Tout ce qui se retrouve sur les bateaux a été fait à la main par Jean-Guy Poirier.

En direct des Îles: avoir le temps, le prendre

CHRONIQUE / Si vous demandez l’heure à un Madelinot, il se peut qu’il vous réponde «ici, on n’a pas l’heure, on a le temps.»

Vous ne serez pas plus avancé.

Mais vous comprenez l’idée, pour profiter de la vie, il faut d’abord profiter du temps, et ce n’est pas tant d’en avoir qui compte, mais ce qu’on fait avec.

Jean-Guy Poirier, lui, fabrique des répliques de bateaux, des répliques à l’identique de frégates, de galions, de négriers. Il fait ça depuis une quarantaine d’années dans son sous-sol, certains diraient par temps perdu.

Je dirais par temps trouvé.

Il a eu l’idée en lisant — et en relisant — Voyage autour du monde de Bougainville. Il était fasciné par les aventures de l’explorateur, tout autant par le plan du bateau qui se trouvait dans le livre. Il a voulu le reproduire, en vrai, il devait avoir 33, 34 ans, n’avait jamais construit de bateau avant ça.

«J’ai commencé en 1978. C’est bizarre que j’aie pu continuer, parce que je n’étais pas patient…»

Parce que de la patience, il lui en a fallu, quand il se trompait, quand il devait tout recommencer. «J’en ai perdu du bois, sur le premier. Moins sur le deuxième, moins encore sur le troisième…»

Il en a fait 17.

Jean-Guy Poirier a construit 17 bateaux sur environ 40 ans.

Il n’a pas compté ses heures, évidemment, il a fait ça au travers de la famille, du boulot à temps plein. Il descendait au sous-sol dans son petit atelier, comme Gulliver qui se pousse sur l’île de Lilliput, pour reproduire à l’identique — «un quart de pouce au pied» — ces impressionnants vaisseaux.

Il remonte le temps d’une bière, puis redescend.

«Quand je choisis un bateau, je me demande avant s’il y a une histoire. Je fais des recherches sur Internet, dans les livres, je veux en savoir le plus possible. Quand je commence, j’ai beaucoup de documents.» Il a aussi les plans, qu’il commande directement du pays qui avait le bateau.

Il prend les mêmes bois, les mêmes techniques qu’à l’époque, il s’est même fabriqué au fil du temps ses propres outils.

Tout petits.

Il lui a fallu plus de 40 ans pour fabriquer ses 17 bateaux, à faire une à une les chevilles de bois pour assembler la coque, à souder des clous ensemble pour faire les ancres, à «gosser» chaque membre des équipages, à nouer les cordages de ficelle. «C’est moi qui fais tout, je n’achète rien. Si ce n’est pas moi qui l’ai fait, ce n’est pas là.»

Rien, absolument rien, n’est laissé au hasard.

Rien n’est laissé au hasard dans la reconstitution des navires, «un quart de pouce au pied».

À 70 ans et quelques, Jean-Guy vient de mettre la touche finale à son dernier bateau, L’Hermione, que La Fayette a amené en Amérique en 1780. C’est vraiment son dernier, il n’y en aura plus après, il l’a placé au centre de la grande pièce du sous-sol qu’il a convertie en petit musée.

Quand lui et sa blonde sont seuls, ils s’assoient dans le sofa. «On prend un p’tit rhum et on regarde ça...»

Ils prennent le temps.

Devant chez lui, pas d’affiche, pas une ligne non plus dans la brochure touristique des Îles, c’est un musée sur invitation qu’on trouve par le bouche-à-oreille. Quand je suis passée, Jean-Guy m’attendait avec des découpures de journaux, il a fait Le Journal de Montréal et Le Radar, l’hebdo d’ici.

Dans Le Journal de Montréal, on a parlé des 104 messages qu’il a ramassés autour de l’archipel en en faisant le tour en quatre roues. Il fait ça aussi, il a trouvé un premier message en 2004, sur un petit bateau en bois. Il a trouvé des bouteilles, et aussi des bouts de papier pliés dans des petites bouteilles de médicaments.

On dit ici «un “bâril” de pilules».

Le message qui venait de plus loin arrivait de la Norvège. Beaucoup sont partis de la Côte-Nord, d’autres du traversier qui se rend à Souris. S’il y a un courriel ou un numéro de téléphone, il les contacte. «Quand c’est un enfant, c’est plus spécial. Il n’y a rien qui vaut ça, la réaction d’un enfant!» Il se souvient de chacun d’eux. 

Il en a trouvé une bonne quinzaine d’un lanceur compulsif de l’Île-du-Prince-Édouard. «Il devait les jeter à la caisse en ouvrant le châssis pour en mettre une pareille affaire! Un moment donné, ils lui ont dit d’arrêter…» 

Il n’en a plus reçu.

Quand il parle de ses messages et de ses bateaux, surtout de ses bateaux, Jean-Guy est intarissable. Il m’a fait faire le tour de son petit musée, m’a expliqué en détail chacun des bateaux, là les chevilles en bois, là le dispositif pour remonter l’ancre. «Il fallait parfois jusqu’à 40 hommes…»

Si vous y allez, oubliez l’heure, ayez le temps.