Mylène Moisan
Le juge Mario Gervais de la Chambre de la jeunesse a blâmé sévèrement la DPJ pour avoir lamentablement failli à sa mission de protéger la fratrie de la petite de Granby. Elle doit être «imputable» de cet échec, selon lui.
Le juge Mario Gervais de la Chambre de la jeunesse a blâmé sévèrement la DPJ pour avoir lamentablement failli à sa mission de protéger la fratrie de la petite de Granby. Elle doit être «imputable» de cet échec, selon lui.

Drame de Granby: «La DPJ doit être imputable»

CHRONIQUE / Dans un jugement de 74 pages rendu mardi, le juge Mario Gervais de la Chambre de la jeunesse a blâmé sévèrement la DPJ pour avoir lamentablement failli à sa mission de protéger la fratrie de la petite de Granby.

Elle doit être «imputable» de cet échec.

Ce n’est pas anodin, le juge a choisi de reproduire d’entrée de jeu les propos de Régine Laurent à l’ouverture de la Commission spéciale sur les droits de l’enfance et la protection de la jeunesse (CSDEPJ) : «Nous avons l’intention de retourner toutes les pierres et d’entendre un maximum de personnes afin de formuler des recommandations à la fois concrètes, applicables, rigoureuses et en phase avec les attentes et les valeurs de la population. […] Ma chérie, je le fais pour toi. Dès ton décès, je t’ai donné un prénom [Tililly]. Tu aurais pu être ma petite-fille.»

Il a aussi accepté que le jugement soit rendu public.

Le juge a décrit quelques sévices que le garçon a subis alors qu’il était confié par la DPJ à son père et la conjointe de celui-ci, entre autres se faire attacher à son lit avec une ceinture, recevoir des douches froides en cas de crise, se faire tirer les cheveux et fermer la bouche avec du tape.

Le père a tout nié, il s’est dit «aveuglé par l’amour».

Le tribunal ne l’a pas cru. «La volonté du père est de mettre fin à la situation de compromission est inexistante, compte tenu de sa négation et de sa déresponsabilisation.» Le juge a ordonné une interdiction de contacts. 

À cinq ans, l’enfant a un «parcours de vie accablant et traumatisant à glacer le sang».

La mère, qui avait été écartée par la DPJ jusqu’ici, a démontré qu’elle était en mesure de reprendre contact avec son fils, le juge ouvrant même la porte à «l’intégration progressive de l’enfant avec sa mère». Le tribunal a ainsi autorisé une reprise graduelle des contacts entre le frère de la fillette de Granby et sa mère, qui «a excédé les attentes». 

Il a fait le portrait d’une femme qui est partie de loin, avec un manque de capacités parentales, mais qui a su aller chercher l’aide et faire les efforts pour s’améliorer, de sorte qu’elle prend soin adéquatement de ses trois autres enfants. «Le Tribunal considère la mère comme étant une personne en mesure de répondre aux besoins fondamentaux de ses filles, soucieuse de leur bien-être et de leur meilleur intérêt.»

Lentement, mais sûrement, le juge Gervais est d’avis que la mère, à terme, pourra «représenter, en regard de la qualité du lien parentale, une force positive et significative» pour son fils», ouvrant même la porte à «une réunification».

À son rythme à lui.

Il a déjà été assez écorché par la vie.

Question d’assurer la stabilité de l’enfant, le juge prolonge de six mois le placement du jeune garçon dans la famille d’accueil à qui il a été confié. «C’est une dame qui est très bien», estime l’avocate Valérie Assouline, qui représentait la mère.

Dans son jugement, Mario Gervais a répondu à la question : «Est-ce que la Directrice de la protection de la jeunesse a lésé les droits de l’enfant?» La réponse est oui. Il «a subi une violation importante de ses droits». Mise au parfum des risques pour sa sécurité, l’intervenante n’a jamais rencontré (l’enfant), elle ne s’est pas non plus rendue chez lui. «Ces graves lacunes soulèvent l’indignation.»

La DPJ est aussi blâmée pour la surcharge de travail de l’intervenante qui a «été mise en situation d’échec».

La DPJ s’est seulement fiée à ce que disaient le père et sa conjointe. «L’information reçue de la part du père état que la situation de [son fils] évoluait positivement et que l’enfant ne présentait pas les mêmes enjeux» que sa grande sœur, décédée le 30 avril 2019, des suites de mauvais traitements.

Non seulement le juge blâme-t-il la DPJ, mais il la tient «imputable» du drame qui est survenu.

C’est un élément majeur.

De plus, le juge Gervais a rejeté la demande de la DPJ d’interdire toute divulgation publique, au-delà de l’identité des enfants et des parents, expressément protégés par la loi. «Le Tribunal est convaincu que la situation […] est d’un fort intérêt public», puisque le «même système a également failli» pour le frère de la fillette de Granby. «Le suivi social de la Directrice […] s’est avéré à ce point déficient, en violation des droits de [l’enfant], qu’il a échoué à la fois dans son volet de surveillance, en regard de la sécurité immédiate de [l’enfant] et à la fois dans son volet clinique, visant à améliorer les capacités parentales du père et de sa conjointe.»

Le public doit savoir ce qui s’est passé. 

«Une ordonnance de non-publication complète des informations relatives aux audiences pourrait laisser croire à une forme de sympathie ou de complaisance à l’endroit de la Directrice, en la mettant à l’abri de la critique et en la soustrayant à la reddition de compte à laquelle elle est aussi tenue.»

Le juge écrit même que, si l’affaire avait pu être rendue publique avant, «jamais le suivi social n’aurait été aussi déficient».

Me Assouline est évidemment satisfaite du jugement. «C’est un bon jugement, c’est un juge qui a beaucoup de sensibilité. C’est un soulagement de constater qu’on voie enfin les efforts de la mère et les nombreuses erreurs qui ont été commises, et aussi l’imputabilité de la DPJ dans tout ça.»