Quand je magasine sur Internet, je préfère les petits commerçants en ligne aux géants Amazon et Alibaba, qui s’invitent d’ailleurs dans ma page Facebook dès que je fais une recherche sur Google. Je regarde pour une cafetière, et boum, trois secondes plus tard, mon fil Facebook s’anime de moult cafetières. Je n’aime pas.

Être de commerce agréable

CHRONIQUE / J’aime dire d’une personne qu’elle est d’un commerce agréable, il y a dans cette expression l’idée d’un échange, d’un lien.

Dans l’étymologie, on y retrouve les mots latins «avec» et «merci».

C’est ce que je veux aussi d’un vrai commerce, celui qui me vend une chose, j’attends de lui un échange, je veux qu’il ait le commerce agréable lui aussi. J’aime quand il est une personne en chair et en os, idéalement, ou au moins sentir que je ne suis pas qu’un numéro de carte de crédit.

Je suis fidèle en affaires, j’ai mes adresses, mes restos autour du bureau, deux ou trois boutiques où je m’habille. Des endroits où on ne m’assaille pas dès que j’y pose l’orteil, où on ne m’abrutit pas de musique trop forte, où les vendeuses sont capables de me dire «l’autre robe vous allait mieux».

Même si elle est moins chère.

Je l’avoue, j’ai un faible pour les petits commerces, je me sens perdue dans une grande surface, quand je dois regarder les affiches suspendues au plafond pour savoir où aller, les endroits où je dois courir après un commis.

Je fais la même chose quand je magasine sur Internet, je préfère les petits commerçants en ligne aux géants Amazon et Alibaba, qui s’invitent d’ailleurs dans ma page Facebook dès que je fais une recherche sur Google. Je regarde pour une cafetière, et boum, trois secondes plus tard, mon fil Facebook s’anime de moult cafetières.

Je n’aime pas.

J’aime croire que j’ai encore le choix.

Vous avez vu la dernière pub d’Amazon? On y montre des boîtes tout sourire qui chantent en chœur, on les suit à partir de l’entrepôt, glissant le cœur léger comme dans un manège de la Ronde, sur un système de tapis roulants digne de l’échangeur Turcot. Elles prennent l’avion, filent en camion sur une route bucolique constellée des couleurs de l’automne. À la fin, une fillette reçoit une boîte.

Dans la chaîne de livraison, on ne voit à peu près pas d’humains, seulement une silhouette en contre-jour et des bras.

Et plein de boîtes.

Ce que j’en comprends, c’est que c’est facile et efficace. Et anonyme. Faire un cadeau devient une banale transaction.

Même sur le Web, j’ai un faible pour les petits commerces qui offrent la possibilité de commander leurs produits à distance. Le mois passé par exemple, je cherchais du concentré de gingembre pas trop sucré — pas du sirop pour mettre sur la crème glacée — pour mélanger ça à de l’eau pétillante.

À Québec, je n’avais pas réussi à trouver ce que je voulais.

J’ai fini par me dire que j’allais le faire moi-même, je suis allée sur Internet pour trouver une recette de «sirop de gingembre peu sucré». Et c’est là, un peu après la recette de sirop de Ricardo trop sucrée à mon goût, je suis tombée sur un lien vers un site qui vendait l’élixir en bouteilles de 750 millilitres. 

Le nom m’a fait sourire, déjà, www.afritibi.com.

C’est tout simple, une petite épicerie africaine au pays de Raoul Duguay qui a décidé d’étendre son commerce au-delà du parc de La Vérendrye. C’était écrit en toutes lettres : «livraison partout en Amérique du Nord».

J’ai passé une commande pour trois bouteilles après souper et, cinq minutes après, le téléphone a sonné. «Bonjour, vous venez de faire une commande de sirop de gingembre. Je voulais juste vous aviser que notre livraison devrait arriver dans deux ou trois jours. On vous envoie ça dès que possible.»

Derrière, j’entendais des cris d’enfants.

J’ai reçu un courriel quelques jours plus tard, on m’avisait que mes bouteilles allaient arriver le lendemain par Expédibus, que je n’avais qu’à aller les y cueillir. Oui, c’est un peu plus compliqué.

Mais c’est toujours moins loin que Val-D’Or.

Je suis arrivée à la maison avec le colis, généreusement emballé pour qu’il résiste aux aléas du transport. J’ai enlevé le papier et dessous, ce n’était pas une boîte en carton standardisée. Mes trois bouteilles de concentré de gingembre étaient dans une boîte qui avait contenu des boîtes de lait en poudre.

Pour les enfants que j’avais entendus.

J’ai souri en pensant à eux, en pensant à leurs parents qui travaillaient fort pour faire rouler leur petite épicerie africaine à presque 800 kilomètres de chez moi.

Ils m’ont écrit le lendemain.

«Bonjour Mylène,

Merci beaucoup pour ta commande. Nous espérons sincèrement que cela répond à tes attentes en termes de qualité de produit et de service.

Merci de nous faire confiance.

Au plaisir de vous servir à nouveau.

Estelle & Christian»

C’est ça, du commerce agréable.