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Frédérick Lavoie
Le Quotidien
Frédérick Lavoie
Des endeuillés ont prié à la mémoire de Danish Siddiqui, à New Delhi, le 18 juillet dernier.
Des endeuillés ont prié à la mémoire de Danish Siddiqui, à New Delhi, le 18 juillet dernier.

D’une guerre à l’autre

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CHRONIQUE / Je n’oserais pas dire que Danish était un ami. Avec sa femme Rike, par qui je le connaissais, il est venu à mon mariage il y a sept ans. Nous avons passé quelques soirées ensemble à l’époque. Lorsque nous étions sans le toit et que Rike et lui séjournaient à l’étranger, ils nous prêtaient généreusement leur appartement. Danish et moi avions beaucoup en commun. Mais comme cela arrive plus souvent qu’autrement, notre relation ne s’est jamais transformée en amitié. Demeurait le respect mutuel.

Danish Siddiqui a été tué vendredi dernier dans un échange de tirs entre les forces spéciales de l’armée afghane et les Talibans à Spin Boldak, en Afghanistan. Il était photographe pour l’agence Reuters. Il était aussi, surtout, le père de deux jeunes enfants.

En plus de sa famille, son décès a fortement ébranlé la communauté journalistique en Inde, mais aussi à travers le monde. Son équipe et lui avaient reçu un Prix Pulitzer pour leur couverture de l’exode des Rohingyas du Myanmar vers le Bangladesh en 2017. (C’est d’ailleurs lors de cet événement que nous avions échangé pour la dernière fois. Il attendait son visa à Bombay alors que j’étais déjà au Bangladesh, un peu par coïncidence, ce qui m’avait permis de me rendre à la frontière plus rapidement.)

Des endeuillés ont prié à la mémoire de Danish Siddiqui, à New Delhi, le 18 juillet dernier.

Au-delà de cette reconnaissance officielle, Danish était réellement un photojournaliste d’exception. Nous n’avions pas besoin de sa mort pour le réaliser. Au cours des dernières années, plusieurs de ses images sont devenues emblématiques d’une crise ou d’un phénomène de société bien plus large que la lentille de sa caméra.

Dernièrement, il avait réussi à capturer avec une rare sensibilité les effets de la seconde vague pandémique dévastatrice en Inde. Sa photo montrant deux patients sous oxygène partageant un même lit d’hôpital illustrait, tout en pudeur, sans sensationnalisme, l’incapacité du système de santé indien à répondre à l’afflux de malades. Elle avait fait le tour du monde. Ses photos aériennes de bûchers funéraires massifs remettaient en question le bilan officiel des victimes et obligeaient le pouvoir à regarder en face une vérité dérangeante. L’exposition de cette vérité et d’autres lui avait valu un flot de haine de la part des partisans du premier ministre Narendra Modi. Ces fanatiques hindous nationalistes refusaient de voir en Danish un journaliste remplissant son rôle de contrepouvoir. Dans leur délire xénophobe, il était un musulman antipatriotique qui voulait salir la réputation de l’Inde. Plusieurs d’entre eux se sont d’ailleurs réjouis sans gêne de sa mort sur les réseaux sociaux.

L’arrogance de la force

Danish était un journaliste déterminé qui n’avait peur de rien. Peut-être pas assez peur, pourrait-on dire rétrospectivement. J’ignore toutefois les informations qu’il avait en main au début de la semaine dernière lorsqu’il est parti vers la ligne de front avec les troupes afghanes. Ce que je sais, c’est que depuis que les forces américaines ont entamé leur retrait du pays, l’armée afghane, laissée à elle-même, est en déroute. Et ces mêmes Talibans que les forces occidentales avaient chassés du pouvoir sont en train de reconquérir le pays. Ils contrôleraient déjà la moitié du territoire.

Des chandelles ont été placées par des journalistes devant le portrait de Danish Siddiqui, à Kolkata.

Ce qui m’amène à parler plus largement de cette guerre, à laquelle le Canada a participé de ses débuts en 2001 jusqu’en 2014.

Le 11 septembre 2001, j’ai regardé les tours du World Trade Center s’effondrer sur un téléviseur placé en vitesse dans la salle des pas perdus du Cégep de Chicoutimi. Il ne faisait aucun doute pour moi, du haut de mes 18 ans, que l’opération lancée un mois plus tard pour neutraliser les bases d’Al-Qaeda en Afghanistan et déloger les Talibans au pouvoir était juste et justifiée. Je l’ai pensé durant de longues années. À mes yeux, l’invasion de l’Irak deux ans plus tard était basée sur une série de mensonges et était donc illégitime, alors que celle en Afghanistan était inévitable et nécessaire.

Ce n’est plus du tout ce que je pense.

Un portrait de Danish Siddiqui a été reproduit à la peinture par une artiste, à Mumbai. L’oeuvre a trôné devant une école d’art de l’endroit.

Plusieurs d’entre vous ont des proches qui ont combattu en Afghanistan. Pendant plus d’une décennie, des noms comme Kandahar et Kaboul nous étaient presque aussi familiers que les Jos Louis qu’un certain ministre des Affaires étrangères allait y distribuer. À Spin Boldak, où a été tué Danish, des écoles ont été construites avec de l’argent canadien. Des puits ont été creusés avec de l’argent canadien. La route qui mène jusqu’à la frontière pakistanaise et dont les Talibans viennent de reprendre le contrôle a aussi été financée par le Canada.

Les gouvernements occidentaux ont longtemps voulu nous vendre cette guerre comme une opération de libération du peuple afghan du joug de Talibans obscurantistes.

La vérité, c’est qu’avant d’être un exercice de promotion de la démocratie, de la liberté et de l’éducation des jeunes filles, il s’agissait en premier lieu d’une guerre motivée par un désir de vengeance. Et la vengeance n’est pas de bon conseil. Surtout quand la supériorité militaire nous laisse croire qu’elle sera vite assouvie et sans autres conséquences.

Danish Siddiqui, à droite, était reconnu parmi ses pairs pour l’excellence de son travail.

Chasser les Talibans du pouvoir et installer un gouvernement dit démocratique n’a pris aux forces occidentales que quelques semaines. Et pourtant, voici ces mêmes Talibans, après vingt ans de guérilla contre l’armée la plus puissante du monde, toujours forts et de nouveau aux portes du pouvoir. Comme ce fut le cas après le retrait des troupes soviétiques en 1989, l’Afghanistan sort d’une guerre entre forces étrangères et insurgés pour entrer dans une autre: une guerre civile, entre Afghans. Et encore une fois, c’est parce que des armées étrangères ont eu l’arrogance et la naïveté de croire qu’elles pouvaient refaçonner une société à l’image de leurs fantasmes (et pour servir leurs intérêts) que les Afghans se retrouvent avec un pays ensanglanté où tout est à refaire, à commencer par le rééquilibrage des forces.

Les Talibans apparaissent évidemment à l’oeil occidental comme rétrogrades et dangereux. Mais force est de constater qu’ils ont le soutien d’une partie substantielle de la population afghane, qui partage leurs valeurs et leurs objectifs. On peut le déplorer, mais ne pas le reconnaître empêche de voir et de comprendre les raisons de cet échec cuisant de vingt années d’occupation qui se terminent par un retour à la case départ.

La force permet d’imposer une loi, de se croire aimé et respecté. L’argent attire les appuis de gens qui ont intérêt à vous dire que vous avez raison. Mais les valeurs profondes sont une chose plus difficile à changer. Cela demande une écoute, une acceptation de la différence et d’une certaine opacité de l’autre. Cela ne s’impose pas.

Danish Siddiqui, à droite, était reconnu parmi ses pairs pour l’excellence de son travail.

Même les Talibans savent que la force ne suffit pas pour gagner la sympathie d’une population. Maintenant qu’ils ont une chance de reprendre le pouvoir, ils cherchent de nouveau à se montrer respectables, capables de gouverner. S’ils ont nié avoir tué Danish — comme toute armée prise en défaut —, ils ont dit regretter sa mort. Pour s’assurer qu’il puisse être enterré chez lui selon le rite musulman, ils ont remis son corps à la Croix-Rouge.