Une minute : c’est le temps qu’il a fallu, un samedi midi, pour qu’une préposée vienne voir à la chambre de Chantal qui j’étais.

«Êtes-vous amie ou journaliste?»

CHRONIQUE / Quarante minutes : c’est le temps qu’il a fallu l’autre soir pour qu’une préposée réponde à la «sonnette» de Chantal Guay, son sac de stomie — qui recueille ses selles — était plein. «Quand elle est arrivée, il avait éclaté.»

Une minute : c’est le temps qu’il a fallu, un samedi midi, pour qu’une préposée vienne voir à sa chambre qui j’étais, j’avais à peine eu le temps de m’asseoir.

J’avais appelé Chantal quelques jours plus tôt pour prendre de ses nouvelles, et elle m’avait proposé de venir lui rendre visite. Elle aime bien avoir de la visite, n’en a pas tellement souvent. J’avais pris la peine de me diriger directement vers chez elle sans regarder autour, dans aucune autre chambre évidemment, même pas les aires communes. 

Un peu comme je fais quand je rends visite à quelqu’un à l’hôpital, ou dans une résidence.

Je suis discrète.

Toujours est-il que je venais de m’asseoir quand on a frappé à la porte. 

— Vous êtes qui?

— Une amie, je viens voir Chantal.

Elle a refermé la porte sans plus de cérémonie, Chantal et moi on s’est dit qu’ils étaient drôlement rapides. On s’est demandé dans combien de temps on allait revenir nous voir, on aurait dû parier.

Quinze minutes. 

Une infirmière cette fois, avec un grand monsieur derrière elle. Elle n’y va pas par quatre chemins, me demande si je suis une journaliste. Je réponds : «Oui», je suis toujours journaliste, même quand je vais à l’épicerie, même dans un souper en tête-à-tête au resto. Il n’y a pas d’option off.

Et là, la conversation devient un peu surréelle.

— Êtes-vous amie ou journaliste?

— Les deux…

— Mais là, présentement, êtes-vous plus amie ou plus journaliste?

— Plus amie…

— Est-ce que vous êtes en train de faire entrevue?

— Non, on jase. 

— Parce que si vous faites une entrevue, il faut faire une demande officielle aux communications…

— C’est une conversation.

— Allez-vous écrire quelque chose à partir de ce qu’elle vous dit?

— Ça dépend de ce qu’elle me dit. 

— Et présentement, pensez-vous écrire quelque chose?

— Pour l’instant, non. 

À court de questions, l’infirmière a refermé la porte, mais on sentait bien que ça n’en resterait pas là. On se demandait qui nous ferait l’honneur de la prochaine visite. Et dans combien de temps.

Il s’est écoulé une bonne demi-heure.

Cette fois, c’était l’agent de sécurité. Il avait reçu la consigne de m’expulser, même si j’étais chez Chantal et qu’elle a droit de recevoir qui elle veut dans sa chambre. «Je vous demanderais de partir», qu’il m’a gentiment ordonné. J’ai demandé d’où venait la consigne, il ne me l’a pas dit.

Chantal s’est choquée, elle a protesté, je lui ai dit qu’il ne faisait que son travail. J’ai demandé à l’agent de contacter la personne qui avait donné la consigne pour lui expliquer qu’il n’y avait aucune raison pour m’expulser, que j’avais parfaitement le droit de venir rendre visite à Chantal.

Il est parti quelques minutes, le temps de l’appeler. 

«Ça va être correct.»

Je suis restée en tout un peu plus d’une heure avec Chantal, elle m’a parlé de plein de choses, entre autres du fait qu’elle «étouffe» parce qu’on fait le même manège chaque fois qu’elle a de la — rare — visite. «Si c’est quelqu’un qui est de ma parenté, ils vont vouloir savoir c’est quoi le lien…»

Elle se sent surveillée.

Chantal, qui habite depuis presque sept ans au CHSLD Saint-Augustin, est une des rares résidentes à parler aux médias. Ça fait deux ans que je la connais, que je lui parle régulièrement, le plus souvent par téléphone. Elle me dit ce qui ne va pas, et ce qui va aussi. Elle fait la part des choses.

Je le fais aussi, en vérifiant au besoin ce qu’elle me dit.

Samedi dernier, comme d’habitude, elle n’avait que de bons mots pour le personnel. Elle m’a parlé de cet infirmier «super bon», de cette préposée «qui est mon amie». Qui va porter les cannettes vides qu’elle ramasse pour se faire un peu d’argent de poche. «Je suis bien traitée, je n’ai pas un mot à dire.»

Surtout le jour. «L’équipe de jour, ça va vraiment bien. Le soir et la nuit, c’est plus difficile, il manque de monde. Ils font ce qu’ils peuvent, ils courent toujours.»

D’où le délai pour le sac de stomie.

Elle aimerait de meilleurs ratios pour avoir plus de soins, pour que le personnel ait plus de temps à passer avec les résidents. «Il manque de préposés comme partout. Est-ce que le gouvernement Legault va faire quelque chose? On nous dit d’attendre, mais ça commence à être long.»

Rien de ce qu’elle m’a dit n’était nouveau ni scandaleux. Ce qui est plus troublant par contre, c’est cette manie de tout vouloir contrôler. C’est une chose d’interdire aux employés de parler, mais de là à surveiller les résidents, il y a un pas qui ne devrait pas être franchi. Qui l’a été, l’autre samedi.

Et c’est ce qui a réveillé la journaliste…