François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Le Salon de jeux s’installera au 847, rue Clémenceau en novembre 2021.
Le Salon de jeux s’installera au 847, rue Clémenceau en novembre 2021.

Est-on lié à tout prix par ses promesses électorales?

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault s’apprête à gaspiller 10 M $ pour déménager le Salon de jeux de Fleur de Lys vers Beauport. Un déménagement qui ne sert à rien, que personne ne demandait et qui ne profite à personne.

Pas même à Loto-Québec qui touchera des revenus moindres à Beauport (200 000 $ par année selon KPMG) et y aura des coûts d’opération plus importants les premières années (700 000 $ par an) si on intègre la facture du déménagement-réaménagement.

Le seul argument pouvant soutenir le déménagement est celui d’honorer l’étonnante promesse électorale de la CAQ à l’élection de 2018.

Une promesse qui semblait à l’époque sortie de nulle part, mais dont le gouvernement se sert aujourd’hui pour forcer la main à Loto-Québec. J’y reviens dans un instant, mais d’abord, les arguments.

L’étude KPMG (50 pages) sur laquelle le gouvernement Legault dit s’appuyer ne fournit aucun faits, études ou démonstrations pouvant justifier la relocalisation du salon de jeux.

Le seul «avantage» identifié dans l’étude est celui d’une meilleure acceptabilité sociale pour un salon à Beauport parce la population y est dans le quintile le plus aisé à Québec, alors que celle de Vanier est dans le plus défavorisé.

Je ne conteste pas la statistique, mais quelle importance si ce ne sont pas les voisins immédiats qui fréquentent les salons de jeux.

L’étude de KPMG ne fournit aucune donnée sur la provenance des clients du salon de Fleur de Lys et j’ai posé en vain la question à Loto-Québec.

De deux choses l’une. Ou bien on cache ces informations parce qu’elles ne servent pas la décision du gouvernement ou quelque obscur plan d’affaires.

Ou bien Loto-Québec n’a jamais documenté la provenance de ses clients.

Ce serait surprenant et irresponsable pour une entreprise d’État qui dit se préoccuper du jeu compulsif. Surtout que la Direction de la santé publique avait dit craindre à l’époque qu’un salon de jeux dans Vanier viennent «accroître la détresse financière et humaine dans un secteur de la ville où les indicateurs socio-économiques témoignent d’une vulnérabilité accrue de la population».

«Nous n’avons pas changé d’avis et estimons qu’il est approprié de relocaliser une telle installation», a fait savoir la Direction de la santé publique dans un courriel envoyé lundi en soirée. Elle n’a pas voulu commenter davantage la décision.

Comme c’était l’objet de mes questions, je comprends qu’il n’y a pas eu de suivi formel aux craintes exprimées en 2014. L’hypothèse d’un dommage social dans le quartier Vanier n’a donc jamais été documentée.

J’imagine que si un problème particulier s’était posé, des organismes locaux ou instances publiques se seraient fait un devoir d’en faire état. Ne serait-ce que pour dire : voyez, on vous avait prévenu.

Je n’ai rien vu ou entendu de tout cela. Cela m’incite à croire que le salon de jeux n’a pas posé les problèmes redoutés.

Idéalement, la santé publique voudrait qu’il n’y ait pas de consommation d’alcool dans les salons de jeu; que les horaires ne dépassent pas minuit, qu’il n’y ait pas de guichet automatique sur place; que le salon ne soit pas dans une zone défavorisée et qu’il n’y ait pas d’appareil de loterie-vidéo (ALV) dans un périmètre de 2,5 km du site choisi.

Elle voudrait aussi que les profits financent un programme d’accompagnement des joueurs compulsifs, etc.

Le gouvernement a retenu le point de vue sur la relocalisation du salon, mais pas les autres.

***

On comprend à la lecture de l’étude KPMG que le déménagement du salon de jeux ne vise pas un objectif économique.

Ça aurait été difficile à justifier. Le salon de Québec est l’établissement de jeux ayant connu la plus forte progression entre 2014 et 2018 (revenus en hausse de 125 %), particulièrement depuis son déménagement à Fleur de Lys.

La perspective de générer de l’argent neuf en logeant le Salon de jeu dans un quartier touristique ne tient pas non plus.

Le Méga Centre Beauport n’est pas un secteur touristique et le deviendrait-il, qu’il y aurait peu à en attendre.

Une étude KPMG/Health and Life Sciences suggère que les établissements de jeu au Canada et aux États-Unis tirent la très grande majorité de leurs revenus de leur clientèle locale.

Dans nos casinos, les revenus provenant de citoyens hors Québec ne comptent que pour 5 % des machines à sous et 10 % des tables de jeux.

L’hypothèse de cibler les navires de croisières en installant le salon de jeux dans le Vieux-Québec a aussi été écartée. Les navires ont souvent leur propre casino et les clients ont le goût d’autre chose quand ils mettent pied à terre.

À ces réflexions sur les enjeux sociaux et économiques s’ajoute un principe qui devrait guider les administrations publiques : si t’aides pas, nuis pas.

En quittant Fleur de Lys, le gouvernement complique le projet de relance des propriétaires locaux, Trudel Alliance. Il complique aussi le projet de requalification du quartier par la Ville de Québec. Tout ça pour aller payer un loyer à une entreprise ontarienne au Mega Centre Beauport.

On aurait espéré mieux d’un gouvernement qui invite à l’achat local et aime poser en nationaliste économique.

En quittant Fleur de Lys, le gouvernement complique le projet de relance des propriétaires locaux, Trudel Alliance. Il complique aussi le projet de requalification du quartier par la Ville de Québec.

L’étude de KPMG, dont la grille d’analyse devait tenir compte des impacts périphériques d’une relocalisation, n’en touche pas un mot. Faut-il s’en étonner?

Ce ne serait pas la première fois que KPMG (et d’autres) produisent des études de complaisance pour aider à justifier les choix politiques de ceux qui les commandent et les paient.

Je vous lis la mise en garde à la première page du rapport de KPMG. Ça me donne l’impression qu’on doit retrouver ce genre de note dans tous les rapports, mais je vous laisse en tirer vos propres conclusions:

«KPMG ne garantit pas et ne déclare pas que les informations contenues dans le présent rapport sont exactes, complètes, suffisantes ou adéquates pour leur usage par toute personne ou entité autre que le client…

Le lecteur doit noter que la revue de littérature et l’analyse des données sont basées sur les informations transmises par le client ou des tiers. KPMG n’a pas vérifié l’exactitude des informations trouvées dans les sources d’information disponibles.»

***

Un gouvernement est-il lié à tout prix par ses engagements électoraux?

Que faire s’il s’avérait qu’une promesse était mal fondée ou que la réalité ou sa connaissance des faits a changé depuis le moment de la dite promesse?

Les citoyens lui pardonneraient-il de ne pas respecter son engagement?

Il y a ici deux courants, expose Mme Lise Birch, chercheure en sciences politiques à l’Université Laval et co-auteur avec François Pétry des Polimètres (bilan des promesses des gouvernements).

1- Il y a une théorie qui veut qu’on respecte la parole donnée. «Une promesse est une promesse». Une sorte de contrat auquel on est lié quoi qu’il advienne.

Contrairement à la perception populaire, les politiciens respectent la plupart de leurs engagements électoraux, observe Mme Birch. Pas toujours en entier, parfois avec des délais, mais ils tiennent généralement parole.

Les promesses contribuent à faire gagner un parti et il va de soi qu’une fois élu, il veuille les réaliser. Question légitimité et de crédibilité.

Ce qui pourrait distinguer la CAQ, c’est qu’elle «cherche une note parfaite».

C’est tout à son honneur peut-être, mais la thèse a ses limites.

2- Un autre courant d’analyse politique veut qu’un gouvernement a d’abord le mandat de bien gouverner et a ultimement le choix de respecter ou pas ses promesses.

Il peut s’adapter si la réalité change; si de nouvelles informations sont révélées; si des événements nouveaux surviennent; s’il constate que la promesse faite ne permettra pas d’atteindre l’objectif poursuivi et qu’il vaut mieux prendre un autre moyen.

Ce qui était important lors des élections l’est-il toujours autant quelques années plus tard?

La pandémie de COVID-19 en est un bel exemple. Combien de priorités politiques ont été bousculées ces derniers mois.

Les CHSLD et le personnel qui y travaille n’étaient dans les priorités ni dans les promesses électorales lors de la campagne 2018. On les retrouve aujourd’hui en haut de la liste sans que personne ne s’en offusque. Et que dire des engagements budgétaires de déficit zéro.

Le respect d’une promesse peut aussi tenir compte de la force du mandat reçu, expose Mme Birch. Pourcentage de vote populaire, nombre d’élus, etc. L’importance que les citoyens accordent à une promesse peut aussi influencer et aider un gouvernement à décider s’il doit y donner suite ou pourrait sans dommage la laisser de côté.

«Si on ne tient pas une promesse et qu’on explique bien pourquoi, ce sera peut-être mieux accepté par la population», suggère Mme Birch. La recherche politique commence à s’intéresser à la chose.

Si on veut être réélu, ce n’est pas juste de respecter ses promesses, c’est aussi de «s’ajuster à ce qui arrive», explique-t-elle.

La CAQ n’avait pas beaucoup parlé d’environnement en campagne et n’était donc pas liée par des promesses sur ce sujet.

Elle a cependant compris que les citoyens pourraient lui reprocher de ne pas avoir assez fait pour l’environnement et a ajusté son budget en conséquence.

Comment expliquer la ténacité de la CAQ à respecter sa promesse de déménagement d’un salon de jeux que personne ne demandait et qui avait probablement été oubliée pas plusieurs?

Je me répète, la seule réponse possible est sa posture dogmatique sur le respect d’un engagement électoral.

J’ai peine à croire à la meilleure acceptabilité sociale que dit rechercher le gouvernement.

À en juger par les réactions des derniers jours, je parierais plutôt qu’il est en train d’obtenir exactement le contraire de ce qu’il dit rechercher.