Les Madelinots se sont organisés en coopératives de pêcheurs pour s’enrichir ensemble au lieu d’enrichir les autres.

En direct des Îles: tous pour tous

CHRONIQUE / «Veut-on parler de tourisme? Dans le contexte actuel, on ne peut vouloir garder le touriste plus longtemps sur les îles, être plus courtois avec lui, lui fournir de meilleures accommodations et de meilleures possibilités d’amusement parce qu’il est quasi-inexistant et à la merci du service désuet de traversier.»

On est en janvier 1966.

Jean-Jacques Lefrançois concluait une série d’articles sur les Îles-de-la-Madeleine pour la Revue Desjardins, il faisait référence à un document rendu public un peu plus tôt, le cahier IX de L’Esquisse du Plan du Bureau d’aménagement de l’est du Québec (B.A.E.Q.), qui dressait un portrait de l’archipel.

Le portrait était plutôt sombre, il y était surtout question d’une économie exsangue reposant uniquement sur l’industrie de pêche, qui devait être repensée. «Les transports ne se feront jamais autrement que par mer et par air avec la terre ferme; la forêt ne sera jamais exploitable sur une base industrielle; les usines sont non-rentables parce que trop limitées. Les îles n’ont que la pêche en commun avec la Gaspésie et rien avec le Bas-Saint-Laurent si ce n’est la faiblesse de l’économie et, conséquemment, le haut taux de chômage et de bénéficiaires d’allocations d’assistance.»

La dèche, donc.

Et ça avait déjà été pire, les Madelinots ont longtemps été à la merci des seigneurs et des commerçants qui venaient ici s’enrichir avec les pêcheries des Îles, qu’ils échangeaient à des prix ridicules contre ce qui manquait sur l’archipel, c’est-à-dire à peu près tout, en s’assurant de maintenir les pêcheurs endettés.

On appelle ça de l’esclavage par la dette.

Et là, au début des années 30, les Madelinots en ont eu assez, ils se sont organisés en coopératives de pêcheurs pour s’enrichir ensemble au lieu d’enrichir les autres. Ils ont fait la même chose une dizaine d’années plus tard pour remplacer les magasins où ils allaient s’endetter, avec des coopératives de consommation.

Ils ont pris le contrôle de l’économie locale.

Ils ont donné à ces magasins de jolis noms, l’Unité, l’Éveil, l’Amitié, la Sociale, comme ils l’avaient fait avec les coops de pêcheurs, La Vaillante et l’Escouade. Ensemble, c’était l’Idéale fédérée.

La plupart des supermarchés sont encore des coops.

L’hiver, l’approvisionnement en denrées par bateau est à la merci de Dame nature.

Dans le même temps, comme on dit ici, 400 Madelinots ont pris les rênes du transport maritime avec la CTMA, la coopérative de transport maritime de l’archipel, qui a acheté un premier bateau au milieu des années 40, le Maid of Claire, financé par deux caisses populaires de l’archipel.

La jeune coopérative a quelques années plus tard agrandi sa flotte avec le Brion et un premier Madeleine — il y en a eu trois —, avant des se lancer en 1974 dans le transport routier pour contrôler la portion terrestre de l’acheminement.

En 1976, la Revue Desjardins fait le point sur la traverse et note une chose qu’on n’avait jamais notée avant : il y a des touristes. «En 1971, […] la CTMA a acquis le premier traversier "roll-on-roll-off" dans l’histoire des îles après des années de revendications et de négociations. Le Manic venait remplacer l’antique North Gaspé qui avait créé bien des peurs aux Madelinots pendant 32 ans et qui coula à pic quelque temps après. Aujourd’hui, le Manic devenu trop exigu, par suite d’une avalanche de touristes qui déferlent sur les Îles chaque été, a été remplacé par le spacieux et moderne M.S. Lucy Maud Montgomery

Il y a eu, en 1976, 18 000 visiteurs.

L’été dernier, 77 000.

On s’attend à dépasser les 80 000 cette année.

En 1966, le portrait des Îles-de-la-Madeleine était plutôt sombre. On voit ici l’Île du Havre Aubert.

Si personne ne remet en question l’importance du tourisme pour l’économie des Îles, on entend plusieurs Madelinots se demander si l’archipel n’aurait pas atteint sa limite de capacité d’accueil. Avec la pénurie de main-d’œuvre qui sévit ici comme ailleurs, la glace est mince.

Elle craque, parfois.

Il y a tellement de postes à combler qu’on les annonce tous les jours à CFIM, la radio communautaire, énumérant les emplois offerts sur chacune des îles de l’archipel. L’annonce finit par «en plus de tous les postes en restauration et en navigation».

Les embouteillages ne sont pas sur les 300 kilomètres de plages, mais sur la rue Principale à Cap-aux-Meules.

Tout le contraire de la saison froide, où l’économie tourne au ralenti, où l’approvisionnement en denrées par bateau est à la merci de Dame nature. Quand il y a trop de glace dans le golfe, les tablettes des épiceries sont dégarnies, on sort les «cannages» de homards et de palourdes.

L’hiver, les Madelinots se retrouvent entre eux.

Ils retrouvent leurs Îles.

***

LES MAMELLES DE LA BAGOSSE

Quand on vient aux Îles, ce n’est pas seulement un festin pour les yeux.

Pour les papilles aussi.

Les bonnes tables ne manquent pas, on y apprête le plus souvent des produits locaux, l’emblématique loup-marin, le classique homard, les huîtres et les moules qu’on y cultive depuis quelques années, le sanglier, le veau des Îles.

Et les fromages du Pied-de-vent.

Le hareng, le maquereau, les pétoncles du Fumoir d’antan. 

J’en passe évidemment, on y fait aussi du miel, des herbes, des sels au persil de mer, un divin beurre d’églantiers.

Tellement qu’on oublie que la «gastronomie» est un concept assez récent, les pêcheurs du début du siècle ne mangeaient pas de tataki de loup-marin ni de risotto aux pétoncles poêlés. Ils mangeaient du homard en désespoir de cause, c’était la nourriture des pauvres, pareil pour le crabe.

En 1978, la cuisine était simple et soutenante.

Je suis tombée par hasard sur un petit livre broché publié en 1978, un livre de recettes traditionnelles.

Un livre d’histoire.

On comprend assez vite que la cuisine était simple et soutenante, que la patate était l’aliment de base. On l’ajoutait au poisson qu’on avait sous la main, au four, en pâtés ou en chaudrées, qu’on appelait une «chod».

On y retrouve aussi une recette de bagosse, la «bière des Îles» que les Madelinots se concoctaient eux-mêmes, qu’ils allaient boire en «barbochant» de maison en maison, sans trop savoir le taux d’alcool.

On se soulait plus ou moins vite, selon.

Je ne connais pas Yvon, mais c’est sa recette qui apparaît dans le livre, mode d’emploi d’une tradition révolue. Il y va de ses conseils. «Place ton baril dans un garde-robe, sur une chaise pour ne pas avoir de difficulté pour siphonner (loi de la pesanteur).[…] Le lendemain, tu saupoudres un sachet de Jello cerise ou fraise sur le dessus (pour faire descendre la levure dans le fond, vieux truc de bièreux).»

Puis on alterne entre fermentation et siphonnage, en visant le minimum de dépôt et le maximum d’alcool sans «dépasser, car le tout retourne au vinaigre». «Équilibre et saturation sont les mamelles de la bagosse.»

Chin chin.