Des étudiantes en action au centre de simulation de sciences infirmières de l’Université de Montréal.

Formation des infirmières: c'est reparti

CHRONIQUE / Cette fois sera-t-elle la bonne? L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) revient à la charge et demande que le baccalauréat, et non plus le diplôme d’études collégiales (DEC), devienne la norme d’entrée minimale à la profession. 

La bataille est-elle repartie avec les cégeps qui donnent presque tous à travers le Québec la technique en soins infirmiers? 

Le président de l’OIIQ, Luc Mathieu, n’aime pas le mot bataille. En entrevue, il précise plutôt que la formation des infirmières est un enjeu collectif et que le dossier doit être remis sur les rails pour trouver une voie de passage où toutes les parties seront gagnantes.

Ce dossier a été mis sur la voie d’évitement ces derniers années après une autre tentative vaine de l’OIIQ qui préconisait que le bac ou le DEC-BAC soit la norme d’entrée à la profession en 2014. 

L’OIIQ tente depuis 40 ans de trouver cette fameuse voie de sortie mais n’a pas réussi jusqu’à maintenant à convaincre le milieu de la santé et celui de l’enseignement qu’elle était la meilleure à suivre. Un Groupe de travail sur la formation de la relève infirmière, présidé par le Dr Pierre Durand, a conclu en 2014 qu’un rehaussement était «un incontournable pour répondre aux besoins évolutifs de la population et pour améliorer la performance du système de santé québécois».

L’ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert, avait commandé une étude prospective sur l’évaluation des tâches de tout le personnel infirmier (auxiliaire,technicienne, bachelière). «L’OIIQ n’en a toujours pas vu la couleur», affirme M. Mathieu. 

Faute de consensus, pour pouvoir faire les examens de l’ordre et accéder à la profession, une personne peut toujours opter pour la technique collégiale, le baccalauréat en sciences infirmières ou le DEC-BAC.

Luc Mathieu estime que cette situation est intenable. «Les examens de l’OIIQ sont établis sur les connaissances acquises au niveau collégial alors que le niveau de compétences exigées aujourd’hui et dans l’avenir dans les milieux de travail est beaucoup plus grand», explique-t-il. 

L’OIIQ, qui a fêté vendredi ses 100 ans d’existence, inscrit donc le rehaussement de la formation dans sa planification stratégique 2020-2030. Actuellement, 46% des 76 000 membres de l’ordre professionnel détiennent un baccalauréat. 

À l’instar de ces prédécesseurs, M. Mathieu précise que l’ordre ne dénigre pas la qualité de la formation dispensée dans les cégeps ni les compétences de ses membres qui détiennent une formation collégiale. 

Il estime cependant que les nouvelles exigences du travail, le vieillissement de la population et le fait que celle-ci soit aux prises avec de multiples maladies chroniques, l’organisation des soins basée sur une approche multidisciplinaire, la nécessité d’offrir des soins à domicile tant pour des problèmes de santé physique ou mentale, et le recours à l’intelligence artificielle nécessitent une formation plus poussée et complète. 

Il ne juge pas normal que les établissements de santé doivent donner de la formation supplémentaire à une nouvelle recrue. Il indique que le gouvernement doit débourser des millions de dollars chaque année non pas pour de la formation continue, mais pour combler des carences dans la formation de base.

Le président se défend de vouloir écarter les cégeps puisque le DEC-BAC continuera d’exister. Il rappelle que les autres provinces canadiennes et la plupart des pays requièrent maintenant le baccalauréat comme condition d’entrée dans la profession.

­ M. Mathieu, il n’y a pas à craindre que des jeunes boudent la profession si le baccalauréat devient obligatoire. Ailleurs, le rehaussement des exigences aurait au contraire augmenté le nombre de candidats à la profession.

Est-ce que le fruit est mûr et que l’OIIQ réussira cette fois à atteindre son objectif? 

Les directions des cégeps et les syndicats d’enseignants risquent de manifester à nouveau leur opposition. On imagine par ailleurs que les syndicats d’infirmières voudront s’assurer que leurs membres détentrices d’un DEC ne seront pas pénalisées. Sur ce point, l’OIIQ juge essentiel de prévoir des mécanismes de transition.

Il sera aussi intéressant de voir où logeront la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, ainsi que celui de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge. C’est une chose de se dire prêt à regarder un dossier, c’en est une autre de le faire aboutir dans le sens souhaité par l’OIIQ.

Si celui-ci ne réussit pas à convaincre ses partenaires que le baccalauréat devient la norme minimale d’entrée à la profession, le président prévient qu’il n’aura pas le choix de créer deux permis de pratique : l’un pour ceux qui auront une formation collégiale et un autre pour ceux qui suivront une formation universitaire de premier cycle. Une situation qui, selon M. Mathieu, viendrait compliquer l’organisation des soins dans les établissements.

Le système de santé, qui éprouve déjà des difficultés à assurer l’accessibilité et la qualité des soins de santé, n’a pas besoin qu’on lui en ajoute une autre. 

Il y a fort à parier que d’autres voix s’exprimeront sous peu pour soutenir qu’exiger le baccalauréat comme norme d’entrée minimale à la profession entraînera des effets indésirables dans le réseau de la santé et de l’éducation.