Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
«Il est excessivement difficile de rendre les gens imputables quand ils n’ont pas les ressources pour agir», indiquait mardi en conférence de presse le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.
«Il est excessivement difficile de rendre les gens imputables quand ils n’ont pas les ressources pour agir», indiquait mardi en conférence de presse le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

Faire rouler les têtes

CHRONIQUE / Si le Québec connaît moins de ratés lors d’une deuxième vague de COVID-19 ce ne sera pas parce que François Legault et son ministre Christian Dubé menacent de «conséquences» les patrons du réseau de la santé et des services sociaux. Mais bien, parce que le gouvernement donne enfin à ceux-ci plus de ressources humaines et matérielles pour faire une meilleure «job» et mieux soigner les malades.

«Il est excessivement difficile de rendre les gens imputables quand ils n’ont pas les ressources pour agir», indiquait mardi en conférence de presse le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

Il ne peut mieux dire.

Vous avez beau dire à un enfant qu’il sera privé de sortie s’il ne passe pas à travers sa liste de devoirs, si vous ne lui fournissez pas crayons, cahiers, ordinateur ou soutien, il devient délicat de lui faire subir une conséquence s’il n’y arrive pas.

À écouter le premier ministre Legault, on pourrait croire parfois que les gestionnaires du réseau ne sont pas imputables. Or, depuis vingt ans, «la machine administrative» doit aussi rendre des comptes, explique Renée Lamontagne, professeure associée à l’ÉNAP (École nationale d’administration publique).  Il n’y pas plus seulement le politique qui est imputable.

Mme Lamontagne, qui a été directrice générale dans le réseau de la santé et  sous-ministre adjointe au ministère de la Santé lorsque François Legault détenait ce portefeuille, précise qu’il ne faut pas confondre «imputabilité» et «culpabilité». «Le but de l’imputabilité n’est pas de rechercher des coupables».

L’imputabilité vient avec une responsabilité clairement et formellement définie, des moyens, une reddition de comptes et de la transparence, ajoute la professeure. 

Ceux qui pensent que le responsable d’un CHSLD ou qu’un gestionnaire va dorénavant être congédié en claquant des doigts parce qu’il y a 50 patients infectés risquent de déchanter. Certes, un patron doit répondre de ses décisions. Mais on peut facilement imaginer qu’avant de servir de bouc émissaire aux politiciens ou d’entacher sa carrière, celui-ci va argumenter. 

Mme Lamontagne se demande à qui le responsable d’un CHSLD va rendre des comptes. Au pdg du CISSS? Au ministère? Sera-t-il responsable d’un ou de plusieurs CHSLD? Sera-t-il présent encore après la pandémie?

La professeure s’étonne par ailleurs que les conseils d’administration soient si discrets depuis le début de la pandémie. «Ils doivent veiller à la qualité et à la sécurité des services. Ce n’est pas un rôle fantoche».

D’une pierre deux coups

Avec le plan d’action présenté mardi, le gouvernement Legault fait d’une pierre deux coups. 

Il se dote de moyens pour affronter de façon moins désastreuse une deuxième vague de COVID-19. Le prix politique serait lourd à porter pour les élus caquistes si les prochains mois s’avéraient aussi funestes et chaotiques que les premiers mois de pandémie. 

Formation de nouveaux employés, embauche massive, achat de matériel, désignation d’un responsable dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée.  Le «politique» s’assure de pouvoir dire qu’il a déployé tous les efforts requis et pris les bonnes décisions pour limiter la contagion et le nombre de décès. 

Par la même occasion, les élus caquistes transfèrent de la pression sur les patrons du réseau de la santé et des services sociaux. Les élus  passent la commande, les gestionnaires doivent livrer la marchandise. En cas de manquements ou de dérapages, ils pourront eux aussi être pointés du doigt. 

Carole Trempe, présidente et directrice générale de l’Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux, ne craint pas l’imputabilité puisque le gouvernement fournit des outils et des moyens, au lieu de réduire les budgets et le personnel. «On va avoir ce qu’il faut pour gérer». 

Elle se réjouit que le ministre exige un responsable dans les CHSLD.  «Il aura la capacité de voir, d’agir».  Il connaîtra la clientèle, le personnel et la communauté.

Mme Trempe rappelle que l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a éliminé des acteurs dans le réseau. Des centaines de postes de cadres ont été abolis. «On a vu durant la pandémie ce que cela a donné». Comme d’autres, son association avait fait des mises en garde avant l’application de la réforme Barrette. En vain. 

Il faut tirer des leçons de la présente crise sanitaire, dit-on souvent. Les ministres Christian Dubé, Marguerite Blais et Lionel Carmant l’ont répété mardi. 

Comme citoyens et électeurs, aussi. Avant d’applaudir et de voter pour des politiciens qui promettent de supprimer des postes, de réduire les dépenses en santé et services sociaux et de sabrer de 30% le budget de la santé publique, il faudra s’assurer qu’ils ont consulté les personnes à l’oeuvre sur le terrain et que leur plan est réaliste.