Entre Emmanuel Macron et Doug Ford

CHRONIQUE / Cette semaine, le président de la République française, Emmanuel Macron, et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, signaient un document de belle importance, en compagnie de leurs confrères du Costa Rica, du Liban, de la Tunisie et de leur consœur de la Norvège.

Ce document est de ceux qui cherchent à créer un plus vaste consensus international autour d’un enjeu crucial, dans ce cas-ci la préservation d’une information libre, de qualité et diversifiée à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux. Au-delà de possibles différences d’opinions qu’on pourrait avoir quant à la gouvernance des enjeux domestiques des uns et des autres pays dont les leaders signent la lettre, il s’agit d’une question qui doit impérativement être hissée tout en haut des priorités.

Au Québec, le document aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le Canada et le Québec se sont probablement ajoutés à la longue liste des territoires dont les affaires publiques ont été contaminées par des campagnes de désinformation un peu mal foutues mais larguées sans ménagement à partir, de toute évidence, de la rustre Russie. Les réseaux sociaux détournent la part du lion des revenus publicitaires, réduisant du même coup les ressources disponibles pour soutenir une presse dynamique ou simplement suffisante au Québec. Les médias exsangues, aspirés dans le tout-à-l’opinion des réseaux sociaux souvent déchaînés dans l’anonymat, remplacent de l’espace autrement destiné à l’information par de la chronique qui devrait plutôt s’y ajouter. Qui peut les en blâmer?

C’est la liberté d’expression et de presse, la diversité des voix et la qualité même de l’information qui sont mis à mal par cette mondialisation de l’information numérique. De cette désinformation numérique. La mondialisation se voulait porteuse de paix et de prospérité. On lui a éventuellement conféré un pouvoir d’intrusion dans les politiques nationales qui en menacent la raison d’être même. Outre ce vice, la libéralisation des échanges a mis en lumière plusieurs dangers qui justifient qu’on module l’application de tels traités multilatéraux et multisectoriels pour certains sujets : l’agriculture, les activités à fort impact environnemental, l’adhésion d’États répressifs, la culture… Ne doit-on pas alors s’assurer aussi que l’information et la presse libres soient l’objet de règles internationales les mettant à l’abri des effets pervers de la mondialisation?

Jusqu’à maintenant, le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré réticent à soutenir la transition de la presse écrite d’un support imprimé vers de nouvelles technologies porteuses d’un fragile espoir de rentabilité. Peut-être y aura-t-il lieu de renoncer à la notion de rentabilité pour plutôt lui substituer celle de service essentiel. C’en est un. Dans l’intervalle, M. Trudeau, en signant cette lettre, s’impose une pression supplémentaire pour que ses gestes soient à la hauteur de ses mots.

Comme il devra d’ailleurs le faire dans le cas d’une autre valeur prétendue fondamentale au sein de son gouvernement et de son héritage politique : le bilinguisme canadien. En effet, Justin Trudeau sera obligé d’intervenir en Ontario alors que le gouvernement Ford s’en prend vicieusement aux 600 000 Franco-ontariens. Nouvel affrontement en vue, mais aussi occasion de prouver les vertus de sa marque en se portant à la défense de sa fiction d’un Canada bilingue. Il hérite pourtant du fardeau d’une politique réduisant les francophones à une minorité linguistique traitée comme les autres minorités linguistiques. Bien sûr, les autres n’ont ni universités ni institutions propres. Le nivellement se fait par le bas. L’assimilation sans le mot. Une occasion, donc, de donner tort à ces gens qui, comme moi, affirment que le Canada est un pays anglais.

Le gagnant…

Pour l’occasion. Justin Trudeau à la défense des indispensables liberté, qualité et diversité de l’information. L’occasion d’être à la hauteur des vertus prêchées en les soutenant au Canada, de même qu’aussitôt de retour, prouver que le bilinguisme canadien n’est pas qu’une lente assimilation.

… et le perdant

Doug Ford. Indigne Doug Ford. Croirait-on en un Canada uniforme sur les plans linguistique, culturel ou religieux que ça ne justifie pas de couper ainsi les vivres à une communauté dynamique, historique et légitime de 600 000 Ontariens attachés au français.

Imaginez un seul instant que le Québec cesse d’offrir mille fois plus et mieux à sa précieuse minorité historique d’expression anglaise…!