à dessin

François Bourque

De retour sur les planches à dessin

CHRONIQUE / Le visage du centre de Sainte-Foy a beaucoup changé depuis une décennie avec la multiplication de tours résidentielles et commerciales, la nouvelle bibliothèque, l’ouverture prochaine de l’anneau de glace et d’un nouveau marché public, la réfection en cours de la route de l’Église, etc.

Les secteurs du campus de Rochebelle et des grands stationnements de surface courant derrière le Canadian Tire et à travers les tours d’Iberville étaient jusqu’ici restés à l’écart du mouvement.

Une sorte d’anomalie économique et urbaine. Ces terrains à l’entrée de la ville ont la plus grande valeur au pied carré à Québec (à part sur Grande Allée) en raison de leur localisation et du zonage qui y permet de grandes hauteurs.

Le programme particulier d’urbanisme (PPU) du plateau de Sainte-Foy, adopté en 2012, poussait d’ailleurs à la densification et promettait un réseau d’espaces verts et d’équipements publics qui allaient rendre le secteur encore plus attrayant.

Cela n’avait pas cependant suffi jusqu’à maintenant, les promoteurs préférant construire en façade de la route de l’Église et du boulevard Laurier.

L’implantation du pôle d’échange du tramway dans le stationnement de l’Industrielle Alliance, derrière le Canadian Tire, va changer la donne.

Au lendemain de l’annonce de la Ville, cette semaine, les architectes du Groupe Industrielle Alliance (ABCP) ont reçu le mandat de retourner sur les planches à dessin.

Ils devront évaluer le potentiel des espaces résiduels en bordure de la future ligne de tram. La fonction résidentielle, qui avait déjà été envisagée sur ce terrain, est-elle toujours possible et serait-elle encore attrayante?

Pourra-t-on construire par-dessus la ligne de tram ou au-dessus de la future station d’échanges, s’interroge Mario Bédard, vice-président Placements immobiliers chez Industrielle Alliance.

Les réponses vont peser dans la négociation qui s’engage à partir de maintenant entre la Ville et l’assureur pour l’utilisation des terrains destinés au pôle d’échange.

M. Bédard se «réjouit que la Ville aboutisse», mais constate que «le choix de notre site [pour le pôle] va augmenter la difficulté de développement».

«On va négocier», prévient-il. C’est de bonne guerre.

Il faudra négocier aussi avec Couche-Tard, propriétaire du dépanneur et de la station-service Ultramar du boulevard Laurier par où il est désormais prévu faire passer la ligne de tramway.

L’Industrielle Alliance avait déjà offert en 2017 de loger le pôle d’échange du tramway. Sa proposition n’avait cependant pas été retenue, la Ville lui préférant celle du Groupe Dallaire (Le Phare).

Le travail d’architecture fait à l’époque ne sera sans doute pas d’une grande utilité. Il faudra tout reprendre.

On avait travaillé alors sur un scénario de SRB qui allait traverser à Lévis. Il n’y avait pas de tramway dans le décor ni de quais à prévoir pour les autobus de Lévis.

Il y a aussi que la Ville souhaitait alors intégrer le pôle d’échange à un ensemble immobilier multifonctionnel (bureaux, résidences, services, restaurants, etc.)

Cette vision vient d’être mise de côté.

Le pôle d’échanges n’abritera que des «fonctionnalités» liées au transport, ce qui permettra à la Ville d’avoir les coudées franches et de ne plus dépendre du rythme et de la santé financière d’un promoteur.

Reste qu’il est essentiel que les voyageurs trouvent des services à proximité de la station de tram. Cela ouvre la porte peut-être à un assouplissement de la posture de l’administration Labeaume.

À quelques mètres de là, du côté nord du boulevard Hochelaga, le passage du tramway à travers le campus de l’école secondaire de Rochelle donne aussi le signal d’un retour sur les planches à dessin.

Les premiers pavillons mis en chantier en 1957 sont vieillissants et l’ensemble est plutôt décousu.

Le premier réflexe face au tramway avait été «négatif», rappelle le directeur général de la Commission scolaire des Découvreurs, Christian Pleau. Une «surprise» et un «choc». L’idée d’un campus «scindé» par un tramway inquiétait. Cela posait des enjeux de sécurité, de quiétude, de circulation entre les pavillons, etc.

On sent que le vent vient de tourner. «On n’est pas en guerre ouverte avec la Ville, au contraire», rapporte M. Pleau. Il voit désormais une «opportunité» de regrouper l’offre de services aux adultes, d’améliorer la circulation et de «verdir» le coeur du campus, de revoir les espaces.

Le PPU évoquait depuis des années l’insertion de plusieurs bâtiments nouveaux à même le campus.

«Tôt où tard, il fallait y arriver», pense M. Pleau. L’argent du tramway (dédommagements attendus) en donnera peut-être enfin les moyens.

La Ville a promis de limiter la vitesse du tram à 20 km/h sur le campus. Des accès piétons seront sécurisés et la circulation sera revue, autour de la piscine municipale Sylvie-Bernier par exemple. On y entre par Hochelaga, mais impossible d’en sortir sans traverser tout le campus pour rallier la route de l’Église. Il y a moyen de faire mieux.

Il reste des questions sur le bruit, sur la sécurité des étudiants, sur la relocalisation des terrains de sports, etc. On est encore au «début d’un processus», décrit M. Pleau.

Il sent cependant que la Ville a désormais une «oreille attentive». Le dg a reçu un coup de téléphone du maire et une soirée d’explication avant l’annonce publique a permis de «reconstruire les ponts». On n’est plus dans la confrontation, mais dans la recherche de solutions d’aménagement intéressantes pour tout le monde.

Reste le secteur des tours d’Iberville construites au milieu des années 70 à l’angle de Hochelaga et de Lavigerie. On retrouve là aussi de vastes stationnements de surface qui détonnent avec la vision souhaitée pour ce secteur.

On n’a jamais entendu dire que le propriétaire, la Société immobilière Dupont, y avait des projets de densification ou de redéveloppement. Je n’ai pas pu obtenir de réponse cette semaine, mais il n’est pas impossible de penser que le tramway puisse avoir là aussi un effet.

Avec les annonces récentes sur la transformation à venir de la rue de la Couronne et du secteur sud de l’autoroute Laurentienne, on commence à prendre de mieux en mieux la mesure de ce que le tramway peut apporter à cette ville au-delà d’une meilleure offre de transport en commun.

François Bourque
Du gros bon sens et de l’audace

François Bourque

Du gros bon sens et de l’audace

CHRONIQUE / Sortir le pôle d’échange de Sainte-Foy du sous-sol du Phare et le rapprocher de la Route de l’Église tenait du gros bon sens. 

Ce scénario révisé va réduire les coûts, accroître la vitesse du tramway, raccourcir le trajet, faciliter les connexions avec les autobus de Lévis et du RTC et simplifier la conception de la station.

Il amène le pôle d’échange au coeur du centre-ville d’affaires de Sainte-Foy plutôt qu’à la périphérie du quartier, adossé aux autoroutes. 

C’est en parfaite cohérence avec le Plan particulier d’urbanisme (PPU) de Sainte-Foy qui prévoit un nouvel axe d’urbanisation nord-sud entre Laurier et l’aréna. À la différence qu’on ne savait pas à l’époque que c’est un tramway qui y passerait. 

Le pôle Sainte-Foy sera aménagé entièrement en surface plutôt qu’en sous-sol, ce qui permettra un bâtiment lumineux et une simplicité de circulation pour les usagers. 

Une partie de la mer des stationnements de surface entre les immeubles d’Iberville et le Canadien Tire va du coup disparaître. C’est une autre bonne idée. 

En fait, il y a tellement d’avantages à cette nouvelle localisation qu’on se demande pourquoi le Bureau de projet s’est entêté si longtemps à ne pas l’envisager.

Encore l’automne dernier, lorsque je posais des questions à ce sujet, la ville et le Bureau maintenaient avoir fait le meilleur choix avec le Phare et ne pas vouloir le remettre en question.

La seule explication que je peux trouver est qu’on ne voulait pas alors déplaire au promoteur Dallaire avec qui la ville s’était déjà entendue pour loger chez lui le pôle d’échange. 

«Au fil des mois, on s’est rendu à l’évidence», a résumé le maire Régis Labeaume en point de presse mercredi. Rester au Phare devenait impossible au plan technique et financier, a-t-il convenu. Le gros bon sens aura donc fini par l’emporter.

Les changements proposés à la desserte du quartier Saint-Roch sont d’une autre nature. On ne parle plus seulement d’un choix pragmatique, mais d’une vision et d’audace. 

Il en fallait pour oser «sortir» la circulation de transit de la rue de la Couronne afin de la réserver au tramway, aux piétons, aux vélos et à des déplacements locaux.

Le résultat s’annonce spectaculaire. La rue de la Couronne deviendra la nouvelle signature de l’urbanité et de la qualité de vie du quartier Saint-Roch.

Le Bureau de projet a amené de «l’intelligence» a noté avec raison le maire Labeaume. «Ça va changer dramatiquement» le «beat du quartier», dit-il. La rue de la Couronne, ce sera «flamboyant». 

Un changement tel que «Saint-Roch ne sera plus jamais fragile», prédit-il. «Jean-Paul (L’Allier) avait fait la première partie de la job»; on vient «consolider» et «terminer».

Ça fait une peu présomptueux, de le dire comme ça, mais il est un fait que cela aura un effet décisif sur l’énergie et l’ADN du quartier.

Depuis plus de 40 ans que je conduis, il m’arrive encore parfois de me demander laquelle des rues de la Couronne ou Dorchester est sens unique vers le nord. Il faut que je me concentre pour m’en souvenir. 

Il n’y aura désormais plus de confusion possible. On saura que la rue de la Couronne est le joyau de ce quartier.

Outre la reconfiguration des axes routiers, il est prévu démanteler la passerelle aérienne au-dessus de l’autoroute Laurentienne et ajouter une place publique devant le pôle d’échange. 

On parle ici aussi d’un «choix politique» qui va changer le visage du secteur et renforcer la vocation de boulevard urbain pour l’extrémité sud de l’autoroute. 

Penser y faire sortir le tunnel du MTQ en provenance de Lévis n’en deviendra que plus incongru. Pour ne pas dire irresponsable. 

Des automobilistes devront revoir leurs habitudes et leurs trajets. Il en sera ainsi un peu partout le long du trajet du tramway. Ici, des interdits de virages à gauche. Là, des intersections où il ne sera plus possible de traverser, des sens uniques inversés, etc.

Le prix à payer sera parfois une hausse de la circulation de transit dans des rues résidentielles. C’est regrettable. Sans compter les inconvénients pendant les chantiers. Mais on ne peut pas penser transformer la ville sans déranger quelques habitudes.

Ce qui doit guider les choix, c’est d’abord la recherche de l’intérêt commun. On voudra ensuite, dans la mesure du possible, essayer d’atténuer les impacts négatifs lorsque des intérêts particuliers s’en trouvent lésés. 

Échaudée par l’aventure du Phare, l’administration Labeaume reprend le plein contrôle de son projet et se recentre sur les «fonctionnalités» du transport en commun.

La vision initiale de pôles d’échanges construits avec le privé et offrant une variété de services (cafés, dépanneurs, nettoyeur, boutiques, garderies, bureaux aux étages supérieurs, etc) n’est plus à l’ordre du jour. 

Je trouve ça dommage. 

On s’était fait à l’idée de ces lieux de transit animés pour occuper le temps avec des espaces de détente et services de proximité sur le chemin du travail, de l’école ou du retour à la maison.

Le maire Labeaume, qui s’était fait le grand promoteur de cette vison a changé d’idée. «J’ai déchanté», dit-il. 

Il a donné plusieurs explications : 

1- Avoir les «mains libres» et être «indépendant»; ne plus dépendre du rythme et des intérêts de promoteurs privés. On est d’accord avec lui.

2- Les règles de financement fédéral font que les dépenses pour grossir les stations et y loger des services privés non liés au transport n’auraient pas été admissibles. Je ne connaissais pas cette règle. 

3- Québec dit vouloir se «plier à des règles de sécurité» et à une tendance dans le monde à construire des stations lumineuses où les gens ne s’attardent pas et où il n’y a «aucun lieu pour se cacher».

Va pour des stations lumineuses, mais c’est la première fois que j’entends parler d’une «norme» ou d’une tendance de sécurité visant à aseptiser les stations de transports collectifs.

J’ai posé la question à Christian Savard, le dg de Vivre en Ville qui est habituellement bien renseigné sur ces choses. Jamais entendu parler non plus, dit-il. 

Si tendance il y a, elle ne s’est pas rendue à ses oreilles encore. La tendance connue en sécurité est plutôt que plus un espace public est habité et animé, plus il est sécuritaire. 

4-La viabilité commerciale n’est pas toujours au rendez-vous dans les stations de transports collectifs. Hors des heures de pointe, l’achalandage est plus modeste, a-t-on constaté dans d’autres villes canadiennes.

C’est là que des bureaux ou services aux étages supérieurs pourraient faire une différence. Québec a cependant choisi que ces commerces seront construits dans d’autres immeubles. Souhaitons que ce ne soit pas trop loin des stations. 

La question allait finir par venir. 

Et la COVID? La pandémie, la peur du transport collectif, la croissance probable du télétravail, le ralentissement économique. Le projet de tramway est-il toujours aussi pertinent? 

«Encore pertinent», dit croire le maire Labeaume. À cause de la hausse de population et des nouveaux déplacements à venir. Et même si cette hausse était moindre que prévu à cause du télétravail, les gens se questionneront.

Voudront-ils payer une deuxième voiture qui restera à rien faire deux ou trois jours par semaine? Le transport collectif pourrait alors y gagner. 

L’argument est intéressant. 

Encore plus si cela permet de changer le paysage et l’énergie de la ville. Je sais qu’il faut se méfier des dessins d’artistes qui servent à vendre les projets, mais il me semble que j’ai déjà hâte d’aller marcher sur la rue de la Couronne qu’on voit sur l’image. J’aurai l’impression d’être un peu ailleurs. Quelque part en voyage.

À LIRE AUSSI: Tramway: un tracé revu et corrigé dans Saint-Roch

François Bourque
«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers»

Chronique

«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers»

CHRONIQUE / Depuis le début de la crise, le message public était clair : pas de rassemblement, pas de déplacements non essentiels, distance de 2 mètres entre les personnes, lavage des mains, etc.

Les contrevenants se sont fait regarder de travers et la police s’en est parfois mêlée, mais les consignes étaient claires. 

Ça va se compliquer avec le déconfinement qui s’annonce.

Si le nouvel objectif est de laisser le virus se répandre tranquillement pour augmenter l’immunisation collective, on fait quoi? 

On se distance ou pas? On se lave encore les mains ou un peu moins souvent? On porte un masque ou pas? Et ceux qui «transgressent» les consignes, on les dénonce ou on les remercie?

Le gouvernement Legault avait été depuis le début de cette crise un modèle de clarté dans sa façon d’être présent au quotidien pour informer, pour convaincre du sérieux de la crise et pour rassurer les citoyens. 

Cela s’est traduit par des taux de satisfaction extraordinairement élevés dans les premières semaines.   

L’image a commencé à s’émousser avec la perte de contrôle dans les CHSLD. On a tous compris que ce n’était pas (seulement) la faute de la CAQ. Les choix du précédent gouvernement y furent pour beaucoup. 

Mais on oublie parfois que les CHSLD sont une solution de dernier recours pour des citoyens dont la santé est hypothéquée et qui commandent des soins quotidiens devenus trop lourds pour leurs proches. 

Même avec les meilleurs soins, les meilleurs locaux, les meilleurs menus, les meilleurs équipements et pratiques de protection, les résidents des CHSLD resteraient les plus fragiles et les plus vulnérables. Imaginez dans l’état actuel des lieux.

Ce n’est pas unique au Québec. On retrouve ailleurs aussi une forte concentration de décès dans des résidences qui regroupent des personnes âgées et fragiles. Cela n’excuse pas l’hécatombe, mais cela met les choses en perspective. 

Malgré l’énorme raté des CHSLD, le gouvernement a réussi à «aplatir la courbe» et à «protéger» le système de santé. Il a ainsi été relativement épargné par la critique.

La suite risque de devenir plus difficile à gérer. 

Vouloir élargir l’immunité collective est une chose. Mais pour le citoyen qui a besoin de savoir comment se gouverner dans ses activités quotidiennes, ça va vite devenir confus.

D’autant plus que le gouvernement fédéral et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) mettent en doute le choix du déconfinement pour accroître l’immunité collective. Qui faudra-t-il croire?

Le printemps a déjà commencé à trancher. Il fallait voir les parcs et rues de la ville en fin de semaine pour comprendre que le choix du déconfinement ne viendra peut-être pas des experts d’un gouvernement ou de l’autre, mais des citoyens.

La rue Cartier était bondée, m’écrit un lecteur. À tel point dit-il, que la distanciation physique était presque impossible à moins de vouloir marcher dans la rue. 

«Là où les choses deviennent carrément ridicules, c’est de voir les gens faire la file sur le trottoir pour entrer à la SAQ en respectant la règle du 2 mètres entre eux, alors qu’au même moment, les autres piétons passent à quelques centimètres d’eux car ils n’ont pas d’autres alternatives».

Observation pertinente. Des villes ailleurs, ont fait le choix d’élargir les trottoirs ou de rendre des rues piétonnes pour faciliter la distanciation. 

Québec n’en avait pas vu le besoin jusqu’à maintenant, mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée de commencer à y penser.  Les fins de semaine notamment.  

***

La confusion du message ne va pas seulement compliquer les décisions des citoyens. Celles de la police aussi. 

«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers», prévoit le chef du Service de police de la Ville de Québec Robert Pigeon.

J’avais demandé la semaine dernière des statistiques. Je n’aurais pas osé déranger le chef ou ça, mais quand il s’est offert pour répondre, je n’allais pas dire non. Les vendredis après-midi se prêtent à ces «affaires» pas trop urgentes, m’a-t-il expliqué. 

Depuis le début du confinement (12 mars), la police de Québec continue de recevoir 400 appels par jour en moyenne. Le même nombre qu’avant la crise, mais on s’en doutait, la nature des appels a changé. 

Le creux (ou le sommet) a été atteint il y a une semaine et demie.

Un rythme de 200 appels par jour juste pour «le décret». La moitié des appels reçus à la police visait à dénoncer des voisins ou des rassemblements perçus comme dérogatoires. 

Cela en dit long sur l’état d’esprit en ville, surtout les jours où il faisait beau.   

Ça s’est calmé depuis. Une «chute drastique», constate M. Pigeon. 

Le rythme était revenu à 50 appels de «décret» par jour à la fin de la semaine. Hâte de voir les chiffres de la dernière fin de semaine. 

«Les gens ont appris à cohabiter avec la présence du virus», analyse le chef.

«Les policiers se sont adaptés aussi». Ils ont vu que les citoyens de Québec se conformaient aux directives. Seuls les «écarts marqués» ont été sanctionnés. On en comptait une centaine à la fin de la semaine dernière. «Des gens qui avaient été avertis et qui ont fait le choix de continuer».

Comme ce fut le cas lorsque le gouvernement a voulu serrer la vis aux contrevenants il y a quelques semaines, la «désescalade qui s’en vient» va se faire en suivant les futurs «décrets» du gouvernement. 

***

Depuis le début du confinement, le nombre d’accidents, toutes catégories confondues, a chuté de moitié : 353 ce printemps (57 avec blessés) comparé à 718 (111 avec blessés) en moyenne ces dernières années.

La baisse est importante, mais j’aurais cru que ce serait davantage vu la faible circulation.

Baisse de moitié aussi des vols dans les résidences : 61 au lieu de 120 en moyenne. Ici encore, j’aurais pensé que la baisse serait plus marquée, tout le monde étant confiné à la maison. Y compris les voleurs, non?

Les vols dans les commerces ont cependant «bondi» de 32 à 48 ce printemps. Sans la surveillance policière particulière, la hausse aurait probablement été plus significative. Trois «groupes de voleurs actifs» ont d’ailleurs été pris sur le fait.

***

Le chiffre le plus inquiétant reste celui des plaintes de violence conjugale que les statistiques policières rangent pudiquement dans la colonne «chicanes de famille».

207 appels depuis le début de la crise, en hausse de 33 % par rapport aux 156 en moyenne pour la même période ces dernières années. 

«Chicanes de famille, c’est que ça brasse dans la maison et des gens autour s’inquiètent», décrit M. Pigeon. «Ça ne se termine pas toujours par des accusations au criminel». Il suffit souvent de la présence d’un uniforme pour calmer le jeu. 

Le chiffre inclut les voies de fait et la violence conjugale. La réalité est probablement bien au-delà des chiffres officiels, convient le chef Pigeon.  

«Comment ça va se traduire au sortir de la pandémie? On ne sait pas encore».

Cela n’a pas résulté en une hausse dans les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, mais il ne faut peut-être pas s’y fier. 

«Quelqu’un pourrait être sous l’emprise d’une personne violence et a moins de possibilités de contacter les policiers. C’est plus difficile et c’est ça qui nous préoccupe». 

Il ne serait pas surprenant que les dénonciations arrivent à retardement, après le déconfinement, prévoit le chef. 

La police a multiplié les appels sur Twitter et Facebook pour rappeler qu’elle est là pour répondre. Elle prévoit d’autres interventions sous peu. Le numéro le plus facile à retenir est le 811, pour l’enjeu «psychosocial» notamment.

***

Le chef n’avait pas en main de chiffres sur l’alcool au volant mais sans bars, sans restos, sans «party» de famille ou souper arrosés entre amis, il faudrait le faire exprès pour se faire prendre.

Depuis le début mars, seulement 345 tickets de vitesse sur le territoire de la ville de Québec, comparé à 1200 pendant la même période les années précédentes.  

Quand des centaines de citoyens sont prêts à attendre en file pendant une heure et demie pour une poutine au service à l’auto chez Ashton, on comprend que la ville ne vit plus dans la même urgence qu’à l’habitude et que ça presse moins d’arriver.

François Bourque
Quand la nature reprend ses droits!

François Bourque

Quand la nature reprend ses droits!

CHRONIQUE / La mise sur pause des déplacements, des industries et autres activités humaines aura-t-elle permis à la nature de «reprenne ses droits»?

C’est ce qu’ont pu laisser croire des photos et vidéos virales (souvent fausses) de villes envahies par des animaux sauvages après le départ des humains. Les lagunes poisseuses de Venise miraculeusement changées en mer turquoise et poissonneuse.

Comme si la santé de l’environnement tenait à un interrupteur qu’il suffirait de mettre à off quelques semaines pour retrouver l’ordre initial.

Un mois et demi de confinement a cependant permis de mesurer certains effets. Sur la qualité de l’air notamment. D’autres résultats viendront plus tard, car cette crise fournit aux scientifiques des occasions de recherche inattendues.

Des moments de silence ou de relâche qui procurent des «échantillons témoins» impossibles à imaginer dans une économie qui tourne à plein.

«On est sur le bout de nos chaises», décrit Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Il pilote actuellement une recherche avec Pêches et Océans Canada sur l’impact du trafic maritime sur les baleines de l’estuaire du Saguenay.

La réduction de fréquence du traversier de Tadoussac (le plein service vient tout juste d’être rétabli) et la cessation des excursions touristiques (peut-être pour tout l’été) viennent de changer la donne.

Moins de bruit veut dire moins de stress pour les bélugas. Cela a un impact sur la physiologie et sur les systèmes immunitaires et de reproduction, rappelle le chercheur.

S’ils «mangent mieux et folâtrent gaiement», assisterons-nous en 2021 à un «baby-boom de bélugas?» se demande le chercheur.

Les découvertes scientifiques sont souvent «accidentelles», rappelle M. Michaud. La crise de la COVID-19 donne «une occasion unique pour apprendre. Une espèce de devoir», décrit-il.

Lors des attentats du 11 septembre, des chercheurs du New England Aquarium patrouillaient déjà la baie de Fundy, 800 km au nord, avec des chiens pisteurs (des labradors) à bord de bateaux pour repérer des excréments de baleine et y analyser les marqueurs de stress.

L’interruption du trafic maritime lourd pendant 10 jours sur la côte Est a convaincu l’équipe de prolonger ses travaux pour profiter d’une mer calme et presque sans présence humaine. Des conditions d’observation qui n’auraient jamais pu être obtenues autrement. Leur étude, publiée en 2012, a mesuré une baisse du stress de 35 % à 45 % selon les individus.

À ce jour, la pandémie n’a pas eu d’effet sur le trafic maritime devant Québec, rapporte Yves Plourde, président de la Corporation des pilotes du Saint-Laurent. On parle toujours d’une vingtaine de navires par jour au montant ou au descendant.

Pour ces navires, les commandes étaient passées depuis longtemps, explique M. Plourde. Mais si la pause de prolonge et qu’il y a une baisse de consommation, le trafic va diminuer.

Le CTMA Vacancier des Îles a déjà annulé la prochaine saison et il y a un gros doute pour les navires de croisière. Moins de transport voudra dire moins de bruit dans l’eau.

Dans beaucoup de villes au pays et ailleurs, on signale davantage d’animaux sauvages ou «domestiques». Cerfs, ratons, rats, moufettes, dindons, oiseaux, etc. L’hypothèse est qu’ils profiteraient des parcs et rues moins fréquentés pour s’approcher de la ville ou l’investir.

J’ai posé la question à Pierre Bonneau, rédacteur en chef du magazine Nature sauvage.

Pas de signalements particuliers par des lecteurs, dit-il. Mais «dans mon quartier à Blainville [à un kilomètre de l’autoroute 640], les chevreuils sont plus visibles que d’habitude et les renards qui s’en tiennent d’ordinaire au terrain de golf tout près sont plus téméraires et se promènent dans les cours. J’en ai vu un traverser la rue hier matin».

Il n’y a «rien encore dans la littérature scientifique» sur des comportements inhabituels d’animaux, note Jean-Pierre Tremblay, biologiste et spécialiste de la faune et des forêts à l’Université Laval.

Ce qu’on sait, c’est que le principal facteur pouvant influencer leurs habitudes est la diminution de la circulation et du «dérangement humain». Notamment pour les juvéniles.

Ce qu’on sait aussi que les cerfs, orignaux et ours ont été autorisés à sortir de leur confinement hivernal un peu plus tôt que nous. Ils commencent à sortir.

Peut-être les verra-t-on plus que d’habitude dans les «milieux périurbains», suggère M. Tremblay. Côte-de-Beaupré, Charlevoix, Stoneham, Lac-Beauport, etc. Les citoyens de la périphérie peuvent déjà en témoigner.

Tout cela pose cependant un dilemme pour les chercheurs : y a-t-il vraiment plus d’animaux en ville ou simplement plus d’humains désœuvrés pour les voir et les signaler?

Les coyotes n’avaient pas attendu la COVID-19 pour descendre dans les rues de Montréal. En 2017, la ville a mis en place une ligne de signalement et a adopté un plan de gestion l’année suivante. L’apaisement économique des dernières semaines ne semble pas avoir eu d’impact.

Ni à Québec d’ailleurs, où il n’y a toujours pas de traces des Coyotes. Des amateurs de hockey souhaitaient les voir débarquer en ville, mais ce n’est pas arrivé. Difficile d’imaginer que la pandémie de COVID-19 puisse arranger les choses.

La récession qui s’annonce finira peut-être par avoir la peau des Coyotes en Arizona, mais ça ne change pas notre fuseau horaire ni notre capacité économique à les nourrir s’ils migraient à Québec.

Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, multiplie les questions et hypothèses.

Le chant est important dans la fonction reproductrice des oiseaux passereaux. Quel impact s’il y a moins de bruit? Quelles conséquences s’il y a moins de pesticides et de rejets polluants dans l’eau?

Y aura-t-il moins de collisions avec les animaux s’il y a moins de circulation?

Des tortues d’espèces menacées meurent chaque jour, écrasées sur les routes de l’Ontario. Le potentiel de reproduction des tortues étant faible, toute baisse de mortalité peut avoir un effet significatif.

Y aura-t-il plus de braconnage s’il y a moins d’employés de la faune dans les bois?

La SÉPAQ (Société des établissements de plein air du Québec), dont les parcs ont rapidement été fermés, n’a pas noté de présence particulière d’animaux sauvages, mais si c’était le cas, il y a peu de personnel sur le terrain pour le constater.

Ce qui nous laisse avec plus de questions que de réponses.

François Bourque
Le retour des «jardins de la victoire»

François Bourque

Le retour des «jardins de la victoire»

CHRONIQUE / La pandémie de coronavirus a ravivé à travers l’Amérique le souvenir des «jardins de la victoire» de la dernière Grande Guerre. On plante ses légumes pour devenir plus autonomes, ce qui cadre parfaitement avec le mouvement de l’agriculture urbaine. Cultiverez-vous cet été votre jardin de guerre du coronavirus? Voici comment tout a commencé. 

Nous sommes à l’été en 1914. Le pays vient d’entrer en guerre, «enrôlé» de force comme les autres dominions de l’Empire britannique.

Le Canada envoyait déjà des vivres en Angleterre, mais la cadence s’accélère avec le début du conflit. D’abord de la farine et des fromages du Québec, puis du blé, du bacon, du bœuf, etc.

Les besoins augmentent à partir de 1917 avec l’intensification de la guerre sous-marine qui complique les approvisionnements en Europe. 

On demande au Canada de faire plus. De hausser ses exportations, de rationner sa consommation et de produire davantage d’aliments de remplacement comme le poisson et les légumes.

La production locale réduit les besoins de transport, ce qui libère les convois ferroviaires pour d’autres usages liés à la guerre, fait-on valoir.

Dans un avis public publié dans Le Soleil du 26 avril 1918 (et dans d’autres journaux) la Commission des vivres du Canada et le Service de surproduction de Québec pressent les citoyens des villes de faire leur effort de guerre. 

«Les services de tout homme qui n’est pas autrement engagé sont requis d’urgence sur les fermes. 

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François Bourque
«Les SS ne sont pas sur Grande Allée»

Chronique

«Les SS ne sont pas sur Grande Allée»

CHRONIQUE / Pendant que le premier ministre est au front tous les jours et «porte la tragédie sur ses épaules», le maire de Québec est confiné à un rôle plus discret.

«François Legault a toute mon admiration», confie Régis Labeaume. «Tu peux pas être insensible. Lui, il l’a tough».

Le maire de Québec a donné mercredi ses premières entrevues depuis le début de la crise. En ce temps du virus, il a fait le choix de la «sobriété» comme il l’avait fait au soir de la mosquée et autres événements d’exception qui agitent la ville. 

«Quand tu es formé pour ça, tu ne vas pas aller danser devant les caméras. Tu fais ta job […] Je rentre le matin, je travaille et on sort quand on a quelque chose à dire».  

Il n’y a désormais plus que cinq personnes à l’étage de l’hôtel de ville où le maire continue de se pointer tous les matins, comme s’il allait de soi qu’un maire ne puisse être ailleurs.  

De son bureau, il dirige la cellule de crise d’une centaine de personnes regroupées au centre opérationnel de mission de la Ville de Québec, à Beauport. 

Plus de 2000 employés de la Ville sont désormais en télétravail. Les autres sont sur le terrain. Lui garde le fort. Et gère.

À la différence des autres niveaux de gouvernement qui ont commencé à tirer des leçons et à vouloir corriger le tir pour une prochaine crise, le maire Labeaume a le sentiment que Québec était prête à affronter ce qui arrive.

Les finances publiques étaient en bon état et la Ville avait commencé à réduire sa dette depuis quatre ans, rappelle-t-il. 

«On est organisés et capables de gérer des crises», dit-il. «On a un plan; il y a 700 inscrits dans le webinaire de la sécurité publique municipale; on a été formés par un gars de l’ONU. On a vécu la légionellose, la mosquée.»

Cela ne met pas la Ville à l’abri des problèmes.

Il faut dire qu'elle n’est pas au front de la santé et de la sécurité des frontières. Elle n'est pas responsable des manques de masques, de matériel, de médicaments ou de personnel dans les CHSLD. Elle tient le rôle facile dans cette crise du virus. 

Sa responsabilité immédiate, c’est «la santé mentale collective», estime le maire. «Gérer la sécurité et les conséquences de la crise, la frayeur». 

Québec va continuer à faire ce qu’elle faisait, mais voudra être plus vigilante. «Des gens vont être marqués. Il va falloir être très attentifs». Aux itinérants par exemple. 

Québec avait déjà annoncé vouloir leur construire un toit. «On est plus convaincus que jamais. Après la crise, on va peser sur l’accélérateur. Il ne faudra pas toujours attendre après les gouvernements. Va falloir que nous autres on investisse là-dedans». 

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François Bourque
«On n’est pas obligés de jouer en culottes courtes»

Chronique

«On n’est pas obligés de jouer en culottes courtes»

CHRONIQUE / On a fini par ne plus s’étonner de voir des représentants patronaux, syndicaux, écologistes et communautaires réfléchir ensemble autour d’une même table à l’avenir du Québec.

Ce dialogue social fait partie du modèle québécois. Un système organique qui repose sur un rôle fort de l’État, un filet social généreux, un certain nationalisme économique dont quelques fleurons qui résistent encore. 

On aime se rassembler, se ressembler, sentir qu’on va ensemble dans une même direction. 

Les taux de satisfaction vertigineux à l’endroit des gouvernements Legault (95 %) et Trudeau (76 %) révélés par le sondage Léger de la semaine dernière, en disent long sur notre inclinaison à se ranger derrière l’autorité. Ce n’est pas inhabituel en temps de crise, mais à ce point, ça en est presque troublant.

C’était avant le scandale des CHSLD. L’étoile du chef aura peut-être un peu pâli, mais on peut penser que l’adhésion aux décisions du gouvernement Legault reste solide. 

Pendant que d’autres débattent, se divisent et se déchirent, nous serrons les coudes, solidaires, résilients, disciplinés. Il n’y a que peu d’exceptions. 

Et maintenant qu’on commence à envisager la relance, on ne se surprend pas de retrouver de larges consensus sur ce qu’il convient de faire. 

Une quinzaine d’acteurs socio-économiques aux horizons divers (et parfois divergents) ont ainsi choisi de parler d’une même voix pour «nourrir la réflexion du gouvernement».

On y retrouve Conseil du Patronat, FTQ, Fondation David Suzuki, urbanistes, écologistes, économistes, militants de l’habitation et de l’économie sociale, etc. 

Le document adressé au gouvernement Legault regroupe une vingtaine de propositions.

Certaines fortes et novatrices; d’autres encore vagues, un peu convenues ou tellement imbibées de bons sentiments qu’elles ne disent plus rien. Mais l’intention est là.

Un exercice de positionnement politique où on cherche à faire entendre sa cause et ses revendications.    

Comme souvent les lobbies à l’approche d’un budget pré-électoral où le gouvernement va distribuer ses surplus. La différence est que le gouvernement n’aura pas de surplus à distribuer et que les «lobbyistes» ne tirent pas la couverte chacun de leur côté mais tous dans le même sens : celui de l’environnement. 

«Une alliance pour une économie verte, un développement durable et des mesures inclusives qui vont servir au plus grand nombre possible», décrit Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat.

Les choix du groupe sont clairs: 

Transport collectif; entretien des routes abîmées mais renoncement à accroître la capacité routière du Québec; 

électrification des immeubles et des véhicules; aménagement structuré du territoire; logement social; achat local; agriculture urbaine; accès Internet haute vitesse pour tous; soutien aux groupes communautaires; partenariat avec les premières nations, etc. 

Pour peu, on croirait que le Conseil du patronat (et les autres signataires) viennent d’embrasser le programme intégral de Québec Solidaire.

Parmi les propositions fortes : utiliser les 9 milliards de $ du Fonds des générations, qui devaient servir à réduire la dette du Québec, pour financer des projets de lutte aux changements climatiques. 

«Nous avons une dette environnementale qui pèse aussi sur les générations futures et qui a une valeur économique», expose M.Dorval. Un jour où l’autre, il va falloir la payer et réduire nos gaz à effet de serre. C’est le bon moment, croit-il.

La proposition des quinze prend résolument parti pour l’achat local. On y propose de faire éclater la règle du plus bas soumissionnaire dans les contrats publics pour introduire de nouveaux critères. 

On voudrait tenir compte de la «notion de durabilité» et s’ouvrir à «l’innovation» et aux retombées pour la collectivité.

«On est des libre-échangistes mais on n’est pas obligés de jouer en culottes courtes», plaide M. Dorval. «Ce n’est pas du protectionnisme, c’est de choisir ce qui rapporte le plus ici». 

Je vous résume ici les principales propositions du groupe des quinze. 

20 idées pour relancer le Québec après la crise

1- Utiliser les 9 milliards de $ du Fonds des générations qui devaient servir à rembourser la dette du Québec pour des mesures de lutte aux changements climatiques. 

2- «Éliminer la règle du plus bas soumissionnaire dans les contrats publics et ajouter des critères de durabilité, d’environnement et d’impact social. 

3- Créer une certification «Fabriqué au Québec» et en faire la promotion.

4- Accélérer l’investissement des 400 M $ prévus pour offrir un accès Internet haute vitesse partout au Québec d’ici 2022.

5- Offrir des crédits d’impôts pour soutenir le télétravail et les commandes en ligne.

6- Que l’État donne l’exemple en facilitant le télétravail à ses employés.

7- Accroître le soutien aux entreprises d’économie sociale et les faire participer à la relance car elles servent le plus souvent un marché et des besoins locaux. 

8– Favoriser la recherche et le développement visant la réutilisation de matières résiduelles.

9- Aider par la formation les employés à migrer vers des emplois dans des secteurs qui produisent peu de carbone et atténuent les inégalités sociales. 

10- Accélérer les projets de transport collectifs prévus au récent plan québécois des infrastructures (Il y en a pour 44 milliards $ d’ici 2030); investir dans les infrastructures de transport actif (vélos, trottoirs, etc).

11- Accélérer le soutien à l’électrification des véhicules publics, des sociétés de transport collectif et de transport de marchandises.

12- privilégier les circuits de livraison courts et l’inter-modalité avec le maritime et le ferroviaire qui permettent de limiter les déplacements à vide.  

13- Accélérer les investissements dans le maintien des actifs du réseau routier plutôt que dans le développement de la capacité routière. Les chaussées sont en mauvais état; c’est le temps de les remettre à niveau. 

14- Accroître les achats d’aliments locaux par les écoles, hôpitaux et ministères; soutenir les marché publics et de quartier; favoriser les circuits courts en alimentation; mener campagne de promotion des aliments québécois.

15- Redynamiser les coeurs de villes et de villages; mettre un fonds de soutien massif au commerce de proximité à la disposition des villes; 

16- Réactiver et bonifier le programme de rénovation résidentielle Rénovert; 

17- Accélérer la conversion à l’électricité des bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels. 

18- Privilégier le bois dans les projets où le gouvernement est le donneur d’ordre. 

19- Restaurer les bâtiments patrimoniaux.

20- Décider conjointement avec les Premières Nations des priorités d’investissement les concernant. 

Les signataires de la proposition: Fondation David Suzuki; Conseil du patronat du Québec; Fédération des travailleuses et travailleurs du Québec; Chantier de l’économie sociale; Vivre en Ville; Propulsion Québec; Ordre des urbanistes du Québec; COPTICOM; Équiterre; Écotech Québec; Association des groupes de ressources techniques du Québec; Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec; Coalition des groupes communautaires pour le développement de la main-d’œuvre; Annie Chaloux et François Delorme, Université de Sherbrooke.

François Bourque
Jean-Yves Duclos: faire atterrir l'avion dans la tempête 

François Bourque

Jean-Yves Duclos: faire atterrir l'avion dans la tempête 

CHRONIQUE / Le gouvernement fédéral ne s’est imposé aucune limite de dépenses dans la lutte aux effets de la pandémie.

Il va au plus urgent, fait ce qu’il croit devoir faire pour protéger les citoyens, travailleurs et petites entreprises. 

Pour permettre à l’avion de se poser dans la tempête et être capable de redécoller le moment venu. 

Je reprends ici l’image de Jean-Yves Duclos, président du Conseil du trésor, avec qui je me suis entretenu un long moment au téléphone, au soir d’une autre longue journée pour lui. 

Il n’y a «pas de plafond», confirme M. Duclos.

Le gouvernement canadien a déjà consenti entre 110 et 120 milliards de dollars en aide directe, évalue-t-il. Et il ne se passe plus une journée sans que le fédéral ajuste ses programmes pour colmater des brèches. 

«On va émerger plus facilement de la crise si on prend soin du contrat social et de notre tissu économique des PME», croit-il. «On a besoin de se tenir ensemble comme société». 

Le gouvernement canadien a fait le pari que la crise sera intense, mais courte, dit-il. «Il n’y a pas de plafond [de dépenses] parce qu’on est vraiment dans une situation de court terme.»

Des économistes croient qu’on a «un mode de voyage en V», rapporte-t-il. «On pique rapidement, on reste pas tellement longtemps sur la piste et on redécolle rapidement». 

On veut bien le croire, mais au moment où je transcris ces lignes, je vois la télé du coin de l’œil. 

Le premier ministre Trudeau prévient qu’un retour à la normale ne sera pas possible avant 12 à 18 mois. Pas avant qu’on ait trouvé un vaccin.

L’avion risque d’être cloué au sol encore un moment.

Député de Québec depuis 2015, Jean-Yves Duclos est le vice-président de la cellule de crise du gouvernement fédéral présidée par sa collègue Chrystia Freeland. 

Elle s’occupe des enjeux intergouvernementaux et des relations (pas faciles) avec les États-Unis. Lui, des enjeux économiques et sociaux. 

J’ai toujours perçu que le mandat au Conseil du trésor était de dire non aux excès de dépenses pouvant mettre les finances publiques en danger.

M. Duclos confirme. 

«Comme président du Conseil du trésor, j’ai un rôle de contrôleur aérien. Je suis en haut dans ma tour et je me m’assure que les avions vont dans la bonne direction et ne font pas d’accidents.»

«Mais quand on est dans un avion et qu’on a une grosse tempête, l’important est de le faire atterrir en protégeant les passagers, l’équipage et le moteur des PME.» 

Il veille à ce que ses collègues du conseil des ministres consacrent toutes leurs énergies à cette «urgence».

Il importe peu alors que notre siège soit en avant ou en arrière de l’avion. «On doit prendre conscience qu’on va tous s’en sortir ensemble.» 

M. Duclos reviendra tout au long de l’entretien sur cette image de l’avion dans la tempête. Il a en mémoire la «grosse erreur» notée par les «historiens économiques» qui se sont intéressés à la grande crise de 1929 et du début des années 30. 

«À l’époque, les gouvernements avaient comme philosophie de ne pas intervenir.» Ils se disaient que l’économie allait reprendre, que le marché ferait son travail et que le chômage allait finir par disparaître.

La crise a duré trois ans.

«On n’a pas les moyens de ne pas prendre les moyens pour agir, croit-il. Lorsqu’un gouvernement ne réagit pas assez rapidement, le risque, c’est de passer d’une récession à une dépression.»

Le pays encaissera ce printemps la plus grande perte d’emplois depuis la crise de 1930, se risque-t-il à prédire.

«Il faut s’assurer que tout le monde a du pain à mettre sur la table.» 

Il n’ose pas imaginer la «crise sociale qu’il y aurait eu si des millions de Canadiens s’étaient retrouvés avec zéro dollar pour passer à travers les prochaines semaines». 

Le gouvernement a fait le pari d’une crise courte, mais un moment viendra où il faudra rendre des comptes. «Ce sera une discussion importante à avoir. S’asseoir et voir comment on redécolle, à quelle vitesse et à quelle altitude on a besoin d’aller.» 

Dans le meilleur scénario, le pays pourrait «retourner assez rapidement à la vitesse de croisière et là, les revenus de l’État vont revenir». 

Il ne serait pas nécessaire alors de «changer beaucoup les programmes et les projections d’investissement», dit-il. 

Et dans le cas contraire? 

«Ce qui serait pas mal pire, ce serait de perdre notre avion et de rester au sol longtemps et de tomber en détresse.» 

«La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement fédéral avait au départ une situation fiscale très enviable, dit-il. 

«Le rapport de la dette par rapport à l’économie est le plus faible de tous les pays du G7 et de loin. Trois fois plus faible que celui des Américains. On a encore une capacité fiscale considérable», analyse-t-il.

Peut-être, mais c’est justement ça qui en inquiète plusieurs. On ne doute pas de la capacité fiscale et d’emprunt du pays. C’est la capacité de payer des citoyens qui préoccupe. 

«On a sous-estimé la menace que posait un virus à l’échelle planétaire», confesse M. Duclos. 

«C’est quelque chose qui nous a échappé comme citoyens et comme gouvernement. Des experts nous l’avaient dit. On n’a peut-être pas été suffisamment à l’écoute». 

C’est vrai de tous les gouvernements, mais M. Duclos insiste. «Le gouvernement fédéral en particulier n’était pas prêt autant qu’il aurait dû.»

Équipements de protection individuelle, infrastructure de recherche et de développement de vaccins, etc. Le fédéral «n’a pas suffisamment investi là-dedans en utilisant les super grappes médicales et technologiques» au pays. 

«C’est une leçon fondamentale qui va nous animer pour la période post-crise.» L’autre leçon est celle du «filet social». 

«On savait que le filet de l’assurance emploi était un peu trop percé, ne couvrait pas assez grand, mais on n’a pas procédé assez rapidement à sa réforme.»

Créé à la fin de la dernière Guerre mondiale, le programme «n’était pas adapté» à la crise actuelle, constate-t-il. «On peut et on doit faire encore mieux.»

Cela dit, le filet social canadien fait l’envie de beaucoup d’autres pays, rappelle-t-il, comme pour s’excuser d’avoir été critique envers l’assurance emploi. 

«Il y a une réflexion sociale très importante à avoir» sur les conditions salariales des employés des secteurs essentiels. «Préposés, infirmières, ceux qui prennent soin des aînés. Il y a eu un éveil social autour des conditions de ces gens.»

Des normes nationales, des transferts accrus aux provinces, une aide directe aux employeurs? Le moyen reste à préciser. 

«On va toujours devoir être respectueux des compétences des provinces, mais le gouvernement a aussi la responsabilité de faire valoir ce qu’il pense être bon pour une bonne société. Je pense que cette discussion va avoir lieu.»

François Bourque
La pandémie et les projets de transports

Chronique

La pandémie et les projets de transports

CHRONIQUE / Quel sera l’impact de la pandémie sur les grands projets d’infrastructure de transport?

Dans ma chronique de samedi, j’ai évoqué l’hypothèse d’une augmentation du télétravail avec l’expérience acquise pendant la crise.

Cela signifierait moins de déplacements, moins de congestion et moins de besoins pour un troisième lien, ai-je suggéré. On pourrait avoir besoin de ces milliards de dollars pour payer la facture de la pandémie.  

Et le tramway? De s’indigner des lecteurs. 

«Les changements que vous envisagez rendront inutile le projet de tramway», m’a écrit l’un d’eux. 

Le tramway est en «parfaite opposition» avec le principe de distanciation physique recommandé en temps de pandémie, d’insister un autre.

On peut en effet se demander si la pandémie affectera la perception et la fréquentation future du transport en commun.

«Combien de temps la phobie et la peur vont-elles durer?» se demande le professeur Jean Dubé, de l’École supérieure d’aménagement du territoire de l’Université Laval. 

«Cela peut jouer en faveur de l’auto et de la banlieue», perçoit-il. «L’appui au troisième lien sera plus fort avec la phobie du transport en commun.»   

Cela vaut pour les autres transports collectifs et pour tous les lieux de rassemblement.

Le Réseau de transport de la Capitale (RTC), qui encaisse une baisse d’achalandage de 80 % depuis que Québec est en «pause», estime que la peur d’un impact négatif est une «question hypothétique».   

«Le RTC présentait de bons chiffres avant la crise. Avant d’appréhender un tel impact, il faudra documenter, mesurer et proposer des solutions pour contrer le phénomène, le cas échéant», explique la porte-parole du RTC.

Le retour à la vie «normale» sera sans doute progressif. Les craintes devraient s’estomper avec le temps. 

Si la mémoire collective fonctionnait pour le virus comme pour la politique, tout serait oublié dans six mois, mais on peut penser que ce sera plus long cette fois-ci.

***

L’hypothèse d’une augmentation permanente du télétravail que j’évoquais samedi reste à démontrer. 

«Les gens ne sont pas tous bien installés à la maison. Le désir de se rasseoir et de se côtoyer» va ramener les gens au bureau, prévoit l’économiste Jean-Pierre Lessard de la firme-conseil Aviseo. 

Mais on verra plus de flexibilité des employeurs si quelqu’un a la grippe, croit-il.

Ou plus de «pression» pour que les employés malades travaillent de la maison, redoute Jean Dubé.

«Je doute que la congestion va se régler avec le télétravail. On va vite retrouver le même beat», prédit M. Dubé.

Il faudra alors se demander quel est le moyen le plus efficace pour réduire la congestion. Sa réponse est sans équivoque : le transport en commun. 

On parle par ailleurs de ralentissement économique. Ou pire, d’une récession. 

Ce n’est pas dans l’arsenal courant des gestionnaires de transport, mais c’est un des moyens les plus sûrs pour calmer la congestion. 

Celle-ci augmente en période de prospérité et s’atténue dans les périodes plus creuses lorsque moins de gens travaillent ou n’ont plus les moyens d’une deuxième ou troisième voiture par ménage.

Le transport en commun pourrait y retrouver son élan perdu.  

***

Les investissements dans le transport collectif ont deux fois et demie plus d’impacts que ceux qui visent le transport en automobile, suggère une étude Secor menée pour la Chambre de commerce de Montréal. (Voir autre texte ci-dessous)

Le calcul date un peu (2010) mais ça n’a dû changer beaucoup, estime Jean-Pierre Lessard de la firme-conseil Aviseo.

C’est utile de l’avoir à l’esprit au moment où les gouvernements s’apprêtent à accélérer les projets d’infrastructures pour relancer l’économie au sortir de la pandémie. 

Mettre l’argent dans les projets de transports collectifs est plus payant que dans les projets routiers en terme de «valeur ajoutée» et de création d’emploi, indique l’étude. 

La logique voudrait qu’on privilégie ces projets.  

L’ennui est que les projets de transport collectif sont par nature de grands projets et qu’il y a une limite à pouvoir bousculer les choses. 

Il y a des étapes incompressibles dans la planification et l’approbation des grands projets. C’est vrai aussi des projets routiers. 

Voudrait-on devancer le troisième lien qu’on ne pourrait pas escamoter les études de sols, les forages préalables, les analyses économiques et enjeux techniques.

Compresser les évaluations environnementales ne serait pas très avisé non plus. On risquerait plus tard le regretter.  

Si l’objectif est de relancer rapidement l’économie, il est probable qu’on se tournera vers des projets routiers traditionnels plus petits qui ne commandent pas d’études ou d’expertises particulières. 

Cela fera travailler des entreprises locales plutôt que de gros bureaux ou consortiums. 

Avec la chute du prix du pétrole et de ses dérivés, l’asphalte n’aura jamais coûté si peu à produire. Les gouvernements voudront en dérouler un maximum, même si l’effet économique en est limité. 

***

Où est le maire Labeaume, me demandent beaucoup de lecteurs. On ne le voit plus. Est-il malade?  

Pas que je sache. 

Depuis le 12 mars, M. Labeaume a assisté à deux séances du conseil et tenu une dizaine de points de presse. Comme il y a beaucoup parlé du virus, ses propos se sont un peu perdus dans le reste. 

Il y a aussi qu’une partie de la visibilité de M. Labeaume tenait à ses présences à des événements publics, inaugurations, annonces de programmes ou de projets. Tout cela est interrompu. 

Et puis il faut le reconnaître, les médias ont probablement moins d’intérêt ces jours-ci pour ce qui vient de la ville et du maire. 

La santé publique est surtout l’affaire des gouvernements et c’est beaucoup M. Legault, M. Arruda et Mme McCann qui occupent ces semaines-ci l’espace public. Ça en laisse moins pour les autres. 

Cela n’empêche pas le maire d’être au bureau et de travailler aux affaires de la Ville, comme on l’a vu cette semaine avec le programme d’aide pour les commerçants.

Rassurés? 

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LES MULTIPLES EFFETS D’UN TRAMWAY

François Bourque
Comment la pandémie va changer les villes

François Bourque

Comment la pandémie va changer les villes

CHRONIQUE / Aucune épidémie, tragédie ou attentat terroriste n’a fait disparaître le besoin de se regrouper dans les villes pour y vivre, y travailler et s’y divertir. 

Mais une des questions qui va se poser au sortir de la pandémie est celle de la densification. 

Les grosses villes du monde ont été plus durement touchées par le virus que les régions plus petites ou éloignées. 

Ce n’est peut-être qu’une question de temps avant que toutes soient atteintes aussi. Mais il tombe sous le sens qu’une densité forte est un vecteur de contagion plus lourd que des milieux de vie aérés. 

Les principes de développement durable nous ont poussés depuis quelques décennies à mieux occuper l’espace des villes desservies par les services publics. Cela a mené à une densification souvent intense. Trop parfois.

Des enjeux de santé publique pourraient cependant inciter à revoir ce modèle. Pour affronter de nouvelles pandémies, devrait-on envisager des villes et des quartiers avec davantage de «distanciation» naturelle? 

Comme dans les banlieues nord-américaines de l’après-guerre à une époque où l’étalement des villes n’était pas une préoccupation. 

Un retour vers l’étalement urbain? 

«On a dit ça au début de l’informatisation, au début des années 80», se souvient François DesRosiers, professeur au département de finance, assurance et immobilier à l’Université Laval. 

«On avait prévu une baisse de l’intérêt pour des localisations centrales et plus d’intérêt pour la périphérie».

Ça ne s’est pas produit. 

«On a souvent des surprises», a-t-il constaté en 40 années de recherche. «Les effets se croisent, s’additionnent, se soustraient, se multiplient». «Je n’ai pas de boule de cristal et je ne suis pas futurologue», prévient-il. 

«Mais si quelque chose doit rester, ce sera le télétravail». La pandémie «va avoir montré que beaucoup de choses sont possibles à distance».

«Il est possible que cette expérience de télétravail relance l’intérêt pour la périphérie; que cela remette le bungalow au goût du jour». 

Mais l’effet sera limité.

«La démographie, c’est plus fort que le reste et elle ne va pas changer», pense M. DesRosiers. 

La population vieillissante continuera d’être attirée par les services centraux. «C’est ce qui explique le retour au centre-ville depuis les années 80».

Ce qui ne change pas non plus, c’est l’intérêt pour les «contacts sociaux au centre-ville». 

Soit. 

Mais voudra-t-on continuer à construire les mêmes grands ensembles immobiliers qui augmentent les risques en cas d’épidémie? 

On ne va évidemment pas se mettre à démolir les grandes villes ni les grands ensembles immobiliers. 

Mais on voudra peut-être en adapter les formes, les aires de circulation, la taille des cafétérias et des espaces communs, les accès aux ascenseurs. 

Trouver des solutions de design permettant aux citoyens de socialiser sans être cordés comme des sardines. D’avoir un meilleur accès aux balcons et sorties extérieures. 

On voudra peut-être revoir aussi les espaces de commerce et de services publics. Imaginer des allées plus larges, des accès aux caisses moins confus et plus aérés, etc. 

Les clients vont-ils s’inquiéter des foules au restaurant, demander des tables plus espacées? Voudront-ils autant s’entasser dans les bars et salles de spectacles? 

Ce sont autant de changements qui trouvent un sens dans un contexte de santé publique, mais il y a aussi une réalité économique. 

Pour qu’un restaurant puisse vivre, ça prend des tables et une densité minimale, rappelle M. DesRosiers. 

Cela vaut aussi pour les projets immobiliers. Il faut de la «rentabilité». «Si on réduit la densité, cela peut augmenter les coûts d’occupation». Et de loyer.

Des commerces sur rue qui déjà en arrachaient avec la montée du commerce en ligne et des grandes surfaces risquent de ne pas survivre à la «pause» du virus.

Des citoyens auront développé des habiletés technologiques (et peut-être le goût) pour les commandes en ligne et les services de livraison. Cela risque d’accélérer le mouvement de «dématérialisation» du commerce. 

Le paysage, le patrimoine et la qualité de vie des quartiers vont en souffrir. 

Les gouvernements «supérieurs» ont pris en charge les principaux enjeux de santé publique.

Les villes devront maintenant s’occuper de la «santé publique» des rues commerciales. 

Trop tôt encore pour préciser lesquelles des mesures de protection physique contre la propagation du virus sont là pour rester, mais on peut penser qu’il y en aura.

Cordons de files d’attente, plexiglas aux caisses et aux guichets, distributeurs de désinfectant risquent de resurgir au premier épisode de grippe ou de gastro. Verra-t-on des lavabos et du savon s’ajouter au mobilier urbain? 

Les villes vont s’adapter au virus comme elles se sont adaptées au 11-Septembre et autres attentats terroristes qui ont suivi.

On a vu les contrôles de sécurité être resserrés dans les aéroports, aux portes des lieux de spectacles et autres rassemblements publics. Avec tous les excès que cela peut engendrer. 

Il a suffi d’un shoe bomber pour qu’on nous demande de se déchausser avant de monter dans les avions. 

Le jour approche peut-être où on voudra prendre notre température ou nos signes vitaux à l’entrée des salles de spectacles, dans les transports collectifs ou les lieux publics. 

Il faudra s’y résigner, comme il a fallu se résigner à passer dans les détecteurs de métal, subir les fouilles de sacs et les clôtures des festivals.

Cela risque de changer le rythme des villes. Les mouvements seront plus lourds, plus compliqués. 

On verra peut-être des files d’attente là où il n’y en avait jamais eu. Comme depuis quelques jours aux portes des épiceries et des pharmacies. Je ne veux pas «paranoïer», mais je me méfie. 

Les changements induits par la pandémie ne seront pas que négatifs. On peut imaginer le retour de circuits d’approvisionnement plus courts, avec davantage de produits locaux, en alimentation notamment, et de façon plus large dans tout qui est essentiel à la survie. 

On ne voudra plus dépendre autant de ce qui vient de loin. L’agriculture urbaine et de proximité, qui avait déjà la cote depuis quelques années, pourrait connaître un nouvel essor. 

Les villes peuvent ici jouer un rôle important par leurs politiques de zonage, de soutien aux jardins communautaires, d’encouragement aux petits, etc. 

Ce qui risque de changer aussi, pas pour le mieux cette fois, c’est la relation aux autres et aux autorités. Vivra-t-on dans l’insécurité chaque fois que quelqu’un toussera au théâtre ou dans la rue? 

Va-t-on commencer à se méfier en permanence les uns des autres, à se surveiller, se dénoncer?

La géolocalisation des personnes à risque annoncée cette semaine par la Sûreté du Québec donne un avant-goût de ce que sera peut-être l’avenir. 

Cela peut se justifier dans le contexte de la lutte au virus.

C’est d’ailleurs avec de tels outils technologiques que la Chine, la Corée du Sud et d’autres, en Italie notamment, ont réussi à contraindre la propagation du virus.

Des informations sur les déplacements des personnes «soupçonnées» d’être porteuses du virus ont été diffusées en temps réel pour prévenir les voisins et la communauté. 

Loin de s’opposer à cette diffusion, des citoyens en Corée du Sud en ont réclamé davantage. 

On voit la même chose ici. Ce ne sont pas seulement les autorités qui imposent, mais les citoyens qui réclament plus de contrôles et qui dénoncent les «contrevenants». 

Une fois les mécaniques de géolocalisation en place, où va-t-on s’arrêter? Cela pose la question du droit à la vie privée.

Rien de nouveau, direz-vous. La vie privée n’existe plus (ou beaucoup moins) dès lors qu’on adhère aux Facebook et autres réseaux sociaux. La pandémie va cependant accélérer les mouvements en cours. 

«Aplatir la courbe» de propagation du virus, nous a-t-on martelé ces dernières semaines. 

À défaut de pouvoir empêcher le virus de se répandre, on veut éviter que tout le monde l’attrape en même temps, ce qui forcerait des hospitalisations au-delà de la capacité d’accueil des hôpitaux. 

La stratégie vaut aussi pour la lutte à la congestion sur les routes. 

Aplatir la courbe des déplacements et l’étaler dans le temps. 

On n’empêchera pas toute circulation le matin et le soir. Mais on peut essayer d’aplatir l’heure de pointe pour que tout le monde n’arrive pas sur le pont ou sur l’autoroute en même temps.

Moins de déplacements en même temps, cela signifie moins de congestion. Et moins de besoins pour un troisième lien et autres nouvelles infrastructures routières. 

Ça adonne bien. On pourrait avoir besoin de ces milliards de dollars pour payer la facture de la pandémie.

François Bourque
Le maire trouble-fête

Chronique

Le maire trouble-fête

CHRONIQUE / En apprenant le décès d’Émile Loranger, je suis allé relire d’anciennes chroniques publiées au fil des années. Vous en reconnaîtrez des passages dans le portrait qui suit. 

Quand il a «perdu sa ville» lors des fusions de 2001, Émile Loranger est d’abord rentré chez lui, en invoquant des raisons de santé.   

Puis il a pris la route et a traversé quarante états américains. Un soir, à San Diego, le regard tourné vers la mer, la question a surgi : «Est-ce ça que je veux faire le restant de mes jours ?» Il avait 56 ans. 

En rentrant au pays, il s’est engagé dans les «défusions» et la première nouvelle qu’on a eue est qu’il allait se représenter à la mairie en 2005 où il sera resté jusqu’à son décès. Complication cardiaque. 

Pendant cette parenthèse de quatre ans loin de la mairie, ce n’est pas le pouvoir qui lui avait manqué, mais le «trip» de régler le problème du citoyen qui cogne à sa porte, m’avait-il expliqué. 

Il avait besoin, comme nous tous, de se sentir utile à quelque chose. Jusqu’à se croire essentiel. 

Au matin de la renaissance de L’Ancienne-Lorette, en 2005, il était rentré à l’hôtel de ville et avait allumé les lumières. Plus un seul crayon dans l’armoire, plus de photocopieur, plus d’employé. Il avait devant lui une ville à reconstruire. 

Il a placé son épouse à la réception, son ami et attaché politique à la direction générale, une militante de son équipe au poste de greffière. 

Après avoir évalué les autres besoins, il a embauché trois personnes là où il estimait qu’il en aurait fallu quatre pour faire le travail. Le maire se souciait des dépenses.  

Ingénieur de formation né à Cap-de-la-Madeleine, M. Loranger avait milité dans une association de payeurs de taxes avant de venir à la politique. 

Lorsqu’il fut élu pour la première fois en 1983, L’Ancienne-Lorette consacrait 40 % de son budget au remboursement de la dette. Au moment des fusions, il avait ramené la dette presque à zéro. 

Il avait bâti sa réputation en payant cash les infrastructures de sa ville. 

En n’investissant pas assez, ont toujours dénoncé ses adversaires.  

M. Loranger aimait poser en gestionnaire rigoureux, mais prenait pour lui-même des libertés qu’il n’aurait pas consenties aux autres. 

Lorsque son employeur de l’époque d’avant la mairie, le gouvernement du Québec, l’avait tabletté, il racontait avec amusement être resté chez lui pendant deux ans, payé à ne rien faire.

Pour les administrations municipales, novembre est souvent le moment des derniers arbitrages et des choix difficiles avant le dépôt du budget. 

Cela n’a pas empêché M. Loranger de partir en vacances moins d’un an après son retour à la mairie (2006). Un mois en Floride en novembre, loin des vicissitudes de l’automne et de la ville. Mais près de son téléphone et de ses courriels, assurait-il. 

La carrière politique de M. Loranger fut ainsi rythmée par ces longs séjours dans le sud. Il ne se formalisait pas des critiques et railleries.  Il n’était pas homme à douter de ses choix.  

Nous l’avions alors questionné. Regrettait-il son retour en politique? Il assurait que non, mais laissait entendre que si des élections avaient lieu le lendemain, il ne se représenterait pas. Nous étions en 2006. 

Pendant l’intermède où il avait perdu sa ville, il avait goûté à la «liberté totale». «La plus belle job, c’est la pension», disait-il, alors. Il avait maintenant 60 ans. 

M. Loranger s’est bien sûr représenté à l’élection suivante, puis à celle d’après et à d’autres ensuite.

Sa carrière politique fut ainsi rythmée par des allusions à son départ probable, mais il trouvait chaque fois un motif de poursuivre le combat.

Car pour lui, la vie politique en était un. 

Combat contre ses collègues maires de l’époque de l’ancienne Communauté urbaine; contre la Ville de Québec; contre l’agglomération; contre le gouvernement; contre les instances administratives et judiciaires; contre ses adversaires politiques et plus récemment contre l’ensemble des élus du conseil où il a fini par se retrouver isolé.  

Le maire a une «attitude d’animateur de tribune téléphonique», décrivait il y a quelques années, un adversaire au conseil. Si le citoyen ne pense pas comme lui, il raccroche et passe à un autre appel. 

Des conseillers qui n’appartenaient pas à son équipe disaient se sentir comme des «intrus dans un party de famille». 

M. Loranger n’aimait pas l’opposition. Quand elle venait des autres. 

Mais si c’est lui qui tenait le rôle, la dissidence, la transparence et l’accès à l’information redevenaient des vertus démocratiques. À ma connaissance, il s’est toujours rendu disponible pour les médias. 

La ville lui appartenait. 

Il a longtemps lancé ses campagnes électorales dans les locaux de l’hôtel de ville en s’y faisant applaudir par les fonctionnaires. Jusqu’à ce que le gouvernement y mette le holà. 

J’avais pris le temps de l’observer il y a quelques années à la table du conseil d’agglomération. Il était comme dans mes souvenirs de l’ancienne Communauté urbaine et autres tables communes. 

Il regarde, épie, cherche les regards. Il s’esbroufe, s’esclaffe, parle beaucoup, s’écoute au moins autant, avais-je alors écrit. 

À chaque détour de l’ordre du jour, il tente le coup, lance la question qui tue. Il avance, recule, veut surprendre l’administration.  

Émile Loranger était un personnage. Il appartenait au folklore politique de la région de Québec. Presque caricatural.

Un politicien chargé de contradictions : colérique et charmeur; querelleur et conciliant; despote populiste et démocrate à ses heures; à la fois dévoué et dilettante. 

Un Don Quichotte. Un loose canon. Une boîte à surprises. On pourrait multiplier longtemps les images. 

Il prenait plaisir à jouer les trouble-fêtes, à ramer à contre-courant, à attirer l’attention. Assez qu’on avait fini par prendre avec un grain de sel ses sautes d’humeur et états d’âme. 

***

Émile Loranger aura habité le paysage de L’Ancienne-Lorette et de la scène politique régionale pendant près de 40 ans. Un exploit. Les citoyens de sa ville lui faisaient confiance. Lui pardonnaient chaque fois ses écarts de langage ou de comportement. Avaient la conviction que M. Loranger représentait bien leurs intérêts. 

C’est peut-être le seul jugement qui compte après tout. Plus que nos analyses et critiques du style de ce maire atypique.

Je me suis souvent demandé ce que les citoyens de L’Ancienne-Lorette avaient vraiment gagné à se ranger ainsi, inconditionnellement, derrière le chef de leur village gaulois.  

Les hausses de taxes ont fini par rattraper L’Ancienne-Lorette. La faute en partie à des factures gonflées et injustifiées de l’agglomération de Québec, mais aussi le résultat de choix locaux de l’administration Loranger. 

Entièrement enclavée, la ville n’a depuis longtemps plus de territoire à développer. Pour grandir, elle doit reconstruire sur elle-même, ce qui est toujours plus compliqué.  

J’avais posé la question à monsieur Loranger un an après la «défusion» : qu’y avez-vous gagné? Un déneigement plus rapide, un meilleur sentiment d’appartenance et «plus de respect», avait-il répondu.

Je suis de ceux qui pensent que M. Loranger aurait dû avoir la sagesse de se retirer il y a un moment déjà. Avant qu’il soit trop tard. 

Son dernier bout de route aura été pénible avec une histoire de harcèlement professionnel et une suspension de 60 jours pour des manquements à la Loi sur l’éthique et la déontologie en matière municipale.

Cet entêtement à rester en poste fera en sorte qu’on risque de se souvenir de M. Loranger uniquement pour les mauvaises raisons. Ce serait injuste.  

À LIRE AUSSI : Émile Loranger, maire de L’Ancienne-Lorette, meurt à 73 ans [PHOTOS]

François Bourque
COVID-19: monsieur Foster touche du bois

Chronique

COVID-19: monsieur Foster touche du bois

CHRONIQUE / Ça avait commencé par l’appel d’une voisine. Elle s’inquiétait du silence. Et de l’odeur dans le corridor. Il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas entendu de bruit chez son voisin.

Dans les logements du centre-ville, le réflexe est souvent de se mêler de ses affaires, mais ce jour-là, la voisine a fini par téléphoner.  

Le décès remontait à 4 ou 5 jours. 

D’autres voisins ont aussi téléphoné. D’autres corps ont été retrouvés. Assez que la direction a fini par demander qu’on aille cogner aux portes.

Cet été de 2007, la canicule a fait 10 morts dans les logements sociaux de la Ville de Québec. Des personnes âgées, j’imagine. Ce sont les plus vulnérables à la chaleur. 

L’histoire n’avait pas fait les médias à l’époque, mais «ça nous a tous marqués», rapporte le directeur-général de l’Office municipal de l’habitation de la ville de Québec, Claude Foster.

«L’odeur de la mort dans les immeubles. Tu ne veux pas revivre ça».

L’Office municipal, qui gère 10 000 logements sociaux dans 440 immeubles et adresses de Québec, L’Ancienne-Lorette et St-Augustin, a depuis revu certaines pratiques. 

«On a tous évolué après la crise», décrit M.Foster. 

Le mot clé : «On est devenus plus attentifs». Une spécialiste des «aînés» a été embauchée, on fait mieux les suivis, etc. 

«On n’est jamais prêt à 100 %», dit-il, mais lorsque la crise du virus a éclaté, l’Office a vite su quoi faire.      

M.Foster «touche du bois». 

En date de lundi, pas d’infection rapportée parmi les 170 employés de l’Office ni parmi les 15 000 à 16 000 résidents, dont 2700 ont plus de 70 ans. 

Les mesures déployées à l’Office pourraient inspirer d’autres propriétaires de logements. C’est un peu pour ça que je vous en parle.

Depuis la semaine dernière, on s’applique à joindre les plus de 70 ans. Un par un, par téléphone. On a commencé par les 90 ans et plus, puis les 80 ans et ces jours-ci les 70 ans.  

«On ne veut pas que les gens se referment; on prend contact pour briser l’isolement».

Au téléphone,  on rappelle les consignes de confinement et de lavage des mains et surtout, on pose des questions. 

Des symptômes? Des proches sur qui pour pouvez compter? Des problèmes avec des voisins? Vous avez les numéros de téléphones si ça ne va pas? 

L’échange dure en moyenne une dizaine de minutes. Ça aide à «réduire le stress et à calmer la pression». 

Au bout de chaque nom, l’employée appose un collant rouge ou vert. Les «rouges» seront rappelés plus souvent. Au besoin on réfère des locataires au service 211 ou à des organismes communautaires.

Lundi, à la fin de l’après-midi, une travailleuse sociale de l’Office a envoyé ce message à ses collègues : 

«Salut la gang!

Ma journée tire à sa fin et j’ai pu parler à 26 personnes. J’ai terminé St-Vallier et fait quelques appels au 201 du Roi et au 183 Chateauguay. 

Les gens sont tous reconnaissants pour cet appel de courtoisie et dans l’ensemble, ils sont tous assez bien organisés.

Je vais continuer ma mission demain matin».

Bonne soirée à vous»

M.Foster touche encore du bois.  

Jusqu’à maintenant, le plan de match fonctionne. «Je suis réellement fier. Les gens respectent les consignes». 

Des locataires ont voulu protester parce les tables et fauteuils et des aires communes ont été remisées et que les salons communautaires sont fermés. La révolte a vite été matée. M.Foster ne se fait cependant pas d’illusion. 

Après trois semaines dans un studio ou un 3 et demi, il y aura des «soubresauts». «Des petits bobos vont sortir».

Beaucoup d’employés ont été ré-affectés à d’autres tâches. Les plombiers et électriciens font du nettoyage et de la désinfection; des administratifs font des appels aux locataires, etc. 

Si des locataires se regroupent d’un peu trop près au pied des ascenseurs, on intervient. Des cas exceptions, insiste le DG.   

Deux fois par jour, les employés reçoivent un communiqué sur l’état des choses.    

***

Les prochains loyers sont dus pour le 1er avril. Pour maintenant donc. La majorité des locataires font des paiements pré-autorisés, mais d’autres paient encore en argent. Ils se pointeront au bureau mercredi. 

M.Foster croyait d’abord que le respect d’une distance de six pieds pouvait suffire, mais s’est finalement laissé convaincre d’installer des plexiglas devant les guichets. 

Si des locataires sont incapables de payer parce qu’ils viennent de perdre leur emploi, l’Office sera accommodant. Environ 25 % les locataires de moins de 55 ans ont un travail. La proportion chute à 4 % chez le 55 ans et plus.

L’hécatombe des pertes d’emplois des dernières semaines n’a pas encore provoqué de bousculade aux portes de l’Office, mais M.Foster s’attend à des demandes en hausse avec le virus. 

Il y a actuellement 2300 ménages sur la liste d’attente d’un logement social à Québec. La priorité est donnée à ceux dont la situation est la plus précaire. Une demande nouvelle peut ainsi se retrouver au sommet de la liste si la situation l’exige.

***

Voilà. Une histoire sans histoire ou presque. L’histoire d’une organisation qui a appris du passé en dépasse aujourd’hui son mandat premier de gérer un parc de logements. Jusqu’à maintenant, le plan tient. On touche du bois. 

Prenons des notes. Les crises sont l’occasion de revoir les organisations du travail, les relations avec les clients, avec les employés, avec les locataires, avec les voisins, etc.  

Pas toujours, mais souvent pour le mieux.

François Bourque
Ceux qui écoutent et ceux qui n’écoutent pas

François Bourque

Ceux qui écoutent et ceux qui n’écoutent pas

CHRONIQUE / Pourquoi des citoyens suivent-ils scrupuleusement les consignes de «distanciation» et d’isolement alors que d’autres les ignorent? 

À quoi tient cette différence de comportements qui fait que les efforts des uns risquent parfois d’être plombés par l’insouciance des autres?

Quels sont les facteurs «individuels et socioculturels» qui influencent les comportements face à la COVID-19?

C’est ce que l’anthropologue Ève Dubé, du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval, tentera de comprendre dans un projet de recherche lancé il y a quelques jours. 

Une des hypothèses est que l’adhésion aux consignes est influencée fortement par «les gens autour de nous», proches, familles, voisins. Un effet d’entraînement qui nous amène dans un sens où dans l’autre. 

Mme Dubé croit aussi que le niveau d’adhésion aux consignes publiques dépend du niveau d’empathie et de confiance «préexistant» envers le gouvernement.

La forte popularité du gouvernement Legault avant la crise ferait en sorte que ses consignes sont mieux suivies. 

Inversement, c’est plus difficile pour un gouvernement en déficit de «confiance», expose-t-elle. 

Une question m’est venue, à laquelle on n’aura jamais de réponse. 

Que se serait-il passé si la crise avait éclaté à la fin du dernier gouvernement libéral? 

Les sacrifices exigés des citoyens et entreprises du Québec pour lutter contre la propagation de la COVID-19 auraient-ils été aussi bien acceptés? 

Le premier ministre François Legault et sa ministre Danielle McCann incarnent compassion et empathie. 

Aurait-on écouté de la même façon Philippe Couillard et Gaétan Barrette, perçus comme suffisants et incapables d’empathie? 

Ma réponse, pas du tout scientifique, vaut la vôtre.

Dans le contexte où il y a beaucoup de confusion dans d’information, le gouvernement doit envoyer un «message clair sur ce qu’on sait, sur ce qu’on ne sait pas» et trouver des «réponses aux questions», croit Mme Dubé. 

Elle note ici la performance de M. Legault qui est un «modèle pour les communications avec ses points de presse quotidiens aux côtés du Dr Horacio Arruda».

«Ils font un excellent travail; je nous trouve bien chanceux», dit-elle. D’autant plus impressionnant que «les recommandations changent de jour en jour» et que «l’anxiété monte, on le sent». 

Au cours des prochaines semaines, l’équipe d’Ève Dubé va utiliser «l’intelligence artificielle» pour scruter les réseaux sociaux et les commentaires sur le virus dans les pages de nouvelles.

Elle va s’intéresser aux sujets de conversations, aux «influenceurs», aux arguments utilisés; elle souhaite mesurer la portion de «désinformation» par rapport aux «bonnes informations»; comprendre pourquoi telle information se diffuse plus qu’une autre, jusqu’à devenir parfois «virale».

L’objectif est de documenter les résistances face aux consignes afin «d’outiller la santé publique à mieux communiquer».

Son équipe a reçu une subvention de 500 000 $ de l’Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) pour mener les travaux. 

Mme Dubé pense pouvoir obtenir des premiers résultats dans quelques semaines. Avant la fin probable de la crise donc. 

La perception actuelle est que les jeunes et les personnes âgées sont les plus réticents à suivre les consignes d’isolement, observe la chercheuse. 

Il n’y a cependant «pas de bonnes indications» à savoir si c’est vrai ou si c’est une perception.

«Les gens sont à l’affût du coupable. Tout le monde se surveille. Les gens deviennent rapidement agressifs». 

Le choix méthodologique de travailler dans l’information «virtuelle» fait en sorte que la recherche va cibler davantage les jeunes que de personne âgée. 

Il est prévu compléter avec des groupes de discussions, notamment avec des personnes âgées, plus tard à l’automne ou quand ça deviendra possible.

Lors de recherches précédentes, Mme Dubé a travaillé sur la résistance aux vaccins dans la population.

Ce n’est pas un gros problème au Québec où 85 % à 95 % des enfants reçoivent les vaccins recommandés. Pas loin du 100 %, si on inclut ceux pour qui il ne manque que quelques doses. 

Au final, à peine 1 % de «très anti-vaccins» qui croient à la «théorie du complot», note Mme Dubé. 

Il y a des résistances plus fortes ailleurs, en France notamment et en Afrique où le vaccin est souvent perçu comme une opération «colonialiste» menée par des «blancs».

Les motifs de résistance aux vaccins sont variables et dépendent des contextes, observe Mme Dubé : familles, environnement social, culture, etc.

Certains croient les vaccins dangereux et craignent pour leur sécurité.

D’autres mettent en doute leur pertinence. Pourquoi se faire vacciner pour des maladies disparues de la terre ou presque? (ex. : polio) 

Dans le cas de la grippe, les personnes âgées sont habituellement les plus enclines à se faire vacciner. 

Pourquoi seraient-elles plus réticentes aux mesures de confinement? Cela fait partie des questions auxquelles Mme Dubé aimerait pouvoir trouver des réponses. 

Le printemps

C’était l’heure où le soleil se couche. J’ai levé la tête en entendant leurs cris. Les premières oies de la saison. 

Quatre ou cinq tout au plus, ramant à distance mesurée derrière la meneuse, comme si elles connaissaient la consigne. 

J’ai attendu. 

Il n’en est pas venu d’autres. Peut-être ont-elles été bloquées à la frontière. Ou retenues quelque part en quarantaine.

Sous la grande épinette dans ma cour, un nain de jardin. Ça a commencé par une blague, il doit y avoir une bonne dizaine d’années. Un peu plus peut-être.

Nous l’avions trouvé devant la maison à notre retour, planté entre les hostas. Un nain aux couleurs des Canadiens, avec un CH sa tuque. 

Nous avons appris plus tard que c’était ma belle-sœur. Un geste de dérision. L’équipe avait sans doute raté les séries cette année-là aussi et elle avait voulu s’amuser à nos dépens. Nous avons ri.

Ce qu’elle n’avait pas vu venir, c’est que nous avons adopté le nain. Nous l’avons placé à l’abri des regards, derrière la maison, près de la pierre sous l’épinette. 

Depuis, il nous dit les saisons. 

Caché dans les herbes hautes l’été; tapissé de feuilles mouillées poussées le vent en automne; enseveli jusqu’à disparaître sous la neige en hiver. 

Après la pluie cette semaine, j’ai vu émerger la pointe rouge de sa tuque. Comme le nez d’une marmotte à la recherche de son ombre. 

Pendant que nous voici en hibernation, le printemps s’est pointé. 

Le lendemain matin, j’ai vu en allant à la fenêtre qu’il neigeait.

François Bourque
Des mises à pied par équité?

Chronique

Des mises à pied par équité?

CHRONIQUE / Les administrations Labeaume et Lehouillier ont choisi de mettre à pied le quart de leurs effectifs : 2000 employés à Québec; 353 à Lévis.

On parle d’emplois temporaires associés à des activités interrompues à cause de la crise du virus, notamment dans les services de loisirs. Des emplois à salaire modeste donc.

Québec et Lévis en font une question «d’équité sociale». Pourquoi l’ensemble des citoyens devrait payer des salaires pour des services publics qui ne sont pas rendus?  

On peut y trouver une certaine logique de «bonne gestion». En temps de paix, la décision irait de soi. 

Mais dans le contexte actuel, ce sera une bien mince consolation pour les autres citoyens qui ont aussi perdu leurs emplois. Et ça ne leur donnera pas un sou de plus pour passer à travers la crise. 

Le malheur doit-il à ce point être partagé équitablement?  

Dans les faits, les employés mis à pied par les villes iront grossir les rangs des citoyens en difficulté qui cogneront à la porte des autres gouvernements pour de l’assurance-chômage ou une autre forme de compensation. 

L’aide qu’ils obtiendront, elle viendra de fonds publics, ce qui enlève beaucoup à l’argument des mises à pied pour ne pas surcharger le fardeau fiscal des citoyens.

Quelle urgence réelle y avait-il à mettre à pied ces employés à l’heure où toute la société est invitée à se serrer les coudes (à distance raisonnable de deux mètres) et où on demande aux employeurs privés d’être compréhensifs. 

La Ville de Québec place sa décision dans le contexte des «directives» du gouvernement du Québec sur les services essentiels. 

C’est un peu court.

Le gouvernement Legault a effectivement demandé de s’en tenir aux services et aux commerces essentiels. 

Mais je ne me souviens pas l’avoir entendu demander aux villes (ou à quiconque) de faire des mises à pied. Ce sont les villes qui ont choisi ces mises à pied, pas le gouvernement. 

Le gouvernement continue pour sa part de payer ses employés renvoyés à la maison pour du télétravail ou du soutien familial.  

La Société des traversiers vient de réduire drastiquement le service sur toutes ses liaisons, dont la traverse Québec-Lévis, mais n’a pas fait de mises à pied.  

Le Réseau de transport de la capitale (RTC), qui essuie une baisse de revenus avec 80 % de clients en moins, réévalue chaque jour (à la baisse) son niveau de service. Le RTC n’a pas envisagé de mises à pied. 

Il est pour le reste trop tôt pour mesurer les incidences financières de la crise sur le budget du RTC, la situation évoluant de jour en jour.  

***

Le maire Labeaume a parlé du besoin de «rééquilibrer le budget» en raison de la crise du virus.

Il y aura en effet des ajustements budgétaires à faire, mais je vois mal comment l’équilibre budgétaire de Québec serait actuellement menacé. 

Lévis ne prétexte pas d’ailleurs une telle menace à l’équilibre de son budget.

Dans le cas de Québec, plus de 85 % des revenus de 1.5 milliard $ projeté pour 2020 proviennent des taxes foncières, des quotes-parts de municipalités voisines et de transferts gouvernementaux. 

Ce sont des revenus «sûrs» qui ne sont pas affectés par la crise du virus. Ce n’est pas comme les gouvernements dont les revenus proviennent des impôts sur le revenu et de taxes à la consommation et qui ont la responsabilité du filet social.  

Même en cas de faillites personnelles ou commerciales, les revenus de taxes des villes sont protégés, celles-ci étant des créanciers prioritaires.

Le report des dates de paiement de taxes foncières à Québec à cause du virus coûtera 4 M$. 

D’autres revenus seront aussi touchés à des degrés variables, mais pas au point de forcer des mises à pied massives, il me semble.

Québec avait budgété 35.5 M$ pour les taxes de bienvenue et 7.3 M$ en revenus d’exploitation à Expo-Cité. Ce pourrait être moins, a prévenu le maire Labeaume. Logique s’il y a moins de ventes et moins d’événements. 

On pourrait en ajouter quelques autres. Les revenus de permis si les chantiers s’arrêtent trop longtemps. Les revenus des amendes et pénalités (22 M$). Moins de monde sur les routes et aux portes des commerces, ça veut dire moins de délinquants. 

***

Québec évoque des baisses anticipées de revenus. Pour donner un portrait juste, il faudrait aussi parler des réductions de dépenses résultant de la crise du virus.

Je ne parle pas ici des salaires des employés mis à pied, mais de coûts opération : frais de chauffage, essence et réparations techniques à la flotte de véhicules municipaux, etc. 

Avec l’annulation des événements culturels et de toute manifestation, il n’y pas de temps supplémentaire à payer à la police ou aux travaux publics. Imaginez, il n’y a même plus de bagarres à arbitrer la nuit à la sortie des bars.

L’hiver n’a pas été trop dur pour le déneigement.   

Outre un soutien à des organisations communautaires, la crise du virus n’a pas à ma connaissance occasionné de grandes dépenses supplémentaires à Québec et Lévis. Du moins pas en encore. 

Tout cela conforte la perception que leur équilibre budgétaire n’est pas menacé.   

Ce qui risque de coûter cher, c’est la reprise. Les activités pelletées en avant devront être reprises. Dans les cours municipales par exemple.

Quel sera l’impact de la crise sur les appels d’offres et les prix de matériaux? On est ici dans l’inconnu.   

Lévis a déjà annoncé de l’aide sous forme de prêts aux entreprises. Québec voudra-t-elle faire de même ou faire plus? 

Peut-être peut-on y voir une autre explication à la mise à pied «précipitée» des employés municipaux : ménager une marge de manœuvre pour éponger les dégâts et accélérer la relance. Si c’est le cas, il n’y aurait pas de honte à le dire.

DES AGENTS DE STATIONNEMENT PLUS TOLÉRANTS

L’administration Labeaume a émis mercredi matin une directive interne à ses agents de stationnement les enjoignant à plus de tolérance.

Des citoyens contraints de faire du télétravail à la maison doivent stationner sur la rue pendant la journée, là où la durée permise est parfois limitée. 

Ceux qui n’ont pas de permis de résidant pourront désormais dépasser les limites de 30 min, 60 min, etc., sans encourir d’amende, doit-on comprendre. 

Voici une ouverture bienvenue dans le «business» féroce et sans jugement des agents distributeurs de billets d’infraction.   

Soyez prévenus cependant que les autres «interdits» de stationnement demeurent : bornes d’incendie, proximité d’un coin de rue, bornes de stationnement, opérations de déneigement, etc.

Parlant de déneigement, Québec a prévu à son dernier Programme d’immobilisations des sommes pour un projet de télémétrie qui permettra de géolocaliser en temps réel les véhicules de déneigement. 

Il deviendrait alors possible de transmettre une information plus précise aux citoyens sur le moment réel de l’opération de déneigement dans leur quartier. 

Le système actuel fonctionne beaucoup par arrondissement. Comme il n’est souvent pas possible de faire toutes les rues une même nuit, l’alerte des opérations déneigements doit être répétée le lendemain, le jour d’après, etc. Cela impose chaque fois des contraintes pour les citoyens qui découvrent, le lendemain matin, que la gratte n’est pas passée et qu’il leur faudra repartir le soir venu à la recherche d’un stationnement hors rue. Et à nouveau le lendemain.

Il n’y a malheureusement pas de date encore sur l’entrée en opération du nouveau système. 

François Bourque
Le médecin iconoclaste

Chronique

Le médecin iconoclaste

CHRONIQUE / Frondeur, sûr de lui, intempestif. L’homme est le contraire du «profil bas». Un électron libre qui dérange la communauté médicale et scientifique par son franc-parler et style iconoclaste.

Médecin-infectiologue à Marseille, Didier Raoult a choisi de tester pour la COVID-19 tous les «malades fébriles» qui cogneraient à sa porte et de traiter tous ceux qui en seraient atteints avec l’hydroxychloroquine (plaquenil). 

C’était contraire aux conventions médicales, mais il s’en est expliqué il y a quelques jours au journal Le Parisien. 

«Comme n’importe quel docteur, à partir du moment où l’on a montré qu’un traitement était efficace, je trouve immoral de ne pas l’administrer. C’est aussi simple que ça.»

Le DRaoult a choisi d’agir sur la base de résultats obtenus sur un (tout) petit échantillon d’une vingtaine de ses patients. Il s’appuie aussi sur des résultats d’essais en laboratoire menés en Chine et publiés le mois dernier dans la prestigieuse revue Nature.

Des collègues ont critiqué les faiblesses méthodologiques de la démarche du Dr Raoult. 

La bonne pratique veut qu’on attende des résultats plus larges, qu’on compare avec des groupes témoins et qu’on obtienne des validations indépendantes avant de pavoiser et d’utiliser un nouveau médicament.

La différence est ici qu’il y a urgence et qu’il ne s’agit pas d’un nouveau médicament. 

L’hydroxychloroquine (plaquenil) est sur le marché depuis 2004. C’est un anti-inflammatoire utilisé dans le traitement de l’arthrite rhumatoïde, le lupus ou le paludisme. 

Combiné à un antibiotique, le plaquenil semble prometteur. Il faudra cependant attendre avant de crier au médicament miracle pouvant changer la donne. 

On n’en ferait pas de cas s’il s’agissait d’un hurluberlu déconnecté. Mais le DRaoult est un expert en santé publique depuis plus de 30 ans. Il dirige l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée infection à Marseille et ses travaux de recherche sont régulièrement cités. 

Jusqu’à il y a deux jours, il siégeait au Conseil scientifique mis sur pied par le président Macron pour lutter contre le virus. Il a quitté parce qu’en désaccord avec les politiques du gouvernement.

M. Raoult parle des choix faits en France, mais ses critiques visent l’organisation et le manque de préparation de l’Occident en général. 

J’ai retenu plusieurs extraits de l’intervention de Jean-Dominique Michel sur M. Raoult il y a quelques jours dans un blogue en partenariat avec la Tribune de Genève

Ça ne veut pas dire qu’il a raison en tout, mais j’ai trouvé dans cette intervention beaucoup de faits qui mettent les choses en perspective, font réfléchir et soulèvent des questions pertinentes.

Voici ce qu’il dit sur...

...L’ORIGINE DE L’ÉPIDÉMIE

 «Nous voici donc, nous dit-on en état de guerre… Ce genre de vocabulaire paraît d’un autre âge.  

La réalité est plus prosaïque : nous subissons la contamination à large échelle par un virus qui est un pur produit de la rencontre entre la bêtise humaine [l’entassement dans des cages superposées d’animaux sauvages de diverses espèces dans des marchés insalubres]… et de l’inventivité du vivant». 

(Ma note : en outre au marché de Wuhan, en Chine)

….LE RESPECT DES CONSIGNES

«...en ces temps de mobilisation collective, nous avons tous à respecter scrupuleusement les mesures qui sont imposées. Même si on doute de celles-ci ou qu’on les trouve inadaptées, aucun d’entre nous ne peut se donner le droit de suivre sa propre idée...

Et abstenons-nous strictement de toute automédication, en particulier en ce qui concerne les substances que je mentionnerai plus loin. Utilisées hors suivi médical strict, elles peuvent en effet être dangereuses…. 

Par contre, cette obéissance civile ne doit surtout pas conduire à une interdiction de penser ou de parler…»

...LA GRAVITÉ DE LA PANDÉMIE

«...il s’agit d’une épidémie plutôt banale. Le terme peut choquer quand il y a des morts, et a fortiori dans la crise sanitaire et la dramaturgie collective hallucinée que nous vivons. 

Pourtant, les données sont là : les affections respiratoires habituelles que nous vivons chaque année font bon an mal an 2600 000 morts à travers le monde...

(Ma note : entre 290 000 et 650 000 pour la grippe seulement, selon l’Organisation mondiale de la santé; en date du 24 mars, un peu plus de 15 000 morts pour la COVID-19).

 ...le même traitement politique ou journalistique appliqué à n’importe quel épisode de grippe saisonnière nous terrifierait tout autant que l’épidémie actuelle». 

...LA VULNÉRABILITÉ DES PERSONNES ÂGÉES

«Il faut oser le dire : ce n’est pas le virus qui tue, ce sont les pathologies chroniques qui rendent une infection au SARS-CoV-2 potentiellement fatale à certains patients déjà lourdement touchés par ces maladies de société, alors qu’il est bénin pour les personnes en bonne santé...

Les plus récentes [données] en provenance d’Italie confirment que 99 % des personnes décédées souffraient d’une à trois pathologies chroniques (hypertension, diabète, maladies cardiovasculaires, cancers, etc.) avec un âge moyen des victimes de 79,5 ans [médiane à 80,5] et très peu de pertes en dessous de 65 ans». (2) 

...LA FIABILITÉ DES CHIFFRES 

«En l’absence de dépistage systématique de la population, nous n’avons aucune donnée fiable à laquelle référer les données dont nous disposons (nombre de cas déclarés et de décès).

C’est un classique en épidémiologie : si vous ne dépistez que les morts, vous parviendrez à 100 % de taux de mortalité! 

Si vous ne testez que les cas critiques, vous en aurez moins, mais encore beaucoup plus qu’en réalité. 

Si vous dépistez beaucoup, vous aurez beaucoup de cas alors que si vous dépistez peu, le nombre de cas sera faible. 

La cacophonie actuelle ne permet juste pas d’avoir la moindre idée de la progression réelle du virus et de sa diffusion...

…LE DANGER DE MORT

«C’est hélas le vrai point noir : s’il n’y avait pas ces cas graves, l’épidémie serait insignifiante. Il se trouve qu’elle entraîne des complications rares, mais redoutables.

...C’est l’existence de ces cas graves (estimés à 15 % des cas, probablement en réalité 10 fois moins) qui justifie que l’on ne s’en remette pas simplement à l’immunité de groupe (laisser aller sans intervenir) .

...Le risque pour les personnes vulnérables est tel qu’il s’avérerait éthiquement indéfendable de prendre cette direction, du fait de la gravité des conséquences possibles…

La létalité réelle, comme annoncée dans un précédent article, doit en fait s’établir au plus à 0,3 % et probablement encore moins. Soit moins du dixième des premiers chiffres avancés par l’OMS».

...LA DÉCISION D’IMPOSER LE CONFINEMENT

«Nous avons alors adopté des mesures absolument contraires aux bonnes pratiques : renoncer à dépister les personnes possiblement malades et confiner la population dans son ensemble pour enrayer la diffusion du virus.

Mesures à vrai dire moyenâgeuses et problématiques puisqu’elles ne ralentissent l’épidémie qu’au risque de phénomènes de rebond potentiellement encore pires...

Toutes les recommandations en santé publique sont à l’inverse de dépister le plus de cas possibles et de confiner uniquement les cas positifs le temps qu’ils ne soient plus contagieux.

Le confinement général constitue un pauvre pis-aller face à l’épidémie dès lors qu’on manque de tout ce qui permettrait de lutter efficacement contre elle…

Des collaborateurs de M. Raoult ajoutent ceci : 

«Confiner chez eux des gens qui ne sont pas porteurs du virus est infectiologiquement absurde; le seul effet d’une telle mesure est de détruire l’économie et la vie sociale. Un peu comme bombarder une ville pour en éloigner les moustiques porteurs de malaria…»

...LES LACUNES DE DÉPISTAGE 

«...nous avons défailli à mettre d’emblée en place les bonnes réponses. 

Le manque de tests et de mesures de dépistage en particulier est emblématique de ce naufrage : 

alors que la Corée, Hong-Kong, Singapour et la Chine en faisaient la priorité absolue, nous avons été d’une passivité invraisemblable à organiser la mise à disposition de quelque chose de techniquement simple.

Les pays mentionnés ont mis à profit l’intelligence artificielle notamment pour identifier les chaînes de transmissions possibles pour chaque cas positif. 

Avec les smartphones, on peut par exemple faire l’inventaire des déplacements et donc des contacts que les personnes infectées ont eus avec d’autres personnes dans les 48h précédant l’apparition des symptômes».

...LES LACUNES DES HÔPITAUX

«...nous avons réduit de manière importante la capacité de nos hôpitaux au cours de la décennie écoulée et nous retrouvons en manque de lits de soins intensifs et de matériel de réanimation. 

Les statistiques montrent que les pays les plus touchés sont ceux qui ont réduit massivement les capacités des services de soins intensifs...

Rien de tout ceci n’a été pensé, alors que le risque de pandémie est un risque sanitaire majeur. 

Nous nous sommes retrouvés... en manque de tout ce qui aurait été nécessaire pour faire face à l’épidémie en particulier bien sûr des tests de dépistage, mais aussi du matériel sanitaire de première nécessité comme les gels hydralcooliques ou les masques protecteurs pour le personnel soignant! La vérité, c’est que nous avons été complètement dépassés».

Des collaborateurs ajoutent ici : 

«Une fois l’urgence passée, il faudra bien en revanche que l’État rende des comptes sur la manière dont il aura été complètement pris de court par un risque sanitaire parfaitement identifié. Et avec une situation en l’occurrence très peu grave par rapport à ce que serait une vraie pandémie tueuse, le Big One que tout le monde redoute».

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François Bourque
Dénoncer, se taire ou parler?

Chronique

Dénoncer, se taire ou parler?

CHRONIQUE / «On n’est pas rendus à la délation puis la Gestapo», a expliqué il y a quelques jours le directeur national de la santé publique, Dr Horacio Arruda.

Et à l’heure où se resserre l’étau des libertés, le gouvernement Legault continue de miser sur la «collaboration et la bonne foi» des citoyens, plutôt que sur la force et la contrainte. 

Voudrait-il faire autrement qu’il n’y arriverait pas. Il est impensable d’imaginer un officier public à chaque coin de rue ou commerce pour imposer le confinement et la «distanciation sociale».

À moins de mobiliser l’armée et d’éteindre ce qui reste de libertés individuelles par des couvre-feux ou la Loi sur les mesures de guerre. On espère ne pas en arriver là. 

Mais que faire des délinquants? Ces jeunes, ces moins jeunes et ces vieux que nous croisons dans les rues, sur les trottoirs, dans la porte ou les allées de l’épicerie. 

Trop proches les uns des autres ou trop nombreux pour vivre sous le même toit. Des délinquants, donc. 

Faut-il les dénoncer à la police, à la santé publique, dans les réseaux sociaux ou les médias traditionnels, avec leur photo et leur adresse?

Des citoyens ont commencé à le faire, ce qui a mené la police à intervenir. Dans l’escalier du Cap-Blanc par exemple, où joggeurs et marcheurs se frôlaient d’un peu trop près.

En prenant une marche dimanche après-midi, ils devaient être une bonne douzaine au bout d’une entrée d’auto de mon quartier. Plusieurs avaient un verre à la main et profitaient du soleil timide. Quatre ou cinq étaient au coude à coude.

Malaise. Je fais quoi?

Le temps de trouver une réponse, j’étais passé.

Devais-je revenir sur mes pas pour les gronder? Leur demander de se disperser, leur expliquer les dangers, pour eux et pour les autres? Appeler la police? Prendre une photo et diffuser?

Une ancienne collègue l’a fait. J’ai trouvé dans mon courriel en fin de semaine une photo de clients attablés à un café du centre commercial Petit Quartier samedi après-midi. J’ai eu le même malaise qu’elle.

Le gouvernement a annoncé depuis la fermeture obligatoire des centres commerciaux. Un dossier de réglé. Mais les autres?

La délation n’est pas un geste anodin.

Le mot lui-même répugne. Trop chargé par l’histoire. Les juifs et les résistants sous l’occupation nazie. Les poètes et dissidents sous les régimes autoritaires et communistes.

La délation par vengeance, par jalousie ou par convoitise pour obtenir des privilèges. La délation par racisme, par haine ou intolérance. La délation pour sauver sa peau lorsque coincé par la justice.

Dénoncer le voisin ou le parent qui ne déclare pas tous ses revenus à l’impôt? Dénoncer le bénéficiaire d’aide sociale qui pourrait travailler?

Le collègue qui joue au golf en touchant ses primes d’incapacité au travail? Dénoncer le voisin de classe qui triche à l’examen ou au travail de fin de session? Le travailleur qui arrondit ses fins de mois au noir?

On pourrait chaque fois y trouver un intérêt public. Invoquer l’équité sociale ou économique. Plaider que l’impôt éludé par les tricheurs, c’est d’autres qui devront le payer. C’est vrai, mais ça ne donne pas meilleure bouche à la délation.

Rien de ce qu’évoque la délation ne m’est sympathique.

Il y a pourtant d’importantes nuances à faire.

Dénoncer les malversations, les gaspillages, les tricheries publiques, les copinages pour fausser les appels d’offre, les grandes évasions fiscales, les entreprises polluantes, etc.

Tout cela mérite d’être dénoncé. C’est même une des justifications sociales les plus significatives de mon métier de journaliste.

Mais où tirer la ligne?

Il me semble y avoir plein de zones grises entre la dénonciation de comportements «privés» et celle d’administrations, employés ou entreprises œuvrant dans le «public».

Dans le premier cas, la dénonciation induit la méfiance, détruit les familles, sabote les relations de bon voisinage et la cohésion sociale. Dans le second, les «sonneurs d’alarme» servent le bien commun. 

Mais ça ne répond pas à ma question.

***

«La délation n’est pas une bonne ou une mauvaise chose», croit François Charbonneau, professeur en études politiques à l’Université d’Ottawa, intéressé par les enjeux du «vivre-ensemble».

«Cela dépend toujours du contexte et de quelle utilisation en sera faite par le pouvoir. Si c’est pour empêcher un crime, alors vas-y.»

Pour empêcher la propagation d’un virus?

Il se pourrait bien que ce soit parfois la chose la plus utile à faire.

Mais «le meilleur scénario est de sensibiliser», suggère M. Charbonneau. «Le premier réflexe devrait être la parole plutôt que la police». 

En prenant sa marche en fin de semaine, il raconte avoir vu un groupe de jeunes au parc près de chez lui.

Là où j’ai passé mon chemin, lui s’est arrêté.

— Savez-vous qu’il y a des mesures de confinement?

Les jeunes ont eu l’air surpris que je leur parle. L’air de dire : de quoi il se mêle, lui?

Ils ont plaidé être tous trois de la même famille. Pas impossible. M. Charbonneau a repris son chemin, satisfait.

Conscient qu’il est plus facile d’intervenir comme il l’a fait quand on mesure comme lui six pieds et trois.

***

«De quel côté marcher?» me demande un lecteur.

«Sans trottoirs, les gens marchent à gauche, d’autres à droite. Alors, on se rencontre souvent du même côté de la rue. Pas fameux contre la propagation du virus», expose-t-il.

Je lui répondrai que le Code de la sécurité routière dit bien de marcher à gauche de la rue.

Mais en ce temps du virus, la réalité est qu’il n’y a plus ni gauche ni droite.

Nous sommes tous au centre de nos villes-déserts, à chercher notre chemin.

Choisissez, cher lecteur, celui qui vous semble le plus sûr, je ne vous dénoncerai pas.

François Bourque
Le rôle d’une vie

François Bourque

Le rôle d’une vie

CHRONIQUE / Des portraits diffusés ces derniers jours nous ont appris que le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, avait songé à des études en théâtre avant d’opter pour la médecine.

On le remercie aujourd’hui d’avoir fait le «bon» choix. 

Ce qu’on ne savait pas, c’est que M. Arruda a effectivement fait du théâtre au secondaire, à la polyvalente de Sainte-Thérèse. Il aurait aimé être comédien, confirme Luc Gouin, aujourd’hui directeur au Centre communautaire Le Trait d’Union à Longueuil. 

M. Gouin se souvient avoir joué avec M. Arruda dans la pièce Jeux de massacre de Ionesco.

Ça ne s’invente pas. L’histoire de la pièce est celle d’un virus fatal qui se propage dans une petite ville. 

Le texte était inspiré par le Journal de l’année de la peste, de l’auteur Daniel Defoe. Elle avait été représentée pour la première fois en Allemagne en 1970 sous le titre Triomphe de la mort. 

L’épidémie au village de Ionesco est intraitable. Tout le monde en meurt ou a peur d’en mourir. La famine s’installe, la violence suit pas loin derrière. 

Pour éviter la contamination, les gens se barricadent chez eux et les classes de la société s’évitent. La mort frappe cependant sans distinction.

Vous ne voulez pas connaître la suite. 

Horacio Arruda y jouait le rôle du fonctionnaire, croit se souvenir M. Gouin. Peut-être aussi celui d’un médecin, pense-t-il, car il était fréquent que les élèves tiennent plus d’un rôle dans une même pièce. 

Il faudrait le confirmer auprès du principal concerné, mais celui-ci a d’autres priorités ces jours-ci.

Le père de M. Arruda avait vu son fils au théâtre. Dans le souvenir de M. Gouin, le paternel ne l’imaginait pas comédien. Il voyait plutôt son fils devenir médecin. 

On le retrouve aujourd’hui à la rencontre de tous ces destins. 

Celui du fonctionnaire qui incarne l’autorité, celui du médecin et dans le rôle, délicat et complexe, de celui qui doit nous rassurer pour éviter la panique et nous inquiéter s’il veut que ses consignes soient prises au sérieux. 

M. Arruda s’en tire avec brio. Il s’était préparé à ce rôle depuis l’adolescence.

Il faudra de la patience, mais on retrouvera un jour une vie «normale» avec nos libertés, nos plaisirs, nos relations sociales et des rayons de papier cul bien garnis. 

On sait déjà cependant que tout ne sera plus pareil. Il y aura un avant le virus et un après. 

Les modifications «temporaires» à nos habitudes de travail, de déplacement, de consommation ou de consultation du médecin ouvrent la voie à des changements plus permanents. 

Cette lutte à la propagation du virus est un laboratoire où on aura testé de nouvelles façons de faire. On aurait préféré le faire dans un autre contexte et avec moins de contraintes, mais le résultat n’en sera que plus important.

Cette crise va devenir un puissant accélérateur de changements sociaux dont il est difficile encore de mesurer l’ampleur. 

On pense au commerce en ligne, bien évidemment, mais je dirais aussi le télétravail.

Beaucoup d’employeurs y étaient encore réticents. La peur de perdre le contrôle et d’une baisse de productivité. 

Depuis une dizaine de jours, ces employeurs n’ont pas eu le choix. Partout où il était possible de «dématérialiser» le lieu de travail, on est passé au télétravail. 

Des employeurs ont découvert que «ce n’est pas si pire», croit Annick Gonthier, directrice générale de Mobili-T, une organisation-conseil en transports durables. Avec le télétravail, «il y a moyen d’être aussi productif et d’être dans les temps», plaide-t-elle.

C’est sans doute possible si c’est planifié, mais plus difficilement quand c’est improvisé et qu’il y a des enfants en congé forcé à la maison. Ou un conjoint (ou conjointe) avec qui il faut partager l’espace dans une maison qui n’a pas été aménagée pour ça. 

Les enfants vont cependant finir par retourner à l’école et l’idée du télétravail aura entre-temps fait du chemin. 

Jusqu’à maintenant, l’élément déclencheur pour le télétravail était souvent la nécessité pour un employeur de recruter des jeunes ou de les retenir. «On le sentait déjà», observe Mme Gonthier. Mais avec ce qui se passe cette semaine, «ça va s’accélérer». 

Il y aura des politiques plus claires sur le télétravail. Les employeurs vont apprendre à «penser en terme d’objectifs et non en terme d’heures travaillées», analyse-t-elle. 

Peut-être découvriront-ils aussi qu’il y a des économies possibles s’il y a moins d’employés à loger sur les lieux de travail. 

Le confinement forcé à la maison aura peut-être aussi changé la perspective d’employés jusqu’ici réticents au télétravail par crainte de se faire avaler par le bureau et de ne plus pouvoir tracer de ligne entre travail et vie privée.

Ça ne s’est pas fait dans les conditions optimales, mais peut-être auront-ils goûté au plaisir de travailler habillé en mou sans devoir se taper le pensum des heures de pointe. 

Il suffirait qu’un nombre un peu significatif d’employés se convertissent ensuite au télétravail pour faire une différence sur la circulation des heures de pointe. 

De la même façon que l’étalement des horaires à l’Université Laval et dans des cégeps a enlevé de la pression sur le réseau routier. 

Si cela doit arriver, on sentira peut-être moins l’urgence de nouvelles infrastructures de transport. À suivre.

Consultations médicales par téléphone, par visioconférence ou au service à l’auto pour les tests de dépistage. 

On ne se souhaite pas d’autres malheurs, mais il y a ici aussi des pistes intéressantes. 

On va se réjouir de toute mesure permanente pouvant éviter que des personnes malades continuent à s’entasser au petit matin dans les files d’attente des cliniques sans rendez-vous, dans l’espoir de gagner au loto-docteur du jour. Si le virus n’avait servi qu’à ça, tout n’aura pas été vain.

François Bourque
La ville dans la ville

Chronique

La ville dans la ville

CHRONIQUE / Le Samuel-Holland, c’est la ville dans la ville. Un microcosme de Québec, avec sa forte proportion de personnes âgées et le sentiment d’habiter en sécurité, à l’abri des tempêtes et de l’isolement.

Depuis le virus, le Samuel-Holland est à l’image de la ville, privé de sa vie. Des couloirs et des commerces fermés ou déserts, comme un dimanche soir d’hiver pendant La voix et Tout le monde en parle.

Le Samuel-Holland n’est pas un CHSLD ni à strictement parler une résidence pour personnes âgées, même si elles y sont nombreuses. 

C’est un ensemble d’appartements privés pour personnes autonomes comme des centaines d’autres en ville, sauf pour sa taille : 800 logements (1000 résidents).

Les six tours d’habitation sont reliées par des passerelles et un mail de commerces, services et bureaux. 

Le propriétaire (Capreit de Toronto) a fait ce qui semble raisonnable : fermer toutes les «commodités» et installations communes : 

Les salons du rez-de-chaussée avec les fauteuils de cuir, les ordinateurs et le feu de foyer où les hommes (c’était surtout les hommes) se donnent rendez-vous pour flâner et refaire le monde;

Les salles d’entraînement, les locaux de fêtes, la bibliothèque, la messe à la chapelle, etc. 

Les buanderies communes restent cependant ouvertes aux étages où les appartements ne sont pas pourvus d’entrées laveuses-sécheuses.

La logique sanitaire voudrait peut-être qu’on les ferme, mais la balance des inconvénients plaide pour les garder. Suffit de ne pas y être tous en même temps.

La logique sanitaire voudrait qu’on rappelle aux locataires de ne pas s’entasser dans les ascenseurs. Une lectrice s’inquiétait dans un courriel au Soleil que le propriétaire ne l’ait pas fait. Si l’ascenseur est bondé, mieux vaut en effet sauter un tour et attendre le prochain. 

Mais dans un immeuble au ralenti, l’enjeu est tout relatif. La circulation dans les ascenseurs est en proportion de celle des corridors.

L’horaire affiché dans la porte vitrée du club social, au sous-sol, donne la mesure des dommages à la qualité de vie des résidents :

Annulés la danse en ligne du lundi, le whist, le bridge, les ateliers de chant du mardi, les cours «soyons alerte», le théâtre, les jeux de table du jeudi, la pétanque et le bingo du vendredi, les sorties prévues aux sucres, etc.

Le salon de coiffure était fermé (comme tous les mercredis); le fleuriste, le nettoyeur, le salon de soins du visage avaient mis la clé dans la porte. On se demande ce qu’attend le salon de soins des ongles pour en faire autant. 

La porte de la pharmacie est entrouverte. L’affiche scotchée dans la vitre invite à faire préparer d’avance les prescriptions ou à faire livrer pour éviter les files dans le commerce.

Aux heures de pointe, on n’entend plus autant résonner les cris des enfants qui arrivent ou partent de la garderie. 

L’épicerie reste le dernier refuge de la «vie communautaire». Achalandée comme en temps de paix, sauf le soir peut-être. Les gens qui venaient chercher des cigarettes ne sont plus là, ayant fait des provisions. 

Les tablettes sont garnies, sauf celles que vous savez.

***

Le Samuel-Holland en isolement, comme une ville en état de siège. 

Il y a là une sorte de retour de l’histoire.

Samuel Johannes Holland, dont le nom a été donné au complexe immobilier, était membre du corps des ingénieurs de la couronne britannique. 

À l’hiver 1759, il contribue à dresser des cartes du golfe du Saint-Laurent pour le général Wolfe qui prépare l’attaque sur Québec. 

M. Holland participera au siège de la ville et deviendra ensuite le premier arpenteur-géomètre du régime anglais.

Originaire des Pays-Bas, il se «mettra en ménage» avec une Québécoise avec qui il aura 10 enfants. Sa résidence fut à l’époque un rendez-vous de la vie mondaine de Québec. 

Son domaine, qui courait jusqu’à la falaise, fut plus tard fractionné. Le parc municipal, coin avenue Holland et chemin Sainte-Foy, en est le dernier vestige. 

La portion nord fut cédée par la famille en 1951 pour construire l’hôpital Jeffery-Hale. S’est ajoutée plus récemment la résidence Le Gibraltar.

La maison Holland (sur la rue du même nom) a été démolie à la fin des années 1950 pour faire place au YWCA. Le projet de Cité-Parc Samuel-Holland, qui incluait alors un hôtel, fut mis en chantier au printemps 1970. 

Une architecture de béton aux lignes répétitives et sans ornements, qu’on associe au courant moderne «brutaliste».

Le mot peut faire peur, mais dans les faits, il s’agissait d’un projet avant-gardiste avec en un même lieu une grande mixité d’usages : habitation, travail, loisirs, commerce, vie sociale, parc et espaces publics. 

Une mixité qui contribue à la qualité de vie et bonifiée par le transport en commun à la porte, l’hôpital en face, la proximité des commerces du chemin Sainte-Foy. 

L’arpenteur-géomètre n’aurait pas pu dessiner un quartier mieux réussi. 

***

Rien de réjouissant à mettre sur pause la vie dans la ville. Les résidents du Samuel-Holland ne sont cependant pas plus malheureux ni plus en danger qu’ailleurs

Pour peu qu’ils pratiquent la «distanciation sociale» et évitent les visites, rencontres et rassemblements non nécessaires. 

Je m’inquiète davantage pour les CHSLD et résidences pour personnes en perte d’autonomie où le personnel peine déjà à répondre aux besoins en temps de paix. La guerre contre le virus va les rendre encore plus vulnérables. 

François Bourque
Au temps de la grande peste

Chronique

Au temps de la grande peste

CHRONIQUE / Le navire Grand-Saint-Antoine entre au port de Marseille le 25 mai 1720 chargé d’étoffes de soie et de balles de coton en provenance de Syrie.

Comme prévu au protocole sanitaire, le bateau est mis en quarantaine et un émissaire vient faire rapport sur l’état de l’équipage et de la marchandise.

Marseille a été épargnée de la peste depuis 60 ans. On ne voudrait pas ouvrir la porte à une nouvelle épidémie.

Les certificats du port d’origine indiquent que la cargaison est sécuritaire, mais le capitaine rapporte une dizaine de décès en mer. Par prévention, une escale en Italie lui a été refusée en cours de route.

Marseille respecte la règle de la quarantaine, mais la déclaration du capitaine sera falsifiée quant à la cause des décès. On ne veut pas nuire au commerce.

Les échevins semblent prendre la chose avec légèreté et pendant près de deux mois, la ville cachera qu’une peste mortelle vient d’entrer à Marseille.

Comme à Wuhan en Chine à mi-novembre 2019, lorsque des chercheurs ont voulu attirer l’attention de la communauté scientifique sur l’émergence d’un virus inconnu et ont été censurés, comme le rapportait il y a quelques jours The Guardian.

La contamination introduite à Marseille dans une cargaison de tissus infestés de puces porteuses d’un bacille se répand.

D’abord autour du port, puis dans les rues tortueuses et insalubres de la vielle ville et ensuite dans les quartiers plus récents aux rues rectilignes.

Malgré le cordon sanitaire dressé autour de la Provence, 120 000 personnes vont mourir de la peste dans les trois années qui suivront.

À cinq cents kilomètres au nord, Genève a déployé son système de défense inspiré des épidémies précédentes.

***

«La ville est purifiée de ses mendiants, la surveillance aux portes est renforcée et les personnes et marchandises en provenance de contrées suspectes doivent dorénavant être munies de bullettes de santé», décrit l’historien de l’Université de Genève, Alexandre Charles Wenger, dans un article sur la lutte contre la grande peste de Marseille1.

On interdit les rassemblements, y compris les cérémonies religieuses et les enterrements. Dans les marais autour de la ville, on aménage des cabanons de quarantaine pour les riches et d’autres pour les pauvres. 

Les responsabilités civiles sont distribuées : les «corbeaux blancs» s’occupent du transport des personnes malades, suspectes ou convalescentes. Les «corbeaux noirs» s’occupent des défunts.

Le commerce et la vie sociale sont interrompus.

Ces mesures préventives ont été imprimées en 1721 dans un Projet de règlement en 72 articles qui a longtemps fait école.

Cela donne «une étrange impression de renfermement, presque d’autarcie», note M. Wenger.

***

Il n’y a pas à l’époque de remède contre la peste, hormis les potions, onguents et saignées, ce qui en dit long.

Deux théories médicales s’opposent alors : l’une invite à se méfier de tout ce qui vient de l’extérieur; l’autre cible les dangers de la ville : déchets, eau stagnante des douves (fossés autour des châteaux), chiens et chats errants, etc.

Une des craintes étant que les «médecins» et apothicaires» prennent la fuite, on promet de récompenser ceux qui restent en les faisant «bourgeois». Je n’ai pas vu qu’il était alors question de primes pour les spécialistes.

Faute d’une réponse médicale convaincante, la lutte contre l’épidémie de 1720 passe surtout par des mesures administratives et institutionnelles.

Exactement comme aujourd’hui.

***

La COVID-19 n’est pas la peste.

Et notre médecine n’a évidemment rien à voir avec celle d’il y a 300 ans. Ni nos conditions de logement, d’hygiène, de transport et de communications, etc.

C’est ce qui rend si fascinant que les mesures pour freiner le virus aujourd’hui soient essentiellement les mêmes qu’à l’époque de la grande peste. À l’exception peut-être de celles visant les mendiants.

Mise en isolement des personnes atteintes ou à risque; fermeture des frontières; méfiance envers les bateaux; interdiction de rassemblements; fermeture d’établissements; rehaussement des consignes d’hygiène; «stockage» de biens de première nécessité, à commencer dans notre cas par le papier de toilette, ce qui en dit long sur la hiérarchie de nos inquiétudes et consolide la pyramide des besoins de Maslow.

***

Fascinant et déroutant aussi de voir que la lutte contre le virus force à aller en direction exactement contraire à toutes les consignes et valeurs du «vivre ensemble» que l’on cherche habituellement à promouvoir.

Ne soyons plus une terre d’accueil ouverte sur le monde; méfions-nous des étrangers, de ce qui vient de loin et d’ailleurs; n’allons plus visiter les proches en CHSLD, les malades et les personnes âgées; fuyons les foules et les espaces publics; méfions-nous des transports en commun; gardons les humains à distance, etc.

Je ne remets aucunement en cause ces mesures. Celles-ci tombent sous le sens et font très largement consensus. On fera la rééducation qu’il faut en temps et lieu pour revenir à ce qu’on était.

(1) WENGER, Alexandre Charles. Un règlement pour lutter contre la peste : Genève face à la grande peste de Marseille (1720-1723). Gesnerus, 2003, vol. 60, no 1-2, p. 62-82

François Bourque
Un toit pour tout le monde

Chronique

Un toit pour tout le monde

CHRONIQUE / La Ville de Québec souhaite 5000 nouveaux logements d’ici cinq ans, dont 2600 logements sociaux et 2000 places en résidences privées pour personnes âgées.

Les cibles de la «Vision de l’habitation» de l’administration Labeaume pour la prochaine décennie ont été présentées mercredi midi aux gens d’affaires de l’Institut de développement urbain (IDU). 

Contrairement à Montréal qui force les promoteurs à inclure un quota de logements sociaux dans les grands projets, Québec a choisi de laisser aller les lois du marché. 

Elle pense pouvoir maintenir un parc de logements abordables par une «augmentation de l’offre» plutôt que par des quotas. J’y reviens dans un moment. 

Le plan de l’administration Labeaume sera soumis à la consultation publique en avril et sera ajusté au besoin.

Les nouvelles résidences pour personnes âgées pourraient être érigées dans les stationnements et sur les toits des petits centres commerciaux. 

Québec donne en exemple le Mail Cap-Rouge où une résidence de 360 logements a été greffée au complexe commercial. 

Cela permet à des personnes âgées de rester dans leur quartier et d’avoir sous la main des services de proximité. On récupère ainsi des espaces perdus et des centres commerciaux en déclin y trouvent une occasion de revenus et de nouveaux clients. 

Le modèle pourrait servir aussi pour les grandes surfaces (power centers). Seuls les quatre centres régionaux (Laurier, Place Ste-Foy, Galeries de la Capitale, Fleur de Lys) sont pour l’instant exclus. 

On comprend que la Ville a d’autres projets pour toits et les stationnements de ces grandes «galettes» (l’expression est celle du maire). Dans le cas de Fleur de Lys, c’est déjà connu. 

Transformer les centres commerciaux en «milieux de vie» est une excellente idée. 

On peut se demander cependant pourquoi les réserver uniquement à des résidences pour personnes âgées.

Il y a certes des besoins spécifiques, surtout pour les personnes âgées démunies. Mais la vitalité des quartiers gagne à une mixité sociale plutôt qu’à l’aménagement de «ghettos».

J’ai été surpris d’apprendre que près de 20 % des citoyens de 75 ans et plus du Québec vivent en résidences. C’est plus du double de la moyenne canadienne. 

À l’autre bout du spectre, la Nouvelle-Écosse (2 %) et le Nouveau-Brunswick (2.7 %). Quelqu’un a une explication? 

Québec vise par ailleurs à ajouter 400 «logements accessoires» à même les maisons actuelles, ou dans les cours arrière, les ruelles ou garages des quartiers résidentiels.

Les règles de zonage et de stationnement sur rue seront assouplies en conséquence. 

La formule permettrait d’ajouter des logements à prix abordables, de densifier de façon «réfléchie» et d’accroître la valeur des propriétés lors de la revente. 

Cela impliquera cependant des précautions particulières pour éviter que les voisins perçoivent ces maisonnettes ou agrandissements comme des intrusions dans leur intimité. 

On voit déjà venir le débat. «Ça va hurler quelque part», pressent aussi le maire. Il dit avoir appris des erreurs des villes qui y ont recouru. 

Le plan de match en habitation est une réponse (bien partielle je dirais) aux réalités démographiques et économiques de Québec : 

Vieillissement accéléré de la population; rareté des terrains et des logements; prix élevés; difficulté à attirer et retenir les jeunes ménages; arrivée projetée de 28 000 nouveaux ménages; lutte à l’étalement urbain, etc. 

On a senti dans l’exposé du maire une sensibilité particulière pour les plus démunis : personnes âgées, jeunes qui sortent des centres jeunesse et itinérants. Il souhaite leur offrir un toit et «faire une différence».

On s’en réjouit. On note cependant que la construction de logement social a pris du retard à Québec à cause de la rareté des terrains à prix abordable. 

Québec dispose d’un «stock» de 850 unités financées par le gouvernement, mais en attente d’une mise en chantier. 

L’administration Labeaume maintient quand même la pression pour obtenir de nouvelles unités de logement social. 

Bien d’accord, mais des unités théoriques qui dorment dans les classeurs, ce n’est pas très utile. Québec va devoir trouver un moyen d’activer les choses. 

Elle propose en effet quelques pistes pour stimuler le logement social et ajouter à la qualité de vie des quartiers : 

- Aménager 300 «logements d’innovation» sur des terrains, stationnements ou toits d’immeubles municipaux.

- Créer un fonds de 20 M$ sur cinq ans pour acheter des terrains et les revendre à un prix permettant de construire des logements sociaux.

- Aménager 40 nouvelles places publiques (20 M$ au total) dans autant de quartiers pour favoriser les rencontres et la «mixité sociale».

- Continuer à encourager l’agriculture urbaine.

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L’administration Labeaume devrait-elle forcer davantage la main aux promoteurs privés pour qu’ils incluent du logement social et/ou abordable dans leurs projets?

Il y a ici deux écoles. 

L’approche retenue par Québec sourit à beaucoup d’économistes qui croient que les quotas de logements sociaux et contraintes de zonage finissent par avoir un effet pervers. 

À long terme, ces quotas tireraient vers le haut le prix des loyers, ce qui est le contraire de l’objectif recherché. Le pdg de l’IDU Québec, André Boisclair, est de ceux qui redoutent les effets négatifs des quotas. 

M. Boisclair croit aussi qu’il vaut mieux que le public garde la responsabilité du logement social plutôt que de le «déléguer» au privé.

D’autres, dont l’urbaniste Gérard Beaudet, de l’Université de Montréal, doutent des capacités du marché à produire assez de logements abordables. Comme le gouvernement fédéral s’est retiré de leur financement, il faut bien trouver d’autres moyens.

Si les quotas posent problème, pourquoi pas des mesures incitatives? Tu inclus du logement social dans ton projet et je te permets un ou deux étages de plus. Ces choses-là se négocient. 

À condition que le projet ne soit pas ensuite bloqué en référendum, comme à l’îlot Irving dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Mais ça reste une piste à explorer.

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J’ai trouvé le maire Labeaume particulièrement inspiré lors de la présentation de sa vision d’habitation. On voyait vibrer le sociologue. 

Intéressant de sentir qu’une administration qu’on avait perçue par moment à court d’inspiration ou d’énergie peut encore mettre sur la table des idées stimulantes.