Chronique

Le théâtre dénaturé

CHRONIQUE / La confusion demeure sur les motifs pour les lesquels le Festival de jazz de Montréal a annulé la pièce «SLAV» mise en scène par Robert Lepage.

On a donné l’explication officielle d’une blessure au pied de la chanteuse Betty Bonifassi et parlé d’un risque «extrêmement sérieux» de dérapage pouvant mettre en péril la sécurité des artistes, artisans et spectateurs. 

L’organisation a nié tout lien avec le désistement la veille de l’artiste américain Moses Sumney qui a dénoncé «l’appropriation culturelle» au Festival. 

Difficile de croire à une simple coïncidence, mais allez savoir. 

Il arrive qu’une blessure ou une maladie à un acteur clé force l’annulation d’un spectacle. 

C’est arrivé au Trident en 2015. Une comédienne essentielle s’était blessée à la première de Murmures des murs, forçant l’annulation des représentations suivantes.

Il est parfois possible de retoucher la mise en scène. Le Périscope a ajouté une canne à un personnage dont l’interprète s’était blessé cet hiver.

On a inventé un trône pour le chanteur des Foo Fighters qui avait une jambe dans le plâtre lors de son (court) spectacle de 2015 au Festival d’été. 

Encore faut-il que le diffuseur (et l’artiste) tiennent à continuer le spectacle ou la tournée, ce qui n’était pas le cas avec SLAV, peut-on penser. 

On pourrait comprendre qu’une organisation veuille protéger son image internationale et couper court à un mouvement de boycottage ou de dénigrement. 

Personne ne veut être associé aux bruits du racisme, même quand il n’y a rien à se reprocher. Réparer des dommages à une réputation peut prendre du temps et de l’énergie. Vaut mieux prévenir. 

Cette stratégie de l’image corporative comporte cependant un autre risque : celui de passer pour une organisation incapable de se tenir debout et de défendre la liberté de l’art. De passer pour une organisation qui préfère la censure au débat.

C’est ce que beaucoup ont pensé en regardant agir le Festival de jazz. L’impression d’un manque de courage. Et d’une navrante incapacité à communiquer et gérer la crise. 

Il a été reproché à SLAV de n’avoir eu que deux choristes noirs sur six, dans une œuvre portant sur les chants d’esclave, d’où les accusations de racisme et «d’appropriation culturelle». 

Des membres d’un groupe dominant (des blancs) auraient ainsi cherché à tirer profit de la culture d’un groupe dominé (les noirs). 

Betty Bonifassi, qui a travaillé à ce projet pendant 20 ans, a expliqué (un peu sur le tard) que le spectacle ne racontait pas seulement l’histoire des esclaves africains déportés aux Amériques.

Il racontait aussi l’histoire de l’esclavagisme dans les Balkans, en Irlande et en Asie, d’où le choix d’une distribution qui représente «tout le monde correctement».

Je serais curieux de savoir ce que Robert Lepage pense de cette explication, lui qui a plaidé exactement le contraire lorsqu’il s’est à son tour porté (sur le tard) à la défense de SLAV

M. Lepage a rappelé qu’il est dans la nature du théâtre de «se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut‐être aussi se comprendre soi-même». 

Si ce n’est plus possible, «le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être», croit-il. 

L’appropriation est dans la nature du théâtre, mais aussi dans celle du cinéma, de la chanson, de la musique et autres arts d’interprétation.

On s’approprie un texte, une musique, un rôle. On se glisse dans la peau d’un autre pour donner à l’œuvre une autre couleur, un autre rythme, un autre sens peut-être. 

Des fois, ça fonctionne, des fois pas. Il n’est pas sûr que cela fonctionnait bien avec SLAV, mais c’est le pari de toute démarche artistique.

Cela suggère que la couleur de la peau de l’interprète, sa langue ou son sexe ont moins d’importance que sa capacité à proposer une version pertinente de l’œuvre. 

Le «contre-emploi» d’un interprète blanc dans le rôle d’un esclave, noir ou pas, n’a dans ce contexte rien de scandaleux. 

Pas plus que celui de Gérard Depardieu chantant les textes de Barbara ou d’un trompettiste blanc jouant du Miles Davis.

Ça semble aller de soi, mais ça peut aussi devenir sensible.

J’ai vu Carmen cet hiver à l’Opéra de Québec. Un magnifique spectacle, mais comme d’autres, j’ai été agacé par la prononciation de l’interprète de Don José. 

Le livret original de cet opéra est français. Pourquoi ne pas avoir choisi un interprète francophone ? me suis-je demandé. Le choix d’un ténor brésilien pour le rôle n’avait pourtant aucune charge ou portée historique. J’avais juste un agacement. 

Imaginez si on donnait à un anglophone le rôle d’un felquiste dans une pièce ou un film sur la crise d’Octobre. Ou à un blanc celui d’un enfant dans un pensionnat autochtone. 

On ne parlerait plus d’agacement, mais pour plusieurs, d’un malaise, peut-être d’une indignation. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV.

Une œuvre artistique n’a pas à porter le fardeau des injustices sociales de l’histoire ni la responsabilité de les corriger. 

Son devoir est d’organiser les mots, les notes, les couleurs ou les formes pour qu’en résulte une vision ou un sens nouveau. Il y a cependant un risque que le spectateur n’y voie pas la même chose l’auteur, voire le contraire. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV. Des critiques y ont vu le contraire, sans même avoir vu la pièce. C’est dire combien le sujet est sensible. 

Il serait tentant de tout mettre sur le dos d’agitateurs ou de lobbys extrémistes, mais on a aussi senti un malaise chez des artistes et intellectuels posés comme Webster. Cela fait réfléchir. 

Je suis curieux de voir comment Robert Lepage et Betty Bonifassi feront évoluer la pièce avant de la présenter à Québec, à Saguenay et ailleurs. 

Au lendemain de l’attentant de la mosquée, la Ville de Québec et le Carrefour International de Théâtre ont renoncé à présenter la pièce Djihad dans des écoles secondaires.

Cette pièce racontait, avec humour, l’histoire de trois jeunes Bruxellois partis en Syrie s’initier au terrorisme.

Deux arguments avaient été invoqués pour mettre fin au projet.

 On a trouvé indélicat de présenter la pièce si vite après l’attentat, ce qui pouvait heurter la communauté musulmane. 

 La pièce ne mettait en scène que des musulmans, bien que la radicalisation ne soit pas le fait des seuls musulmans. Quel message allait-on envoyer aux élèves?

Le projet fut mis de côté. Sage décision.

L’auteur Ismaël Saidi s’en était indigné. Il n’a pas parlé de censure ni d’appropriation culturelle, mais d’un sentiment «paternaliste et colonialiste». 

«Je ne peux accepter ni vous permettre d’utiliser la douleur des musulmans comme excuse ou échappatoire à vos responsabilités», avait-il écrit à la directrice du Carrefour.

Étrange destin croisé que celui de ces deux œuvres théâtrales. SLAV n’aurait pas assez ciblé la minorité noire dans sa distribution; Jihad aurait trop ciblé celle des musulmans.

Difficile d’avoir la juste mathématique quand les sensibilités sociales sont exacerbées. 

Chronique

Que reste-t-il du 400e?

CHRONIQUE / L’élan de 2008 a fini par s’essouffler.

La fierté y est encore, l’économie tourne à plein, on s’est débarrassé des stigmates de quelques échecs et le Festival d’été entretient l’idée d’une grande ville festive.

La confiance béate qui nous avait fait croire un moment que tout redevenait possible a cependant été rattrapée par la réalité. 

Les projets d’Olympiques et de retour des Nordiques, relancés par l’amphithéâtre, sont retournés sur des voies de garage. 

Le sentiment d’avoir été un moment le centre du monde s’est dissipé. 

La complicité des deux rives pour un grand projet de mobilité durable, née au lendemain du 400e, a tourné au vinaigre. La zizanie s’est installée entre deux maires de village campés chacun sur leur ego. 

M. Labeaume, dont l’énergie de 2008 était contagieuse, paraît aujourd’hui fatigué. On le voit souvent maussade. Il perd ses repères et montre peu d’enthousiasme à «vendre» le tramway structurant, principal projet de son nouveau mandat.

Depuis 2008, la Ville de Québec a aseptisé ses Saint-Jean, il y a eu la mosquée, un G7 en demi-teintes, une impuissance chronique à mâter la circulation. 

L’esprit de fête a fini par se fondre dans une sorte de torpeur et de lassitude. 

Rien de la morosité de la fin des années 1990 et début 2000, mais la magie de cette année lumineuse n’est plus là. 

Même les hivers n’ont pas eu depuis l’exubérance de celui de 2008.

N’y voyez ni négativisme ni nostalgie. Seulement un constat. 

Il serait inutile d’essayer de reproduire le moment de grâce de 2008. Ça ne sera jamais pareil. Il reste à essayer d’en provoquer d’autres. 

Que reste-t-il du 400e? 

Beaucoup quand même. 

De la fierté, une expertise, un sentiment d’appartenance accru des banlieues envers la grande ville qui tardait à venir après les fusions.

Il reste cette leçon qu’il vaut la peine de changer le cap ou le capitaine quand on découvre qu’on va dans une mauvaise direction. Québec l’a fait en amenant Daniel Gélinas à la direction du 400e. La leçon pourrait servir à d’autres. 

Que reste-t-il du 400e? De magnifiques souvenirs que rien ni personne ne pourra nous enlever. Et de belles traces dans le paysage, parcs, sculptures, mémoriaux reçus en legs ou en cadeau de particuliers, d’autres villes ou gouvernements d’ici et d’ailleurs.

On pense à la promenade Samuel-­De Champlain, mais il y en a tant d’autres.

L’émouvante fontaine de Tourny, arrivée un an avant l’heure à l’été 2007, don de l’homme d’affaires Peter Simons et de sa famille pour le 400e de sa ville.

La spectaculaire horloge mécanique du Jura, arrivée des années après l’heure, en 2014. 

Les chaises poétiques de la place de la Gare données par Montréal. Les lampadaires jaunes du pied de la côte de Sillery, donnés par les Pays-Bas.

Les aurores boréales d’Ex Machina, restées allumées aux silos de la Bungee après que le Moulin à images se soit tu.

Les huit chevaux d’acier de Calgary galopant devant le fleuve près de l’escalier du Cap-Blanc. Combien d’autres qui témoignent ainsi de nos amitiés.

Il restera toujours étonnant que la Ville de Québec n’aie jamais réussi à s’entendre avec elle-même pour s’offrir un legs pour son 400e.

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DES OMBRES SUR LE FLEUVE

Le 400e de Québec fut une grande célébration du fleuve et de l’eau. 

Ce fut l’année de la promenade Samuel-De Champlain, du bassin Brown, de la Pointe-à-Carcy, de la baie de Beauport et du bassin Louise. 

Les gouvernements du Québec et du Canada y ont consacré plus 140 M$ pour améliorer les accès publics et les paysages du fleuve.

Peut-être n’est-ce qu’une mauvaise coïncidence, mais 10 ans plus tard, il me semble voir aujourd’hui des nuages sur chacun de ces legs de 2008.

1. Le bassin Brown avec son pavillon et son quai avaient ouvert un nouvel accès public au fleuve. Le fédéral y a mis 7 M$.

L’animation a depuis laissé parfois à désirer, mais plutôt que de corriger, le Port de Québec a choisi de brader le site en catimini à un promoteur privé. 

Celui-ci achève d’y construire un spa qui obstrue la vue sur le fleuve et restreint l’espace public à proximité du quai. Le contraire de la tendance des dernières décennies. 

2. Autres legs du fédéral, la Pointe-à-Carcy et l’agora ont été remises à niveau pour 16,4 M$. 

En raison de son format, l’agora est restée depuis une scène difficile à exploiter, a déjà expliqué Daniel Gélinas.

La Pointe-à-Carcy a cependant gardé tout son sens. C’est un des horizons les plus larges et spectaculaires de Québec avec le fleuve qui enveloppe l’île d’Orléans devant les montagnes de la côte de Beaupré.

Voici que le Port et l’administration Labeaume veulent lui infliger une passerelle aérienne pour vélos, un projet improvisé dont un des effets sera de bloquer la vue sur le fleuve. 

L’autre effet sera de brûler pour un seul projet le budget de trois années de pistes cyclables.

L’administration Labeaume a rejeté (avec raison) l’idée d’un monorail aérien dans les rues de Québec, estimant que «personne ne voudrait ça en avant de chez lui». 

Le même argument devrait valoir pour la piste aérienne de vélo. 

3. Troisième legs du fédéral, les 20 M$ à la baie de Beauport pour un pavillon de service et des aires de jeu et de détente. 

Ça valait le coût pour mettre en valeur une plage de sable blond si près du centre-ville. La qualité de l’eau y permet la baignade depuis deux étés.

Ici encore le paysage du fleuve est unique. Une perspective de 270 degrés qui donne l’impression que la plage est une île et l’horizon, infini.

Le Port de Québec, avec la bénédiction de la Ville, projette de boucher une partie de cet horizon en allongeant un quai pour accueillir d’hypothétiques conteneurs et des grues. 

On ne s’inquiète pas assez, je trouve, du dommage irréparable au paysage que va causer ce projet pour un bénéfice collectif très aléatoire. 

4. Le pavillon de l’Espace 400e au bassin Louise fut au cœur de l’activité de 2008, mais se cherche depuis une vocation.  Rénové à grands frais par le fédéral, il n’est plus utilisé.

En fait, c’est tout le bassin Louise qui stagne. L’ambitieux plan de développement lancé par le Port de Québec en 2015 n’a jamais levé. 

Le grand marché du Vieux-Port va disparaître et le projet d’une plage publique à la tête du bassin que pilote la Société des gens de baignade, continue de se buter à l’indifférence du Port et de la ville.

Le 400e avait fait entrevoir de belles choses pour le bassin Louise. On se retrouve aujourd’hui devant rien.

5. Reste, heureusement la promenade Samuel-De Champlain. L’élan du 400e s’y est maintenu. On l’a prolongée jusqu’à la plage Jacques-Cartier et on s’apprête à faire de même jusqu’à la côte Gilmour. Le projet de nouveaux silos et d’un terminal de transbordement de grains à l’anse au Foulon vient cependant jeter une ombre à l’extrémité est de la promenade.

Il est vrai que le secteur est ingrat et est déjà occupé par des activités industrialo-portuaires. 

Si on accepte l’idée qu’un port puisse cohabiter avec la ville, il y a des compromis à faire. Celui-là est peut-être nécessaire.  

N’empêche qu’on s’apprête à dresser de nouveaux obstacles visuels entre le fleuve et la piste cyclable qui jouxte le boulevard Champlain. 

C’est contraire au grand mouvement vers le fleuve magnifié par le 400e.

Chronique

«Pour 100 ans à l’avoir dans le front»

CHRONIQUE / Le promoteur Michel Dallaire n’a pas cherché à éluder le principal enjeu de son projet de Phare: l’impact sur le paysage.

«Si tu te trompes, tu l’as pour 100 ans dans le front», a-t-il expliqué aux citoyens venus assister à ses présentations publiques, la semaine dernière. On ne saurait mieux dire.   

Des citoyens s’inquiètent aussi de l’impact du projet sur la circulation, de l’ombre dans le voisinage, du confort de la place publique au pied des tours, du danger de tuer le marché de Québec avec un si gros projet, etc. 

D’autres s’inquiètent aussi de la parodie de démocratie que sera la «consultation» publique de l’automne prochain sur un changement de zonage pour le Phare auquel le maire a déjà donné sa bénédiction.

Ce sont de bonnes questions et il y en a d’autres, mais aucune n’est plus lourde de conséquences que celle du paysage.

M. Dallaire en est conscient et c’est pourquoi il veut continuer à «améliorer son projet». Depuis la première mouture de l’hiver 2015, le projet a changé pour le mieux.

Les liens avec le voisinage sont plus fluides, la place publique a gagné en ampleur, on a fait plus de place à la culture et à l’animation. Les architectes ont affiné le design des façades et revu l’orientation des tours. 

Le résultat reste cependant très incertain. Je trouve encore ces tours lourdes, massives et sans véritable personnalité. 

Rien de la légèreté, de l’élégance et de l’audace qu’on voit parfois ailleurs. Rien qui puisse en faire une signature distinctive pour Québec.

Avoir la plus haute tour à l’est de Toronto sera une distinction bien inutile si l’architecture n’est pas à la hauteur.

Il n’y a pas de critères absolus en cette matière et le promoteur a raison de dire que ça devient une question de goûts.

C’est vrai de tout immeuble. On aime, on n’aime pas ou on est indifférent. 

C’est un moindre mal pour un bâtiment de deux étages sur une rue anonyme. Les voisins peuvent en souffrir, mais le dommage reste limité. 

C’est autre chose pour une tour de 65 étages. 

Le Phare passerait inaperçu dans la forêt de New York, de Hong Kong ou de Toronto. Mais pas à l’entrée de Québec. On parle d’une tour incontournable qui s’imposera à des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes des deux rives, qui le verront de leur résidence ou lors de leurs déplacements.

Si le Phare est moche, ça risque de faire beaucoup de monde de mauvaise humeur chaque matin et chaque soir, pendant 100 ans. 

On ne voudrait pas se réveiller un jour et regretter le paysage d’avant, aussi dépouillé et imparfait soit-il.

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Le promoteur avait de bons arguments pour contrer l’inquiétude sur la capacité de Québec à absorber le projet du Phare.

Pris séparément, les volets commercial, bureau, résidentiel et hôtelier sont de «petits» projets pour Québec, a-t-il plaidé. J’aurais plutôt dit «moyens».

La particularité du Phare est d’empiler ces projets plutôt que de les juxtaposer, a-t-il expliqué. Autrement, on n’en parlerait pas.

Il a donné l’exemple du projet de 600 logements en chantier sur l’ancien site du marché de Ste-Foy. Le double des logements prévus dans la grande tour du Phare. Personne ne s’est inquiété de l’impact dans l’économie locale. Même chose pour le bureau et pour l’hôtel. Québec peut en accueillir un de plus.

Il venait de marquer des points.  

Reste qu’avec trois autres tours à venir sur le même îlot, il y aura une concentration de pieds carrés qui aurait pu servir à combler d’autres vides sur le plateau de Ste-Foy ou ailleurs en ville.

Cet appétit du promoteur pour les pieds carrés (et la rentabilité) n’est sans doute pas étranger à sa difficulté à dessiner autre chose que des immeubles lourds.  

***

La réponse du promoteur fut moins convaincante sur la question de la place publique au pied des tours.

Il nous a montré de beaux dessins d’artiste avec plein de vie, hiver comme été, mais il reconnaît ne pas savoir encore comment il pourra la mettre à l’abri du vent, condition nécessaire pour que résidents et visiteurs aient de goût de s’y asseoir. 

M.Dallaire continue par ailleurs d’évoquer le modèle du Rockefeller Center de New York. Un bel exemple, mais il faut comprendre que le succès de cette place célèbre lui vient de son ouverture sur la 5e Avenue, très fréquentée par les piétons.

Étant situé à l’extrémité du boulevard Laurier, le Phare ne pourra jamais «intercepter» de piétons et il devra générer lui-même son achalandage. Un gros défi dans un secteur naturellement venteux et inhospitalier, à l’entrée des autoroutes. 

***

Il est rare qu’un promoteur aille ainsi à la rencontre des citoyens et prenne deux soirs durant, le temps de répondre avec patience et gentillesse à leurs questions. 

Légalement, rien ne l’y obligeait. Ça mérite d’être souligné. On pourrait souhaiter que d’autres promoteurs en fassent autant pour améliorer la qualité et l’acceptabilité sociale de leurs projets.

M.Dallaire n’avait pas réponse à toutes les questions. Celles sur le transport par exemple, qu’il continue de pelleter dans la cour de la ville.   

Mais une discussion publique, même incomplète, est préférable aux tractations occultes qui avaient caractérisé la naissance de ce projet.

Pendant la discussion publique sur le programme particulier d’urbanisme (PPU) du plateau Sainte-Foy, le Groupe Dallaire s’était fait prendre à échanger en coulisses avec des fonctionnaires de la ville pour demander des modifications.

Le Commissaire au lobbyisme lui avait alors reproché de ne pas avoir été inscrit au registre des lobbyistes.

***

Je reviendrai éventuellement sur ce PPU de Sainte-Foy que la ville prévoit amender à l’automne pour permettre le projet du Phare. 

Peut-être avez-vous comme moi le sentiment que les dés sont pipés.  

Ça fait une raison de plus pour souhaiter que la tour, si tour il doit y avoir, ne nous fera pas regretter de l’avoir dans le front pour 100 ans.

La Capitale

La promenade qui a changé ma vie

BILLET / J’habitais le Chemin du Foulon, au pied de la falaise lorsqu’on a commencé à parler d’un retour au fleuve.

C’était le milieu des années 80. Le boulevard Champlain ressemblait à une autoroute. 

On regardait passer au loin les bateaux par la fenêtre de la salle à manger. La nuit, on était réveillé parfois par les cornes de brume ou les vibrations transmises au sol par la pulsion des hélices des cargos. 

Ignorant les interdits, j’allais parfois au quai Frontenac par le tunnel ferroviaire sous la bretelle du boulevard Champlain. 

Il était difficile alors d’imaginer dans ce no man’s land ce qui allait suivre.

Nous avions depuis longtemps quitté le Foulon lorsque la promenade Samuel-De Champlain a finalement été mise en chantier.

Habitant depuis en haut de la falaise, j’ai pris l’habitude d’y descendre, à tout moment du jour et du soir, imprimant à ma vie quotidienne un rythme qu’elle n’avait jamais eu. 

Je vous y croise. À pied, à vélo, en patins à roues alignées, avec votre chien ou la poussette du petit. Assis à lire ou à parler, à boire de la bière ou du vin, à pique-niquer. 

Je vous vois les écouteurs aux oreilles, sourds au vent et à la musique des feuilles. 

Je vous vois le maillot mouillé d’effort, la peau rougie par le soleil ou transis, votre col remonté jusqu’aux yeux. 

J’ai vous ai vus, vous étiez deux ce soir-là, sur une table à pique-nique dans la pénombre, faire ce qu’on ne fait pas d’habitude sur une table à pique-nique.

Je vous ai entendu parler d’autres langues que la mienne, rire, chuchoter, écouter de la musique. Cette vie montre le succès de la promenade.

Aussi ne le prenez pas personnel si je vous dis que l’heure que je préfère est celle où vous n’y êtes plus. Je veux dire, où vous êtes moins nombreux, après la tombée de la nuit.

L’heure où il traîne parfois quelques pêcheurs au quai des Cageux et les derniers promeneurs de chiens dans les sentiers. 

Celle où la flamme de la raffinerie vacille sur l’eau, parfois celle de la lune, celle où se détache dans l’ombre le clocher lumineux de l’église Saint-Romuald et celui de Saint-Michel au haut du cap. Celle de la lumière sur le bois mouillé des jours de pluie.

Celle où les marches de pierre se perdent, infinies, dans la noirceur de l’eau.

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Chronique

Le Séminaire, «société secrète»

CHRONIQUE / Je vous dois un mea-culpa. Je suis allé un peu vite la semaine dernière en disant que l’Église n’avait pas les moyens d’en faire beaucoup plus pour aider à conserver le patrimoine religieux.

Il est vrai que beaucoup de paroisses sont en déficit et je pense encore que sans aide publique, il sera difficile de conserver et recycler des églises qui ont une grande valeur patrimoniale. 

La dégradation de l’ancienne église Saint-Cœur de Marie, sur la Grande Allée, en est un exemple criant. Aucun promoteur n’est prêt à payer seul ce qu’il faudrait pour sauver le bâtiment qui menace aujourd’hui de s’écrouler. 

Cela dit, d’importantes précisions s’imposent sur les avoirs et capacités financières du diocèse et des communautés religieuses.

Ça risque de vous paraître un peu aride, mais pour donner l’heure juste, il n’y a guère le choix. 

Mon premier étonnement : les 188 fabriques du diocèse ont terminé l’année 2016 avec un surplus de 174 144 $, malgré 68 fabriques en déficit.

Je me serais attendu à pire vu la faible fréquentation des églises.

La réalité est que les dons, collectes, capitations et cérémonies (mariages, funérailles, etc.) se sont maintenus en 2016 par rapport à 2015.

La valeur des immobilisations a atteint 380 millions $ en 2016 et sa réserve, 43,3 millions $.

Pas assez pour prendre en charge l’ensemble du patrimoine religieux, d’autant plus que le diocèse a aussi des obligations financières envers ses prêtres et employés. 

Mais ça donne l’impression qu’il reste une marge de manœuvre.

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Je n’ai pas eu de mal à obtenir les états financiers du diocèse qui les considère comme des documents publics, conscient sans doute que cet argent est venu des paroissiens.

Il en va autrement du Séminaire de Québec qui se comporte en société secrète et estime ne pas avoir de comptes à rendre. Surtout pas à des journalistes. 

Des lecteurs rappellent que le Séminaire possède des immeubles et de vastes terres dans l’ancienne Seigneurie de Beaupré. On parle de forêts de 1600 kilomètres carrés qui vont de Portneuf à Charlevoix et font l’équivalent de huit fois l’île d’Orléans. 

Ces terres rapportent des revenus d’exploitation forestière, de pourvoiries et de location pour les parcs d’éoliennes les plus importants au Canada.

Le Séminaire ne devrait-il pas contribuer lui aussi à la protection du patrimoine religieux de Québec, me demandent des lecteurs? 

Bonne question. 

Au plan légal, le diocèse et le Séminaire de Québec sont des corporations distinctes depuis les années 1660. L’argent de l’un ne peut en théorie servir à l’autre. 

C’est cependant le Cardinal qui nomme le Supérieur du Séminaire et qui en approuve les budgets. On est ici dans la même Église et quoiqu’on en dise, rien n’empêche que le Séminaire participe aux «œuvres» du diocèse.

Il y participe d’ailleurs. Le Supérieur du Séminaire, le chanoine Jacques Roberge, a cependant refusé de donner des chiffres.

«On est discret», dit-il, plaidant que le Séminaire n’est «pas un bien public». «Ce patrimoine nous a été donné Mgr François de Laval. Ce n’est pas un cadeau du roi». 

M. Roberge dit être «plus sensible» aux questions «pastorales» qu’à «l’entretien des pierres». S’il y a des demandes du diocèse, «on va tendre l’oreille», mais «ce n’est pas nous qui va soutenir le diocèse», prévient-il.

«L’Archevêché n’a pas l’intention de contraindre le Séminaire à venir en aide aux fabriques ou à la conservation du patrimoine, affirme le Vicaire général, Mgr Marc Pelchat. Ça ne fonctionne pas par contrainte. Ça fonctionne par dialogue.»

Quant à l’hypothèse de vendre des terres du Séminaire, ça n’a jamais été envisagé, rapporte Mgr Pelchat. 

Il est arrivé que le Séminaire vende des terres. C’est arrivé dans les années 1960 lors de la création de la Réserve faunique de Cap-Tourmente, mais ça reste l’exception. 

*** 

Je suis revenu à la charge auprès de M. Roberge. Pourquoi ne pas rendre publiques vos contributions aux bonnes œuvres pour qu’on puisse voir de quoi il retourne?

Le chat est alors sorti du sac. 

«On ne veut pas avoir d’autres demandes des fabriques». Le conseil d’administration du Séminaire a mieux à faire, a expliqué le Supérieur. «Je ne veux pas avoir tout le monde dans ma cour.»

Entre gens d’église distingués, pas question donc de perdre du temps à répondre aux quêteux des paroisses ou des bonnes œuvres.

J’ai fini par lui arracher des bribes. Le Séminaire a dépensé plus de 18 millions $ ces dernières années pour des travaux d’entretien sur ses immeubles du Vieux-Québec.

Il m’a aussi nommé une dizaine de causes et œuvres auxquelles le Séminaire vient en aide chaque année pour «plus ou moins 1 million $».

Rien à en tirer cependant sur les avoirs du Séminaire et les revenus de ses terres. «Je ne peux pas faire le panier percé», dit-il, en parlant des «contrats secrets» avec Boralex et Gaz Métro (maintenant Energir) qui opèrent des éoliennes.

***

N’en déplaise au chanoine Roberge, les grandes lignes des états financiers du Séminaire sont d’ordre public. J’ai fini par les trouver à l’Agence du Revenu du Canada. On y trouvait notamment la liste des dons faits chaque année à des organismes reconnus.

Il y en avait pour 870 000 $ dans le relevé de février 2017, dont plus de la moitié au Diocèse de Québec (444 281 $), 100 000 $ à Notre-Dame de Québec (Basilique) et 50 000 $ à l’Abbaye Saint-Benoît-du-Lac.  

Plus improbables, ces deux dons de 37 000 $ à la Fondation du Musée de la Civilisation et deux autres de 1500 $ à la Fondation de la Faune qui n’ont, à ce que je sache, aucun mandat de pastorale. La plupart des bénéficiaires avaient cependant un lien, même si parfois ténu, avec la religion. 

Combien valent les terres du Séminaire? Je n’oserais pas risquer de chiffres. Les documents de l’Agence mentionnent 33 millions $, mais c’est nécessairement beaucoup plus. 

Les terres sont distribuées dans dix municipalités et il y en a pour plus de 35 millions $ seulement dans les rôles d’évaluation de Saint-Urbain, Baie-Saint-Paul et Saint-Tite.

Le Séminaire rapportait par ailleurs des placements à long terme de 92 millions $.

***

J’aurais pu continuer l’exercice avec les communautés religieuses, elles aussi réticentes à parler de leurs fortunes. Leur poser la même question de leur responsabilité sociale envers le patrimoine bâti. 

Je ne veux pas faire ici de démagogie facile. Chacune a ses obligations, ses valeurs, ses moyens.

Ce qui me frappe, c’est combien il a été important pendant des siècles et des siècles de bâtir des lieux de culte et de résidence souvent somptueux, pour aujourd’hui plaider combien ces choses-là sont vénales à côté des missions pastorales.   

Chronique

Pas de salut sans aide publique

CHRONIQUE / Croire que le diocèse peut faire beaucoup plus pour les églises et le patrimoine religieux tient d’un vœu pieux.

Il n’y a pas tant d’argent caché dans les jubés et les sacristies. Les fabriques de Québec sont ici comme ailleurs plus souvent qu’autrement dans le rouge. Leurs revenus déclinent, leur fréquentation est famélique et les coûts d’entretien ne cessent de croître.

Il est difficile de penser changer la donne avec l’argent de la vente des églises excédentaires, comme le suggère le maire de Québec.

Le produit de ces ventes sert déjà à éponger les dettes des fabriques et à entretenir les églises restantes.

L’idée d’une «fiducie d’utilité sociale» pour veiller sur les églises patrimoniales part d’une bonne intention et semble faire consensus.

Mieux vaut une vision cohérente et à long terme que des décisions à la pièce dans l’urgence et l’émotion du moment.

Mais une fiducie, aussi imaginative soit-elle, nous ramènera toujours au même problème, fondamental : qui va payer?

La ville de Québec vient de promettre 15 millions $ en 10 ans pour huit églises et fait sa large part pour éteindre les feux (ex : clocher de l’église Saint-Sauveur). Le gouvernement du Québec mettra aussi 15 millions $, ce qui en fera 30. 

C’est significatif, mais pas assez, constate John Porter, dans le rapport du Groupe de travail sur la préservation du patrimoine à caractère religieux.

On aimerait que les églises soient financées par leurs fidèles, des mécènes, entreprises privées ou dons particuliers, mais il y a longtemps qu’on sait le patrimoine religieux en danger et ça ne s’est pas beaucoup bousculé au porche. Reste l’argent public.

Depuis des décennies, le Québec a déployé beaucoup d’imagination pour recycler des églises. 

On nous cite d’ailleurs en exemple dans le grand rapport sénatorial de 2015 sur le financement des lieux de culte en France. (1) 

Salles de spectacles, école de cirque, bibliothèques, résidences, centre funéraire, commerces, salles de sport, musées, etc. 

Le Québec n’a pas eu de tabous ou de jugement moral sur l’utilisation des anciennes églises. 

On note cependant que l’argent public a souvent été nécessaire pour réussir ces conversions. Il risque d’en être encore ainsi à l’avenir.

Ne reste qu’à définir les modalités. 

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En France, les villes et communes sont depuis 1905 propriétaires des 40 000 églises catholiques et en assument l’entretien. Les 87 cathédrales sont aussi propriété de l’État. Là comme ici, la disproportion est grande entre le nombre d’églises et la pratique religieuse, mais il est difficile de dire non.

L’aide publique y sert non seulement à conserver des lieux de culte, mais à en construire de nouveaux. 

Ce soutien n’empêche pas que plusieurs centaines d’églises y sont menacées faute d’entretien adéquat.

En Grèce et en Belgique, l’État paie des salaires au clergé, ai-je lu dans La Croix, qui a dressé en 2012 un portrait du financement des églises en Europe.

En Allemagne, des länders consacrent aux églises jusqu’à 9 % de l’impôt sur le revenu. 

Au Danemark, pays modèle de l’urbanisme, l’Église nationale (luthérienne) perçoit un impôt pouvant atteindre 1,5 % des revenus, etc.

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Une telle aide publique pour des «opérations» religieuses serait impensable ici.

Soutenir des bâtiments patrimoniaux qui ont marqué l’histoire et le paysage des villages et quartiers, n’a par contre rien d’immoral. Ça semble même inévitable.

(1) Les collectivités territoriales et le financement des lieux de culte, Hervé Maurey, Sénat, 2015

Chronique

Dans les coulisses de la police au G7

CHRONIQUE / On a beaucoup parlé de ces coûts de sécurité, astronomiques, pour deux jours de G7. Vous avez vu ces clôtures, ces caméras, ces hélicos dans le ciel et ces policiers casqués dans les rues pour finalement une poignée de manifestants.

C’était la partie la plus visible (et la plus controversée) de la sécurité. L’autre s’est jouée en coulisse, dans des salles de réunion, des terrains d’entraînement, des postes de commandement et de coordination. 

Elle s’est jouée dans la planification méthodique des détails et le déploiement d’un réseau insoupçonné de partenaires et de contacts prêts à agir. Regards dans les coulisses de la sécurité.

La police de Québec s’était faite discrète mais peut-être avez-vous remarqué ce va-et-vient inhabituel d’autopatrouilles, motos et autobus au Pavillon de la jeunesse d’ExpoCité.

La police y avait établi son quartier maître logistique. C’est là que les 200 policiers (dont 15 femmes) de l’escouade de contrôle de foule de Québec se regroupaient et «s’armaient» avant de prendre le bus pour le centre-ville.

Ils y revenaient après leur «chiffre» pour se changer, manger, recharger leurs batteries et celles de leurs cellulaires. 

Même sans affrontements, marcher sous le soleil avec les boucliers en tirant l’air d’un masque à gaz finit par fatiguer.

Les cinq pelotons du contrôle de foule, Alpha, Bravo, Charlie, Delta et Echo, y avaient leurs quartiers, un premier à l’entrée pour poser l’équipement lourd et un autre dans les vestiaires de joueurs. Tout y était prêt pour la décontamination et les frigos étaient pleins pour un siège prolongé en cas d’affrontements soutenus.

Plusieurs dizaines de policiers ont dormi la (courte) nuit de jeudi à vendredi sur un des 400 lits de la Croix-Rouge alignés entre les baies vitrées de la patinoire, prêts pour le départ à 3h. Ce fut la même chose le lendemain.

Chronique

En attendant Godot

CHRONIQUE / Je croyais tenir ma première manifestante. Un beau spécimen, sorti tout droit des années 60.

Mocassins de cuir brodés, pantalons bouffants colorés, cheveux hirsutes. Un sac sur le dos avec une tente roulée sous le rabat, un autre devant et un troisième à la main. 

Elle est montée dans le 801 à Sainte-Foy, chargée de bagages et d’idéaux me disais-je, direction centre-ville, en route pour changer le monde.

Nous sommes descendus au même arrêt, près du Grand Théâtre, lieu des rassemblements troubles de 2001 et du silence de 2018.

Elle avait l’air préoccupé. 

«Rue Claire-Fontaine, c’est par où?»

«Tu y es», lui ai-je indiqué.

Elle arrivait du Nouveau-Brunswick. Venait rejoindre une amie dans Saint-Jean-Baptiste avant de poursuivre vers Trois-Rivières.

«Tu ne seras pas à la manifestation contre le G7?»

«J’y serais peut-être allée, mais pas avec tout ça», me dit-elle en montrant ses sacs. «Je me ferais slasher par la police.»

Un bagage trop lourd pour la légèreté des convictions.

Je l’ai vue descendre doucement vers la rue Saint-Jean. 

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Le Carrefour international de théâtre se terminait vendredi. Ç’aurait été un beau jour pour jouer En attendant Godot, de Samuel Beckett.

Deux vagabonds se retrouvent dans un non-lieu pour attendre Godot qui a promis de venir au rendez-vous.

L’attente se prolonge, les compères doivent tuer le temps, se cherchent des distractions, s’égarent. On finit par ne plus trop savoir ce qu’ils attendent ni pourquoi.

Est-ce même le bon jour et le bon endroit? Peut-être est-il déjà passé? 

Godot ne viendra jamais.

Ainsi en fut-il de cette journée de G7 à Québec. Un théâtre absurde où une ville au ralenti attend ce qui n’arrive pas ou arrive si peu. 

Quelques groupes épars, sans plan concerté ni effectifs convaincants. 

La description martelée des dispositifs policiers déployés à Québec et La Malbaie a-t-elle fini par effaroucher les manifestants? 

C’est possible. L’encadrement (trop) serré des premiers mouvements de foule de jeudi soir et vendredi matin aura conforté cette perception. 

Sous le prétexte de rassurer, on aura provoqué le contraire et semé l’idée que manifester, c’est dangereux. 

La responsabilité est ici partagée entre la police et les médias. Le coup de grâce est ensuite venu de l’Assemblée nationale. Les dominos se sont mis à tomber après l’annonce qu’elle fermait boutique. Les ministères voisins ont suivi, puis des écoles, des commerces, etc. L’idée de danger s’est mise à percoler partout en ville, nourrie par le souvenir de 2001, même si les contextes ont peu en commun.

On a ainsi renvoyé un message contraire aux valeurs de la démocratie qui voudraient plutôt qu’on valorise et encourage la liberté de parole et l’expression de points de vue différents. On a ici une bonne réflexion collective à faire.

L’administration Labeaume n’a pas cédé au mouvement et a gardé ses bureaux ouverts, même ceux du centre-ville. Ça mérite d’être souligné.

Aussi convaincante fût-elle, la démonstration de force de la police n’est pas la seule explication au silence (relatif) de la rue et on ne peut pas cette fois mettre la faute sur une température capricieuse. Le temps était idéal. 

L’éloignement du lieu de rencontre des leaders du G7 y est pour beaucoup, mais plus encore, c’est l’absence d’une cause claire qui explique la timidité de la mobilisation.

Celles du Sommet des Amériques de 2001 (économie, libre-échange, environnement), du printemps 2012 (frais de scolarité) ou de l’automne 2017 (intolérance) étaient largement partagées.

Cette semaine, on ne sait pas vraiment. C’est plus éclaté, plus diffus. 

Les préoccupations de 2001 sur l’environnement sont aujourd’hui dans les discours du G7, sauf peut-être pour les États-Unis. Ça manque parfois de cohérence direz-vous, mais l’intention y est.

Difficile de manifester contre les bons sentiments du programme officiel du G7 dessiné par Justin Trudeau. L’égalité hommes-femmes, un monde plus pacifique, etc.

Contre le capitalisme? Peut-être, mais le communisme et ses dérivés ont-ils vraiment mieux à proposer? 

Contre le partage inéquitable de la richesse dans le monde? On tient ici quelque chose, mais ça aussi c’est dans le programme officiel.

Les motifs pour manifester ne rassemblent plus et il est devenu plus facile de mobiliser les réseaux sociaux que de mobiliser la rue. 

Les syndicats y arriveront davantage aujourd’hui peut-être. Ils auront la force du nombre, mais on pourra se demander quelle y sera la part d’altruisme et celle des intérêts corporatifs.

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Croisé un couple de touristes français qui venait de se buter le nez sur la porte close de l’Observatoire de la Capitale, au pied de l’édifice «G». 

Aucune impatience ni mauvaise humeur. «On reviendra», ont-ils dit. Si quelqu’un peut comprendre les désagréments des manifestations (appréhendées dans ce cas-ci), c’est bien les Français. On leur souhaite bonne fin de séjour.

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Manifestation pacifique tenue sur le coup de midi par Vision Mondiale à la fontaine de Tourny. Soixante-quinze jeunes diplômés de partout au Canada, avec toges et toques, pour symboliser 75 millions d’enfants dans des pays où l’accès aux études est difficile, particulièrement pour les femmes. Enfin un peu de contenu dans une journée creuse.

Chronique

La Coupe Stanley de la manifestation!

CHRONIQUE / David Fillion était sur la ligne de front du Sommet des Amériques de 2001.

Dernier entré dans l’unité de contrôle de foule de la police de Québec, il avait hérité de la tâche ingrate de «préposé aux irritants chimiques» dont personne ne voulait à l’époque. Pas assez d’action.

Les gaz lacrymogènes étaient alors un dernier recours et la police de Québec ne s’en servait jamais. 

Ceux qui y étaient affectés étaient condamnés à attendre en retrait en regardant les collègues se colletailler avec les manifestants avec matraques et boucliers. 

«Personne ne voulait rester en arrière à ne rien faire», se souvient-il.

Les choses n’ont pas tourné comme prévu à ce Sommet des Amériques. 

«On a tellement utilisé de gaz», dit-il. Assez que la fonction dont personne ne voulait est devenue «plus populaire». D’autant plus que la police a compris que le gaz permet de disperser des foules sans matraque ni blessés. C’est mieux pour l’image et pour les manifestants.

David Fillion avait 28 ans et cinq ans de métier à l’époque. 

Un âge où on a le goût de l’action et d’être là où ça brasse et où il se passe quelque chose. Un âge où souvent, on carbure à l’adrénaline.

C’est pareil pour les pompiers, les ambulanciers ou dans les salles d’urgence, croit-il. 

Pareil aussi pour beaucoup de journalistes et photographes, ajouterais-je. Ils tireront une certaine fierté à avoir décrit pour leur journal ou leur média ce qu’ils auront vu dans les effluves de la poudre et des gaz.

Il n’y a pas eu beaucoup de protestation lorsque les policiers de Québec ont su qu’ils seraient tous conscrits pour le G7, soit au front, soit pour maintenir le service ailleurs sur le territoire. L’attrait du temps supplémentaire pourrez-vous penser, mais il y a plus que ça.

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«Un G7 c’est la Coupe Stanley de la manifestation», décrit le capitaine Jean-François Bernier de la police de Québec, chargé du poste de commandement Enquête de la Ville, pendant le sommet.

Une rencontre des «plus grands» de ce monde n’arrivera qu’une fois dans la vie de Québec. Deux si on compte le Sommet des Amériques. 

Pour beaucoup de policiers, manifestants, journalistes et citoyens, c’est une sorte de «thrill of a life time». 

Une source d’anecdotes et de faits d’armes, heureux ou pas, qu’on racontera longtemps, longtemps, jusqu’à l’âge où parfois on se met à répéter les mêmes histoires. Ça commencera par «dans le temps, au G7 de 2018…»

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David Fillion comprend la fébrilité des policiers qui attendent de l’action sur le terrain du G7, mais à 46 ans, sa perspective a changé. 

Aujourd’hui commandant du poste La Cité-Limoilou (parc Victoria), il est de ceux qui ont préparé les plans d’intervention et de ceux qui vont ramasser les pots cassés si ça devait mal tourner. 

La police aura difficilement le beau rôle dans cet événement où la facture de la sécurité soulève de fortes critiques. 

On lui reprochera d’en avoir trop fait et d’avoir trop dépensé pour rien, si ça se passe bien. Ou de ne pas en avoir fait assez s’il arrive quelque chose.

M. Fillion a vu des «gens inquiets» de ce G7. Il le sait pour côtoyer depuis des années les commerçants, citoyens, et directions des organismes du centre-ville. Il parle aux élus, va aux conseils de quartier.

Il «voit l’impact» si ça tourne mal. L’impact sur l’image internationale de la police, sur la ville et le tourisme. L’impact sur la confiance des citoyens et des groupes qu’on avait tenté de rassurer. Il voit l’énergie qu’il faudrait mettre à «rattraper» cette confiance. 

Son verdict: «J’aimerais mieux qu’il ne passe rien».

Tant pis alors pour les souvenirs et les anecdotes de guerre. Tant pis aussi pour ces préparatifs qui n’auraient servi à rien. Ce qui ne veut pas dire qu’ils auront été inutiles.

Ces préparatifs ont permis d’affiner la coordination et les plans d’urgence de la police et des services municipaux à un niveau de détail jamais vu.

Cela va servir lors des grands rassemblements et événements de la vie de Québec: manifestations, Saint-Jean-Baptiste, Festival d’été, tempêtes, accidents, dommages aux infrastructures, etc. Québec sera devenue, mine de rien, un peu meilleure et plus sécuritaire qu’avant. 

Chronique

Une passerelle à contresens

CHRONIQUE / Ce projet de passerelle aérienne a le mérite de l’audace et de faciliter peut-être la vie à vélo dans le Vieux-Port.

On réduira en théorie les dangers de la cohabitation vélos-piétons ou «l’occupation» par les vélos d’une voie de circulation de Dalhousie comme l’été dernier. Cela ne règle cependant pas l’autre problème de la Pointe-à-Carcy qu’est la limitation d’accès au quai pour les piétons lorsque des navires de croisières y sont amarrés. 

En période de pointe, l’espace est souvent encombré de clôtures et une passerelle pour vélos n’y changera rien. 

L’imprécision de la ville sur les coûts du projet est par ailleurs inhabituelle et préoccupante. 

En faisant des règles de trois avec le prix d’autres passerelles construites récemment, on peut facilement arriver quelque part entre 5 millions $ et 10 millions $, peut-être plus. C’est beaucoup pour 300 mètres de piste cyclable.

Que le Port de Québec offre d’en payer le premier million est louable, mais sera une bien mince consolation pour les contribuables de Québec.

Cette passerelle sera «spectaculaire» et deviendra une «attraction touristique», plaide le maire Labeaume. C’est possible. Cette voie aérienne offrira à n’en pas douter des points uniques pour les cyclistes.

Des élus parlent d’un projet «signature» (Marie-Josée Savard), d’un «coup de circuit» (Pierre-Luc Lachance) et d’une «mise en valeur du fleuve» (Jérémie Arnould). 

Ces points de vue se défendent. 

Mais la réalité est aussi que ce projet va à contresens de la tendance des dernières décennies à Québec qui fut de dégager les perspectives vers le fleuve et vers la ville. 

Construire sur le quai une structure de béton, aussi «artistique» puisse-t-elle être, va nécessairement réduire ces perspectives. 

Le dommage sera minime dans le premier tiers qui longe l’édifice des Terrasses du Vieux-Port, mais sera plus lourd pour la suite.

On a la mémoire courte. Dans les années 80, le Port avait construit des structures tubulaires rouges aériennes pour relier les bâtiments de la Pointe-à-Carcy. 

Ces passerelles furent démantelées quelques années plus tard ainsi qu’un des immeubles qui occupait l’extrémité est afin de dégager le paysage des quais. Voici qu’on veut reconstruire au même endroit.

Il faut ici se méfier des dessins d’artistes qui ont tendance à embellir les projets et à les faire voir plus légers qu’ils ne le seront.

Il serait étonnant par exemple que les garde-corps de la piste aérienne puissent être aussi discrets et transparents que le laissent croire les images diffusées lundi.

L’imprécision quant aux coûts suggère que les plans ne sont pas complétés et pourraient encore d’évoluer d’ici la mise en chantier annoncée pour le début 2019, ce qui semble difficile à réaliser. 

Je m’explique mal par ailleurs cet escalier qui mène à la passerelle pour vélo et ce piéton appuyé au garde-corps de la voie cyclable. 

Si des piétons de mettent à utiliser la passerelle comme poste d’observation, ne risque-t-on pas d’amplifier les problèmes actuels de cohabitation et de sécurité? 

La ville de Québec dit s’être inspirée du Bicycle Snake bridge de Copenhague pour sa passerelle à vélo dans le Vieux-Port. 

Il est vrai que Copenhague est souvent à l’avant-garde de l’architecture et de l’urbanisme et on ne va pas reprocher à Québec d’y rechercher des solutions. 

Je vois cependant une différence énorme entre ces ceux passerelles. 

Celle de Copenhague traverse un petit bassin intérieur de moins de 200 mètres, dont le pourtour est entièrement construit. Le Snake Bridge n’obstrue donc aucune perspective sur l’eau ou sur la ville.

Tout le contraire du projet de Québec.