«Trou story» nouveau genre... Une vidéo sur une prétendue «explosion» des effondrements depuis 2010 montre beaucoup d’exemples du phénomène. Mais plusieurs comme celui-ci (gauche) se sont formés bien avant 2010, comme le montre la saisie d’écran ci-bas. Tout indique que les auteurs de la vidéo ont été spectaculairement brouillons — sinon carrément malhonnêtes.

Entre le «fake news» et le délire

«J’ai reçu un document vidéo d’un ami récemment, par courriel. Il y est question de trous qui apparaissent dans la terre de plus en plus souvent, un peu partout dans le monde. J’aimerais bien savoir de quoi il retourne», demande Cécile Neault.

Le courriel reçu par notre lectrice décrivait la vidéo comme «terriblement impressionnante» et parlait d’une «explosion du nombre de cas […] depuis cinq ans». La vidéo en question, sur fond de musique nouvel âge, avance en effet qu’«avant 2010, ces dolines (sinkholes, dans le texte anglais, soit des trous qui se creusent «tout seuls» quand le sol s’effondre à un endroit) étaient relativement rares. Maintenant, il s’en forme presque chaque jour». À ce moment précis du film s’affiche un graphique montrant qu’il n’y aurait eu que 11 de ces trous qui seraient apparus partout sur la planète en 2010, contre presque 350 en 2015.

Voilà qui serait bien effrayant si c’était vrai, ou si au moins les sources derrières ces affirmations rocambolesques étaient ne serait-ce qu’à moitié crédibles. Mais voilà, on touche ici à ce qui fait que les fake news sont un problème sérieux de notre époque : pour juger de la valeur d’une histoire comme celle-là, il faut «remonter aux sources», comme on dit, ce que M. et Mme Tout-le-Monde n’ont pas toujours le temps de faire en semaine — ni même le samedi après-midi, entre la cinquième brassée de lavage et la casserole de sauce à spaghetti. Mais c’est précisément ce pourquoi je suis payé, alors voici les principaux points que j’ai relevés.

› La vidéo, en toute fin, recommande «pour en savoir plus» la lecture d’un livre de Pierre Lescaudron et Laura Knight-Jadczyk, qui sont deux auteurs spécialisés en… ésotérisme. Ça part pas bien, disons.

› Le graphique montrant une soi-disant explosion de ces sinkholes cite une source, soit le site Web sott.net, sur lequel les fausses nouvelles abondent. Par exemple, un article publié cette semaine laisse entendre que les sursauts gamma qui proviennent de l’espace pourraient être des signaux extraterrestres, «selon un astronome du MIT». Or on sait maintenant que ces sursauts naissent quand des étoiles massives s’effondrent sur elles-mêmes ou fusionnent avec d’autres. Et la source de la «nouvelle» est une hypothèse que l’astronome du MIT John A. Ball avait émise dans The Astrophysical Journal en… 1995. Le site sott.net la présente comme une nouveauté.

› La vidéo dure 13 minutes. En ce qui me concerne, c’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour se fatiguer d’entendre de la musique nouvel âge, mais, surtout, il montre beaucoup, beaucoup d’images de ces sinkholes. L’intérêt est évidemment de renforcer l’impression que le phénomène est en explosion, mais, même si je n’ai pas eu le temps d’en retracer toutes les origines, j’en ai trouvé plusieurs qui ne cadrent pas bien du tout avec la trame narrative. Ainsi, tout de suite après le graphique montrant l’«explosion des cas» depuis 2010, on voit une image d’un gros trou au Texas ; or comme le montre le site du Bureau of Economic Geology du même État (voir les images superposées, ci-contre), cette doline s’est formée… en juin 1980. On y montre aussi, à 9:15, des images qui, vérification faite, sont une partie des «McCauley Sinks», une série de dolines bien connues dans l’Arizona et dont on trouve des traces dans la littérature scientifique remontant à au moins 1970.

› L’explication proposée pour expliquer cette «épidémie de trous» est, quant à elle, totalement abracadabrante. Il est avancé que c’est l’activité solaire qui, par le flux de protons que notre étoile nous envoie, ferait tourner la Terre sur elle-même (c’est faux); que l’activité solaire serait présentement aussi basse que lors du «minimum de Maunder» qui a causé un petit âge glaciaire à la fin du XVIIe siècle (c’est faux); que la rotation terrestre s’en trouverait ralentie (faux encore, elle se poursuit comme avant), ce qui rendrait sa forme plus sphérique (c’est faux) et que ce sont ces changements ouvriraient des trous dans la croûte terrestre. On y ajoute aussi une histoire de différence de potentiel électrique entre le noyau et la croûte terrestres (rien de tel n’a jamais existé) qui retiendrait fermement la croûte contre le noyau (rien à voir avec l’électricité, c’est la gravité qui fait ça) et qui, en s’affaiblissant en même temps que l’activité solaire, rendrait la croûte plus relâchée (bruit d’un détecteur de bullshit qui explose).

En fait, si c’étaient vraiment des fractures à grande échelle de la croûte terrestre qui étaient derrière ces dolines, il faudrait s’attendre à voir une activité volcanique accrue dans les régions où elles apparaissent, mais rien de tel n’a été observé. Et il n’y a pas plus de ces sinkholes qu’avant de toute manière. Il y en a toujours eu, pour des raisons qui tournent à peu près toujours autour du même thème : de l’eau souterraine qui, en circulant, emporte du matériel. Cela creuse des cavités nommées karsts qui, si elles finissent par s’effondrer, peuvent mener à des affaissements de terrain en surface. Par exemple, on sait que les McCauley Sinks sont situés dans une ancienne région marine où le sol contient beaucoup d’«évaporites», soit des matériaux comme du gypse et des sels que l’eau de mer laisse derrière elle en s’évaporant. Quand de l’eau circule ensuite dans ce genre de sol, elle dissout ces évaporites (qui sont très solubles) et les emmène avec elle.

Mine de rien, lit-on dans un document récent de la commission géologique américaine, ces conditions sont beaucoup moins rares que ce qu’on peut croire, englobant de larges pans de quelques États. Et c’est sans compter que l’activité humaine peut aussi avoir le même genre d’effet, par exemple à cause d’anciennes mines ou quand un tuyau percé coule pendant assez longtemps pour que l’eau lessive d’importantes quantités de sol. Bref, le fait qu’il y ait beaucoup de dolines n’est pas nouveau ni n’indique quoi que ce soit de particulier.

Sources :

› Jack B. Epstein, «National Evaporite Karst — Some Western Examples», U.S. Geological Survey Karst Interest Group Proceedings, 2005, goo.gl/rCJHTY
› James T. Neal et al., «Evaporite karst in the Holbrook Basin, Arizona», Land subsidence case studies and current research: Proceedings of the Dr. Joseph F. Poland symposium on land subsidence, 1998, goo.gl/cXc6Rw
› Michel Bakalowicz, «Karst et érosion karstique», Planet-Terre, École normale supérieure de Lyon, 2003, goo.gl/vCz7G5