La manifestation organisée vendredi matin qui devait se mettre en marche de Beauport n’aura finalement eu qu’un impact négligeable. Un peu comme les personnages de la pièce «En attendant Godot», de Samuel Beckett, ces deux manifestants semblent être obligés de tuer le temps en attendant qu’il se passe quelque chose.

En attendant Godot

CHRONIQUE / Je croyais tenir ma première manifestante. Un beau spécimen, sorti tout droit des années 60.

Mocassins de cuir brodés, pantalons bouffants colorés, cheveux hirsutes. Un sac sur le dos avec une tente roulée sous le rabat, un autre devant et un troisième à la main. 

Elle est montée dans le 801 à Sainte-Foy, chargée de bagages et d’idéaux me disais-je, direction centre-ville, en route pour changer le monde.

Nous sommes descendus au même arrêt, près du Grand Théâtre, lieu des rassemblements troubles de 2001 et du silence de 2018.

Elle avait l’air préoccupé. 

«Rue Claire-Fontaine, c’est par où?»

«Tu y es», lui ai-je indiqué.

Elle arrivait du Nouveau-Brunswick. Venait rejoindre une amie dans Saint-Jean-Baptiste avant de poursuivre vers Trois-Rivières.

«Tu ne seras pas à la manifestation contre le G7?»

«J’y serais peut-être allée, mais pas avec tout ça», me dit-elle en montrant ses sacs. «Je me ferais slasher par la police.»

Un bagage trop lourd pour la légèreté des convictions.

Je l’ai vue descendre doucement vers la rue Saint-Jean. 

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Le Carrefour international de théâtre se terminait vendredi. Ç’aurait été un beau jour pour jouer En attendant Godot, de Samuel Beckett.

Deux vagabonds se retrouvent dans un non-lieu pour attendre Godot qui a promis de venir au rendez-vous.

L’attente se prolonge, les compères doivent tuer le temps, se cherchent des distractions, s’égarent. On finit par ne plus trop savoir ce qu’ils attendent ni pourquoi.

Est-ce même le bon jour et le bon endroit? Peut-être est-il déjà passé? 

Godot ne viendra jamais.

Ainsi en fut-il de cette journée de G7 à Québec. Un théâtre absurde où une ville au ralenti attend ce qui n’arrive pas ou arrive si peu. 

Quelques groupes épars, sans plan concerté ni effectifs convaincants. 

La description martelée des dispositifs policiers déployés à Québec et La Malbaie a-t-elle fini par effaroucher les manifestants? 

C’est possible. L’encadrement (trop) serré des premiers mouvements de foule de jeudi soir et vendredi matin aura conforté cette perception. 

Sous le prétexte de rassurer, on aura provoqué le contraire et semé l’idée que manifester, c’est dangereux. 

La responsabilité est ici partagée entre la police et les médias. Le coup de grâce est ensuite venu de l’Assemblée nationale. Les dominos se sont mis à tomber après l’annonce qu’elle fermait boutique. Les ministères voisins ont suivi, puis des écoles, des commerces, etc. L’idée de danger s’est mise à percoler partout en ville, nourrie par le souvenir de 2001, même si les contextes ont peu en commun.

On a ainsi renvoyé un message contraire aux valeurs de la démocratie qui voudraient plutôt qu’on valorise et encourage la liberté de parole et l’expression de points de vue différents. On a ici une bonne réflexion collective à faire.

L’administration Labeaume n’a pas cédé au mouvement et a gardé ses bureaux ouverts, même ceux du centre-ville. Ça mérite d’être souligné.

Aussi convaincante fût-elle, la démonstration de force de la police n’est pas la seule explication au silence (relatif) de la rue et on ne peut pas cette fois mettre la faute sur une température capricieuse. Le temps était idéal. 

L’éloignement du lieu de rencontre des leaders du G7 y est pour beaucoup, mais plus encore, c’est l’absence d’une cause claire qui explique la timidité de la mobilisation.

Celles du Sommet des Amériques de 2001 (économie, libre-échange, environnement), du printemps 2012 (frais de scolarité) ou de l’automne 2017 (intolérance) étaient largement partagées.

Cette semaine, on ne sait pas vraiment. C’est plus éclaté, plus diffus. 

Les préoccupations de 2001 sur l’environnement sont aujourd’hui dans les discours du G7, sauf peut-être pour les États-Unis. Ça manque parfois de cohérence direz-vous, mais l’intention y est.

Difficile de manifester contre les bons sentiments du programme officiel du G7 dessiné par Justin Trudeau. L’égalité hommes-femmes, un monde plus pacifique, etc.

Contre le capitalisme? Peut-être, mais le communisme et ses dérivés ont-ils vraiment mieux à proposer? 

Contre le partage inéquitable de la richesse dans le monde? On tient ici quelque chose, mais ça aussi c’est dans le programme officiel.

Les motifs pour manifester ne rassemblent plus et il est devenu plus facile de mobiliser les réseaux sociaux que de mobiliser la rue. 

Les syndicats y arriveront davantage aujourd’hui peut-être. Ils auront la force du nombre, mais on pourra se demander quelle y sera la part d’altruisme et celle des intérêts corporatifs.

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Croisé un couple de touristes français qui venait de se buter le nez sur la porte close de l’Observatoire de la Capitale, au pied de l’édifice «G». 

Aucune impatience ni mauvaise humeur. «On reviendra», ont-ils dit. Si quelqu’un peut comprendre les désagréments des manifestations (appréhendées dans ce cas-ci), c’est bien les Français. On leur souhaite bonne fin de séjour.

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Manifestation pacifique tenue sur le coup de midi par Vision Mondiale à la fontaine de Tourny. Soixante-quinze jeunes diplômés de partout au Canada, avec toges et toques, pour symboliser 75 millions d’enfants dans des pays où l’accès aux études est difficile, particulièrement pour les femmes. Enfin un peu de contenu dans une journée creuse.

Les 75 jeunes de partout au Canada venus manifester pacifiquement vendredi devant la fontaine de Tourny pour symboliser 75 millions d’enfants dans des pays où l’accès aux études est difficile.

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J’ai renoncé à trouver une logique ou un fil conducteur pour les commerces qui ont choisi de fermer, de barricader leurs vitrines en restant ouverts ou de faire comme si de rien n’était.

De petits commerces de quartier qui devraient n’avoir rien à craindre étaient enveloppés de plywood. D’autres, comme le McDonald’s, qui peuvent sembler des cibles naturelles pour une manif contre le capitalisme, étaient ouverts.

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Las d’attendre Godot, je suis allé m’asseoir pour écrire le texte de cet absurde non-événement, l’ordinateur sur les genoux, à l’ombre des érables du cimetière St-Matthew, rue Saint-Jean. Tant qu’à être dans le silence de la rue, aussi bien celui des morts.