Fatigué de décider

CHRONIQUE / Parfois, on me demande s’il m’arrive de manquer d’idées pour cette chronique. Je réponds toujours non, parce que tout le monde m’en propose.

Après le court silence qui termine un bout de conversation, des amis ou des collègues me lancent : «En tout cas, tu devrais écrire une chronique là-dessus!»

Ma blonde, elle, utilise une autre tactique : la persuasion lente. Depuis des mois, elle me suggère de parler de l’astuce qu’elle a trouvée pour ne plus se casser la tête devant sa garde-robe : un horaire vestimentaire.

Alors cette semaine, je cède. Pas à cause de son insistance (OK, un peu). Mais parce qu’à bien y penser, c’est une partie de la solution à un problème encore plus grand — la fatigue décisionnelle.

Mais revenons à l’horaire.

L’an dernier, ma blonde en a eu assez de se demander chaque matin ce qu’elle allait porter durant la journée. Elle essayait différents assortiments, se changeait et, après une dizaine de minutes, choisissait sa tenue.

Dans le stress de la routine du matin, elle n’avait plus envie de se casser la tête avec ce qu’elle allait porter.

Alors, un dimanche, elle s’est assise avec ses vêtements sur le lit. Et elle s’est planifié un «kit» par jour pour les trois prochaines semaines. Depuis, elle suit son horaire vestimentaire chaque jour de semaine.

Ma blonde n’est pas la première à utiliser ce genre d’astuce. Certains l’ont réduit à sa plus simple expression. Einstein, par exemple, avait acheté le même complet gris en plusieurs exemplaires, puisqu’il ne voulait pas perdre une once d’énergie mentale à choisir une tenue.

Barack Obama, lui, ne portait que des costumes gris ou bleus. «Je ne veux pas prendre de décisions à propos de ce que je vais manger ou de ce que je vais porter. Parce que j’ai tellement d’autres décisions à prendre», a-t-il déjà confié au magazine Vanity Fair.

L’ancien président américain justifiait ces non-choix en citant des recherches montrant que le fait de prendre une décision détériore notre capacité à prendre d’autres décisions — ce que les psychologues appellent la «fatigue décisionnelle».

Quand on y pense, c’est fou le nombre de décisions qu’on doit prendre dans une journée. Prenez juste le matin. Le cadran sonne : snoozer ou se lever? Au déjeuner : céréales, toasts, gruau, smoothie? Au café : latte, cappucino, espresso, filtre? En arrivant au bureau: prendre l’escalier ou l’ascenseur? Devant l’ordinateur : vérifier ses courriels ou se mettre tout de suite sur une tâche?

Et ça continue comme ça toute la journée. Le concept de fatigue décisionnelle part du principe qu’on dispose d’une certaine quantité d’énergie mentale. Et qu’on diminue notre réserve à mesure qu’on prend des décisions.

Une étude souvent citée en la matière s’est penchée sur plus d’un millier de décisions judiciaires sur une période de dix mois. Les juges étudiés devaient notamment déterminer s’ils accordaient ou non une liberté conditionnelle à des prisonniers.

Les magistrats auraient dû baser leur décision sur la gravité du crime — meurtre, viol, fraude, vol — ou sur le comportement des détenus en prison, n’est-ce pas? Mais il y a un facteur aucunement pertinent qui les influençait beaucoup: le moment de la journée.

Les chercheurs ont ainsi découvert qu’au début de la journée, les juges émettaient un jugement favorable dans 65 % des cas. Puis, à mesure que la matinée passait et que la fatigue décisionnelle embarquait, la probabilité qu’un criminel obtienne ce qu’il voulait chutait graduellement jusqu’à… 0%.

Tout de suite après le dîner, les juges étaient requinqués et la probabilité qu’un détenu obtienne une décision favorable remontait à 65%. Puis, à la fin de la journée, c’était le retour à 0%.

Ce que ça signifie pour vous? C’est que plus la journée avance, plus il devient difficile de rassembler votre volonté pour prendre une bonne décision.

Comme les juges qui rejettent les demandes de libération conditionnelle à la fin de la matinée ou de l’après-midi, vous êtes plus susceptibles de choisir l’option la plus facile — ou impulsive — quand votre réserve d’énergie mentale est épuisée.

Une des solutions les plus efficaces pour combattre la fatigue décisionnelle consiste donc à choisir de ne pas choisir. Ou du moins, à choisir d’avance pour ne pas avoir à choisir plus tard.

Par exemple, en adoptant un horaire vestimentaire ou un menu planifié sur plusieurs semaines, question de ne pas être obligé de se poser les sempiternelles questions: comment je m’habille ou qu’est-ce qu’on mange?

Ça fait juste deux décisions de moins par jour, mais ça allégera vos journées, je parie ma chemise là-dessus.