Le Grand bleu à Camil, son voilier d’hiver en quelque sorte

En direct des Îles: les bot’ à ouelle…

CHRONIQUE / Avant le moteur, il y avait les voiles. Et les rames, quand il ne ventait pas. «J’ai connu des pêcheurs qui pêchaient à la voile et, quand il y avait des étés de calme, ils devaient ramer pour y aller, ils passaient la journée à «giguer» la morue, et ils devaient ramer pour revenir…»

Et ils recommençaient le lendemain.

«La voile, c’était la misère.»

Normand Briand, qui fait partie de ma belle-famille, a travaillé pendant 30 ans pour la Garde côtière, et il fait de la voile autour des Îles depuis qu’il est jeune. Il a eu son premier voilier à 14 ans, le Astérix, en plywood. «Je l’avais acheté 50 $, je me suis amusé deux ans avec ça, je suis allé de Havre-Aubert à Grande-Entrée…»

C’était il y a presque 50 ans. «J’étais hardi!»

Jusque-là, les bateaux à voile — qu’on appelle ici un bot’ à ouelle — avaient disparu avec l’arrivée du moteur, ce fameux moteur à un cylindre baptisé «tocotoc» à cause du bruit qu’il faisait. Les pêcheurs ont vite troqué la voilure pour la machine. «Et on dit que quand ils ont mis des moteurs, il a recommencé à venter…»

On dit aussi, «ne crois rien de ce que tu entends, et la moitié de ce que tu vois».

Libérés de leur dépendance à Éole, les pêcheurs ont abandonné les voiles comme une délivrance, jamais il ne leur est passé par la tête à l’époque qu’on puisse s’amuser sur l’eau avec ce maudit gréement.

C’était un bon débarras.

Il a fallu attendre le début des années 70. «Les premiers qui ont commencé à faire de la voile, c’est Gilbert Cormier et Albert Delaney, ils se sont fait construire des bateaux identiques, des 30 pieds, par Léo Leblanc», dont l’entreprise a été reprise par son fils Camil, puis par son petit-fils Jean-Félix.

Normand s’est joint à eux quelques années plus tard. «On était une communauté d’une dizaine au début.»

À faire de la voile par plaisir.

Au fil des années, le nombre d’adeptes de la voile a augmenté, jusqu’à une cinquantaine aujourd’hui sur l’archipel. Ce qui est peu sur une population de 12 000 personnes, entourées de mer et de vent. Il n’y a qu’à arpenter les quais pour voir que le bateau, ici, c’est d’abord pour pêcher.

Et qui connaît les Îles sait qu’on ne s’y aventure pas comme sur un lac, il y a eu entre 700 et 1000 naufrages autour de l’archipel. 

N’empêche, chaque année, des voiliers venus d’ailleurs viennent accoster ici, les rares touristes à ne pas débarquer de l’avion ou du traversier. La plupart se sont d’abord rendus à Rivière-au-Renard en Gaspésie, d’où ils ont entrepris la traversée du golfe vers les Îles, au moins 20 heures de navigation en continu.

«Entre les deux, il y a le banc des orphelins, on ne l’appelle pas comme ça pour rien…» La mer a toujours le dernier mot.

Il en a sorti plus d’un du pétrin pendant ses années à la Garde côtière. Une famille entre autres, qui était à 10 milles de l’Île Brion, à bout de forces. «Je leur ai dit où ils pouvaient aller s’ancrer pour se reposer avant de repartir.» En 30 ans, il en a vu de toutes sortes. «Il y en a qui auraient mieux fait de rester chez eux…»

Mais pour ceux qui arrivent, la traversée en vaut la peine. Ils sont quelques-uns à être amarrés autour des Îles, venus de Portneuf, de Rimouski, de Québec. De ceux-là, un bateau dont je vous ai déjà parlé, le Jamia, élégante goélette américaine construite en 1936, amoureusement restaurée.

Jean-Patrick Laflamme et Stéphanie Bleau ont mis 10 ans à lui redonner l’allure qu’elle avait à l’époque.

Pour leur premier voyage, ils ont mis le cap vers l’archipel, ils sont arrivés au quai de L’Étang-du-Nord où leur voilier, attaché entre deux bateaux de pêche, ne passe pas inaperçu. «Il y a eu du bouche-à-oreille par les gens des Îles qu’on connait, ils en ont entendu parler et ils passent nous voir. Ils nous disent je suis le père d’Untel, la mère d’Untel… on se sent un peu de la famille, c’est spécial.»

Les voiliers se retrouvent d’une marina à une autre et parfois, ils se transforment en bar-spectacle.

Et il y a les gens de bateaux qui viennent faire leur tour, pour parler de bateaux.

Il y a aussi les autres voiliers, qui se retrouvent d’une marina à l’autre, une communauté nomade et éphémère portée par le vent. L’autre soir, il y avait le Mille soleils amarré près du Jamia, Stéphane — le capitaine — a sorti sa batterie, Jean-Patrick sa guitare, le quai s’est transformé en bar-spectacle.

Nos gars mangeaient une guedille au homard du P’tit capitaine.

Le pêcheur en face revenait au port.

Camil à Léo Leblanc était passé samedi matin, Stéphanie et Jean-Patrick n’y étaient pas, il s’est dit qu’il repasserait. Je vous ai d’ailleurs déjà parlé de Camil, c’est lui qui gère la construction d’un cul-pointu, ce bateau traditionnel qui a disparu depuis les années 1960, pas longtemps après les voiles.

Dimanche matin, Jean-Patrick et Stéphanie avaient rendez-vous avec Claude Bourque, l’initiateur du projet de cul-pointu, Camil est passé.

Et ils ont parlé bateaux.

Camil fait partie de la cinquantaine de Madelinots qui ont un voilier, il connaît aussi tout de la fabrication d’un bateau. Il a voulu tout savoir sur le voilier de Jean-Patrick et de Stéphanie, eux étaient fascinés par le cul-pointu, par la mémoire qui tient parfois à un fil, à une shed et à une gang de chums.

La fabrication de bateaux n’a plus aucun secret pour Camil. «Tout est dans la préparation. Et dans la propreté de ton atelier.»

Quand on est arrivés à la shed à Camil à Léo, chemin Bourgeois, Stéphanie a remarqué ce qu’elle pensait être un vieux tacot au fond du terrain, elle s’est approchée sans trop comprendre la patente, il y avait une toile dessus, un drôle de nez long en avant. Elle n’avait pas vu le ski au bout.

Le tacot est un «char à voile».

C’est Le Grand bleu à Camil, son voilier d’hiver en quelque sorte, un étonnant bolide monté comme un catamaran, avec une voile au-dessus et un ski à l’avant qui fait office de gouvernail. Quand la baie gèle, il fait corps avec le vent. «Je suis allé jusqu’à 105 kilomètres à l’heure… je faisais partie du bateau!»

Claude aussi a son char à voile, l’Atachtatuk, ils sont une douzaine à s’être patenté des engins de course, ils sortent aussitôt que la glace prend. Ils ont renforcé leur monture au fil des années et des bris, il y en a même un qui a cassé en deux. «On est rendus avec des bateaux qui s’équivalent, la différence se fait maintenant dans les manœuvres et à la façon de prendre le vent…»

L’équipement est sommaire, «un casque, du linge chaud, et un bon scotch».

Un dénominateur commun, le plaisir.

D’autres voiles sont moins rares, celles des kitesurfs et des kitesnow, ces cerfs-volants de traction qui colorent le ciel des Îles été comme hiver, l’archipel étant devenu une destination incontournable pour les amateurs de ce sport. Il y en a tellement parfois qu’on s’étonne qu’ils ne s’emmêlent pas.

Mais des voiliers, si peu.

Peut-être parce qu’on parle beaucoup des tempêtes et des naufrages, parce que les Madelinots savent ce que la mer peut prendre. Normand sait aussi ce qu’elle peut donner. «Il n’y a rien qui bat de naviguer au mois d’août, en regardant les étoiles filantes, avec un petit sud-ouest de 15 nœuds…»

***

ET LES P'TITS BATEAUX

L’hécatombe se poursuit, une autre baleine noire s’est échouée, en plein centre d’un des sites les plus touristiques des Îles.

Et l’Apollo, le traversier fiasco, y a chaviré.

Personne n’a été blessé, on en a ri un coup, c’était samedi la 29e édition de la Course des p’tits bateaux, un classique des Îles, qui se déroule sur le site historique de la Grave, à l’intérieur de la baie de Havre-Aubert. Neuf équipes ont participé cette année, ils avaient à peine quelques heures pour fabriquer leur embarcation avant de prendre le départ, sûrs — ou non — de gagner.

La baleine a pris l’eau en partant.

La baleine noire s’est échouée au milieu de la baie de Havre-Aubert.

Depuis 15 ans que je viens aux Îles, je n’avais jamais assisté à cet événement couru — moins qu’avant apparemment — où les équipes rivalisent d’ingéniosité et d’originalité pour bricoler un bateau qui avance autrement qu’avec un moteur. Ça peut être n’importe quoi, on a déjà vu un piano flottant.

Les équipes s’installent sur la grève vers midi, ils ont jusqu’à 16h top chrono pour faire leur bateau, ils ont des outils et de la bière en masse.

Certains sont costumés.

Vous l’aurez compris, la course est un joyeux prétexte pour ne pas se prendre au sérieux, une compétition sans prétention. On s’amuse d’abord à assister à l’avancement des travaux, on y va de nos prédictions, on se demande si l’idée de faire un bateau avec des bouteilles d’eau vides va fonctionner…

Eh oui.

Toutes les idées sont les bienvenues pour la compétition, tant que ça avance sans moteur.

On était plein d’espoir quand on a vu l’Apollo prendre le départ, réplique approximative du vieux traversier acheté en catastrophe par la Société des traversiers du Québec pour remplacer le F.-A. Gauthier, on pensait bien que les Madelinots allaient conjurer le mauvais sort de la traverse Matane-Godbout.

Eh non.

On était un peu sceptiques de l’équipe «Ça a d’l’air de rien» avec son bateau Bud Light propulsé avec des bombonnes de plongée sous-marine, dirigé par ce qui avait tout l’air d’un pistolet à essence… Alliage entre le go-kart et l’aéroglisseur, qui n’avait effectivement l’air de rien, il a semé la compétition.

Et de loin.

Tout le contraire du tricycle géant, qui s’est désarticulé avant la ligne de départ, que l’équipe a pu remonter en vitesse, mais qui a eu besoin de se faire pousser pour avancer, le tout en équilibre précaire.

En voyant ça, j’ai pensé à cette chanson, ce classique : «Maman, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes?»

La réponse est bel et bien oui.