Jean-Simon Richard a converti en salle d'exposition le salon de la maison de sa mère.

En direct des îles: l'histoire qu'on raconte trop peu

CHRONIQUE / 1822, Isaac Coffin, premier seigneur des Îles-de-la-Madeleine, envoie une lettre à l’Angleterre. Il veut vendre l’archipel aux Américains.

Une trentaine d’années après en avoir obtenu la concession, l’amiral calcule que son investissement ne lui rapporte rien, ses tentatives de mettre un terme au carnage du morse ont totalement échoué, tout comme la monnaie qu’il y a introduite en 1815, le Magdalen Island Token, frappé d’un phoque d’un côté, d’une morue de l’autre.

C’est aujourd’hui une des pièces les plus prisées au monde.

Raynald Cyr ouvre devant moi un cartable où il conserve précieusement celles qu’ils possèdent, il les a achetées un peu partout, jusqu’en Chine. «J’en ai vu circuler sur les sites. En bon état, ça peut valoir jusqu’à 11 000 $.» Lui les achète pour les ramener d’où elles viennent.

Comme la lettre de Coffin, qu’il retire avec précaution d’une enveloppe. «Je suis allé l’acheter dans un encan aux États-Unis.»

Coffin a dû attendre deux ans avant de recevoir la réponse de l’Angleterre, qui refusait d’accéder à sa demande. Il revint à la charge quatre ans plus tard en tentant de les annexer à la Nouvelle-Écosse.

En vain. Les Îles allaient demeurer québécoises.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été fasciné par l’histoire de ses Îles, il collectionne tous les bouquins qu’il trouve. Il me montre à l’intérieur de l’un d’eux la photo de Pierre Elliott Trudeau, prise l’été suivant la Crise d’octobre, en train de prendre un bain de soleil sur la plage de La Bluff.

Il en sort un autre, Chez les Madelinots, écrit en 1920 par Marie Victorin.

Ils sont une poignée de passionnés comme lui à rapailler dans leurs temps libres des fragments d’histoire de l’archipel, des objets surtout, qui permettent de remonter le temps, de mieux comprendre le passé.

Raynald s’intéresse particulièrement aux morses, qu’on appelle aussi vaches de mer à partir du terme anglais seacow. «Ma première défense, je l’ai eue en cadeau en 1996 par un pêcheur de pétoncles qui l’avait ramassée avec sa drag.» Depuis, il amasse tout ce qui a trait aux morses, il possède une impressionnante collection qu’il expose, faute de mieux, dans son bureau où il vend des assurances. 

Il rêve d’un musée.

Il n’est pas le seul, Jean-Simon Richard aimerait aussi que tout le monde puisse voir ce qu’il conserve chez lui, des objets qu’il a trouvés en se promenant le long des plages ou en effectuant des plongées sous-marines autour des Îles. Au début du mois, il a trouvé sa plus grosse défense jusqu’ici.

Jean-Simon, 27 ans, a commencé à farfouiller avec son père. «J’étais tout petit, il me prenait sur ses épaules pour aller marcher sur les plages. Parfois, on trouvait des défenses de morses, ça me fascinait. Mon intérêt part de là.» Ils ont aussi d’autres objets liés à la chasse aux morses, entre autres des vestiges de l’huilerie où les bêtes étaient abattues et où on faisait fondre leur lucrative graisse. 

En 2014, il a rédigé un rapport qu’il a fait parvenir au ministère de la Culture, dans lequel il détaille ses trouvailles. Le site qu’il décrit a été exploité par Richard Gridley, officier militaire qui aurait combattu aux côtés de Wolfe sur les Plaines en 1759, avant de venir s’établir aux Îles pour y exploiter les ressources.

La colonie est toute jeune, à peine une quinzaine d’années.

Quelques années après la Grande déportation, il embauche 22 Acadiens, qui doivent d’ailleurs signer une Déclaration d’allégeance à la Reine d’Angleterre. «Les documents sont signés avec des “X”, les gens ne savaient pas écrire.» Ils savaient chasser le morse par contre, c’est pourquoi ils ont été embauchés.

Jean-Simon a retrouvé plusieurs balles de mousquet, certaines intactes, d’autres aplaties. «Celles-là ont tué.» Il a retrouvé aussi différents objets qu’il a patiemment identifiés, parfois avec l’aide d’archéologues ou en consultant différents documents sur Internet. «Pour la paumelle de voilier, il m’a fallu un an.»

Il a aussi trouvé des traces d’activité humaine depuis aussi loin que 6000 à 8000 ans, des pointes de flèches typiques de l’époque paléoindienne, ce qui confirme que les autochtones venaient y chasser depuis longtemps. Il a trouvé des pierres qu’on ne retrouve pas aux Îles, également des pièces de monnaie européenne, la plus ancienne est un demi-sol Louis XV datant de 1722.

Quand il plonge, il lui arrive aussi de tomber sur les vestiges d’une épave, les Îles sont le deuxième plus grand cimetière marin en Amérique du Nord, entre 700 et 1000 bateaux s’y seraient échoués au fil des siècles.

Avec, dans leurs cales, des fragments d’histoire.

Il y a quelques années, il a déniché le squelette complet d’un jeune morse, qu’il a remonté lui-même, un gigantesque casse-tête grandeur nature. Nul doute que ses études en médecine vétérinaire à Ste-Hyacinthe ont aidé, il vient d’obtenir son diplôme. Il a aussi fait dater une défense au Carbone 14 à l’Université Laval.

Elle a 3345 ans.

Il conserve ses artéfacts précieusement chez sa mère, il a converti le salon en salle d’exposition.

Le morse «remonté» est au sous-sol.

«Quand je vois un objet en me promenant sur la plage ou en faisant une plongée, je le ramasse pour ne pas que la mer le prenne, ou encore des touristes, qui l’emmèneraient à l’extérieur des Îles. Je fais ça pour que ça reste aux Îles et pour qu’éventuellement ça soit mis en valeur. Le but, c’est d’exposer ça quelque part le plus tôt possible.»

Et pas juste pour la visite.

Il cherche une solution avec les autres collectionneurs. «On se rencontre une fois de temps en temps. On se questionne tout le monde ensemble sur l’avenir de nos collections personnelles. Il n’y a pas encore de projet concret, mais on réfléchit à une solution pour que ce soit mis en valeur.»

À bon entendeur.

C’est de transmission de mémoire dont il est question ici. «Quand mon père est décédé subitement il y a deux ans d’un cancer, ça m’a fait réfléchir. Tout ce que je sais, tout ce qu’on sait, il ne faudrait pas que ce soit perdu…»

Crâne du jeune morse dont il a trouvé le squelette complet.

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IL ÉTAIT UNE FOIS LE MORSE

À Old Harry, la route passe sur une section qui a été complètement enrochée, la mer d’un côté, la terre de l’autre.

Côté terre, ce qui reste d’un sentier.

Plus personne ne l’emprunte, personne ne l’a jamais vraiment emprunté en fait, c’est là où passaient les milliers de morses destinés à être tués pour leur graisse, l’huile de morse était le combustible de l’époque. La présence de l’animal autour de l’archipel remonterait à environ 12 000 ans.

Il y en avait des centaines de milliers.

Nous étions en Zodiac autour de la Grande-Entrée la semaine dernière avec le plongeur Mario Cyr, célèbre explorateur des fonds marins, le premier d’ailleurs à avoir réussi à filmer des morses dans le Grand Nord, il en reste à peine quelque 20 000. L’espèce est en voie d’extinction.

«Vous voyez, ici où il y a des roches, quand vous êtes sur la route et que vous regardez de l’autre côté, on voit que la végétation n’a pas repris.» Aucun morse n’a emprunté la seacow path depuis au moins 200 ans, c’est dire la quantité qui y est passée pour que les traces persistent à ce jour.

Personne ne sait exactement combien. «On parle de centaines de milliers.» Le troupeau aurait été le plus gros de l’Atlantique, voire du monde.

Les Autochtones seraient venus l’y chasser aussi loin qu’il y a 8000 ans et tous ceux qui passaient par l’archipel ont remarqué la présence de l’animal, entre autres Jacques Cartier, en 1534, alors qu’il passait à côté de l’île Brion. «À l’entour de cette île, il y a plusieurs grandes bêtes comme grands bœufs, qui ont deux dents dans la bouche comme l’éléphant et qui vivent dans la mer».

On l’imagine bien.

Au XVIe et au XVIIe siècles, le morse est devenu une proie de choix pour sa graisse et ses défenses en ivoire, les chasseurs américains sont remontés vers le nord au fur et à mesure qu’ils exterminaient les troupeaux. Les Îles-de-la-Madeleine n’allaient pas échapper, des années plus tard, à leur appétit.

La présence du morse a attiré le premier employeur des Îles, Richard Gridley, qui a embauché 22 Acadiens en 1763 pour approvisionner et faire fonctionner une huilerie, la Sea Cow Fishery. La chasse se faisait à terre, entre autres au mousquet, on emmenait les morses dans un guet-apens par la seacow path et on les abattait.

La ressource était alors qualifiée d’inépuisable.

Attirés par l’appât du gain, des chasseurs américains n’hésitaient pas à appareiller vers l’archipel. «En 1774, il y avait 100 bateaux de la Nouvelle-Angleterre autour des Îles. Quelques années plus tard, il y en avait au-dessus de 1000. Les Américains, eux, chassaient le morse à l’eau, ils en ont pris des centaines de milliers. Ils ont fait un véritable carnage. Ce sont eux qui les ont exterminés», note Raynald Cyr, qui s’intéresse particulièrement à l’histoire du morse.

En 1798, un inspecteur a été dépêché sur les lieux pour évaluer la ressource. Dans son rapport, Crofton arrive à ce triste constat : «Je suis extrêmement désolé de vous apprendre que la pêche à la vache marine sur ces îles a été complètement anéantie».

Le denier morse aurait été vu en 1799.

Restaient les carcasses. Et les défenses, en ivoire. «Autour de 1820 environ, on a offert un sou aux Madelinots par défense qu’ils trouvaient, ils ont ramassé deux tonnes d’ivoire», illustre Raynald. Il y a tellement eu de morses qu’on en retrouve encore des restes aujourd’hui autour des Îles, principalement autour de la Seacow Path, plus de deux siècles après leur extermination complète. 

Il y a eu un projet il y a quelques années de ramener le morse aux Îles, il a été abandonné.

Reste celui de le ramener dans la mémoire. Mylène Moisan

Dans la rangée du haut, des pointes de flèches datant de plus de 6000 ans.

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LES ÎLES À QUI?

D’abord fréquentées par les nations autochtones, les Îles-de-la-Madeleine ont attisé la convoitise des Bretons et des Basques dès la fin du XVIe siècle, entre autres pour y chasser le morse. Au début XVIIe siècle, les Français lorgnent l’archipel pour l’intégrer à «la nouvelle Acadie» — Champlain en vante en 1617 les pêcheries et l’ivoire des défenses —, mais n’arrivent pas à établir un peuplement permanent. Après la défaite de la France dans la guerre de Sept Ans, en 1763, une proclamation de la Couronne britannique place les Îles sous la juridiction de Terre-Neuve jusqu’en 1774, alors que l’Acte de Québec rattache l’archipel à la province de Québec. 

Source : Histoire des Îles-de-la-Madeleine par Jean-Charles Fortin et Paul Larocque, 2003.

L'original de la lettre envoyée en 1822 par Isaac Coffin.