Mylène Moisan
Dire «je t’aime» ne suffit pas
Dire «je t’aime» ne suffit pas

Dire «je t’aime» ne suffit pas

CHRONIQUE / C’est facile de juger une fille qui accepte de revoir un gars même si ce gars lui a fait passer de mauvais quarts d’heure.

Ça m’est arrivé.

Pas de juger, de revoir un ex toxique.

Ça fait plus de 25 ans et je me demande encore pourquoi j’ai fait ça, pourquoi je passais l’éponge, pourquoi je donnais une autre chance, et une autre encore. J’y ai repensé cette semaine en lisant dans Le Devoir les allégations à l’endroit de Julien Lacroix, qui aurait agressé une ex qui avait accepté de le revoir. Je cite : «Près de huit mois après leur rupture, Geneviève Morin reçoit un appel de l’humoriste : il s’ennuie et aimerait la revoir. Elle accepte qu’ils se retrouvent à l’appartement qu’ils ont partagé pendant trois ans. “Il m’a agressée sexuellement. Je lui ai dit ‘non, arrête’ et, malgré ça, il a continué. Je pleurais, mais il a fait ce qu’il avait à faire et quand il a eu terminé, il a remis ses pantalons et m’a dit ‘arrête de pleurer, tu ne sais pas à quel point je t’aime’ et il est parti”, témoigne-t-elle, en sanglots.»

Et j’ai lu les commentaires – je sais, je n’aurais pas dû – de gens qui ont jeté la pierre à la fille : elle avait juste à ne pas le revoir.

J’en ai parlé hier avec André Perron, thérapeute conjugal et familial qui voit défiler des couples dans son bureau depuis 40 ans. Il en a vu de toutes sortes, des jeunes et des moins jeunes, assez pour avoir une très bonne idée de ce qui se trame dans ces unions toxiques, d’où il est plus ardu qu’il n’y paraît de s’extirper.

«D’abord, il faut dire qu’il n’y a pas d’explication simple, uniforme ou généralisante de ces situations, chaque cas est unique. […] Mais je crois qu’il faut d’abord regarder ce que la personne a vécu, de savoir si c’est quelque chose qu’elle a observé comme enfant ou si elle a vécu des situations d’abandon ou de rejet. C’est un schéma qui est persistant dans ce type de relations.»

Et, évidemment, ce n’est pas exclusif aux femmes.

Résultat, «la personne est portée à s’effacer, à endurer des choses qu’on ne devrait pas endurer. Elle finit par croire qu’elle ne mérite pas mieux que ça, par avoir peur de ne pas avoir un remplaçant, de ne pas trouver personne d’autre. Il peut y avoir une peur de la solitude.»

«Il ne faut pas vouloir être en couple à tout prix», parce que le prix à payer est parfois très grand, trop grand.

Et pourquoi revoir un ex toxique? «C’est dû à la croyance que l’autre a changé. L’autre s’excuse, au lieu d’être l’agresseur, il se donne le rôle de la victime et elle se dit “je me suis peut-être trompée”… Ils sont habiles, ils disent : “tu vas voir, j’ai changé” et l’autre se dit : “je vais lui donner une autre chance, d’un coup que je passerais à côté de quelque chose”. Le cerveau est parfois étrange, il banalise des choses évidentes.»

Qui crèvent souvent les yeux des gens autour.

André Perron me parle d’une situation d’aliénation parentale où un père avait monté son ado contre la mère. «Il l’avait démonisée, le garçon a été deux ou trois ans sans la voir. Je me suis investi dans cette situation-là et l’enfant a compris. J’ai rappelé la mère cinq ans plus tard et ça allait toujours bien, mais le fils se demandait “comment j’ai pu croire ça ?” Il était comme hypnotisé, sous le joug.»

Ça peut être la même chose dans un couple.

Et «je t’aime» n’est pas une excuse. «Il faut rappeler que l’amour ne suffit pas. Il faut qu’il y ait de l’engagement, une maturité, une sincérité, un respect, une communication et une discipline. […] Quand on est dans une relation toxique, il vaut mieux y mettre fin parce que le potentiel de changement est très mince.»

Et surtout, ne pas y retourner.

Il faut aussi en finir avec une certaine conception de l’amour, même du romantisme. «J’ai une belle-sœur qui a 94 ans. Quand elle était jeune, elle sortait avec un jeune homme, il était à son premier emploi. Quand il a eu sa première paye, il lui a acheté un cadeau, un bijou… et elle a immédiatement rompu! Ça pouvait ressembler à un geste d’amour, mais c’était un manque de jugement flagrant…»

La ligne est parfois bien mince entre les deux.