Il n’est pas normal qu’un jeune entende plus souvent «Dépêche-toi» que «Je t’aime». Et il n’est pas normal que des parents à bout de souffle pressent quotidiennement leurs enfants dans la même spirale infernale.

Foutons-nous la paix!

L’autre soir, je suis tombée par hasard sur l’émission Nombreux et heureux, présentée à Canal Vie. Comme il n’y avait pas grand-chose d’autre d’intéressant à regarder, je me suis stationnée sur cette chaîne.

L’épisode de ce jour-là racontait les défis du quotidien d’un couple ayant décidé d’avoir huit enfants. HUIT ! J’ose même pas imaginer le nombre de brassées de lavage, de vidage et remplissage de lave-vaisselle et, surtout, la facture d’épicerie qui vient avec !

Chez les Dupuis, on n’achète pas des sacs de pommes de terre, on achète des poches de patates. On ne se déplace pas en minivan, mais en autobus. Et chaque année, quand vient le temps de passer l’Halloween, ça prend tellement de temps préparer tout le monde qu’on se bute bien vite à des portes fermées.

N’empêche, comme le suggère le titre de l’émission, tout ce beau monde vit heureux. On s’aime, on s’entraide et on s’amuse.

Outre l’incroyable organisation que la gestion d’une telle maisonnée demande, vous savez ce qui m’a le plus frappée de cette incursion intimiste dans leur routine réglée au quart de tour ? Une toute petite phrase. Une seule. Prononcée par un des plus jeunes en chemin vers la garderie. «Maman, avec toi, on est toujours pressés, c’est toujours vite, vite, vite.»

Immobilisation tonique

Je l’avoue, j’ai éprouvé un léger pincement au cœur. Je n’ai que deux petites filles, mais je me suis un peu reconnue là-dedans. Même si j’essaie très, très fort, depuis que j’ai pris la décision d’avoir des enfants, de ne pas être la fatigante qui répète à tout bout de champ, sur un ton exaspéré, «Dépêche-toi !» Et je ne crois pas être la seule à «rusher» mes enfants...

Vous avez d’ailleurs peut-être remarqué, au fil du temps, que de mettre de la pression sur un enfant provoque l’effet contraire. Plus on veut qu’il accélère le rythme, moins il coopère. Détrompez-vous : ce n’est pas pour rajouter à notre énervement qu’il réagit ainsi. C’est «un mode automatique et naturel de régulation du stress nommé immobilisation tonique» qui le pousse à faire ainsi, explique la psychothérapeute Isabelle Filliozat dans un numéro hors série du magazine Psychologie Positive.

Menacer, crier, et perdre patience provoque chez l’enfant un stress auquel il répond de façon instinctive. Voici quelques signes d’immobilisation tonique :

- Il ralentit

- Il semble avoir oublié ce qu’il était en train de faire

- C’est le blanc dans son cerveau

- Il n’a pas l’air de m’entendre

- Il arrête brutalement ce qu’il était en train de faire

- Il continue de jouer comme si de rien n’était

- Il a le regard vide, ou bien me regarde d’un air suppliant, paniqué ou exaspéré.

Si le stress persiste ou augmente, le réflexe suivant sera de fuir ou d’attaquer. «L’attaque, précise Isabelle Filliozat, est la voie privilégie par le cerveau.» D’où l’explosion de colère et l’agressivité qui peut survenir à ce stade chez l’enfant.

Pour désamorcer l’escalade, rien de bien sorcier : il suffit de relâcher la pression. On ralentit, on «lui redonne le maximum de liberté possible dans la situation», on sourit, on utilise l’humour, on fait un câlin… Prendre une toute petite minute de «pause» peut bien souvent en économiser plusieurs de lutte à n’en plus finir.

ralentir...

N’empêche, je trouve qu’on abuse des «Enwèye ! Grouille ! On est en retard !» Vrai qu’on a des vies de fou et qu’il est plus difficile, souvent, de respirer par le nez un mardi matin quand fiston tient ab-so-lu-ment à terminer sa tour de Legos alors qu’on est en retard pour le boulot.

Vrai aussi qu’on ne voit malheureusement plus le temps passer, même les fins de semaine, garnies all dressed de cours de ci ou de ça, d’activités «spéciales», de fêtes d’amis et autres soupers – sans compter le fameux combo ménage-lavage-épicerie.

Même les vacances sont trop souvent loin d’en être !

Mais peut-on se foutre la paix un instant ? Peut-on foutre la paix à nos enfants ? Il n’est pas normal qu’un jeune entende plus souvent «Dépêche-toi» que «Je t’aime». Et il n’est pas normal que des parents à bout de souffle pressent quotidiennement leurs enfants dans la même spirale infernale.

Depuis deux ou trois ans, une nouvelle tradition s’est installée chez nous durant le temps des Fêtes. À partir du 24 décembre et jusqu’au week-end de janvier précédant le retour à la normale, on ne cuisine pas, on ne fait pas de ménage ni de lavage. On sacre la routine et les horloges dehors, on voit des amis quand et si ça nous tente, on joue dehors, on mange trop de cochonneries, on se colle, on rit, on fait des activités seul ou en famille, comme ça nous chante, on peut passer trois jours en pyjama, on se couche et se lève parfois trop tard, parfois trop tôt... Et surtout, on se met au défi de ne pas dire une seule fois «Dépêche-toi !».

Bref, pendant deux semaines, on se fout la paix. On débarque du tourbillon de performance dans lequel on est entraînés le reste de l’année, un peu malgré nous, je dirais, pour renouer avec ce qui nous reste d’humanité. On remplace les «je dois» par des «j’ai envie de…», les «il faut» par des «je veux». Être, tout simplement, plutôt que faire.

Essayez, ralentissez, c’est magique ! Du moins, c’est un très beau cadeau à se faire et à offrir. Ou alors, trouvez votre façon à vous de vous foutre la paix un peu. Et si vous n’avez aucune idée comment, demandez à vos enfants ! Eux, ils le savent ! Adoptez leur rythme, pour une fois. Allez-y, dépêchez-vous !

Joyeux et serein temps des Fêtes !

**Cette chronique fera relâche pour les deux prochaines semaines.