Solange Paillé et Annie Thibault sont deux as de la signalisation routière, dynamisme contagieux en prime.

Deux filles dans le trafic

CHRONIQUE / «Vin blanc ou vin rouge?»

«Euh... Pardon?»

L’homme au volant de sa camionnette a répété «blanc ou rouge?» à la signaleuse qui ne s’attendait pas à une telle question.

«Vous et votre amie faites un excellent travail. Vous méritez bien ça.»

Annie Thibault et sa collègue, Solange Paillé, venaient de passer les onze dernières heures à diriger de main de maître les quelque 30 000 automobilistes qui empruntent quotidiennement le viaduc en chantier du boulevard Thibeau, à Trois-Rivières.

«Blanc!» a répondu Annie en riant. «Rouge!», a lancé Solange qui était tout aussi agréablement surprise par cette gentille attention.

Quelques jours plus tard, un cycliste s’est pointé à la fin de leur quart de travail. Il a sorti les bouteilles de son sac puis est reparti. Les signaleuses ont reconnu le gars de la camionnette, un chic type qui n’est pas le seul à penser qu’elles forment une équipe du tonnerre.

Depuis qu’Annie et Solange ont partagé sur les réseaux sociaux une photo les montrant avec leur cadeau qu’elles se promettent de boire ensemble, c’est par milliers que les internautes les saluent d’un pouce en l’air et louangent leur efficacité dans le trafic.

Leur bonne humeur est virale et certainement pas étrangère à la fluidité de la circulation à l’heure de pointe.

Un sourire en attire un autre, du moins, pour la grande majorité des automobilistes.

L’an dernier, Solange s’est fait menacer d’un violent avertissement: «Tasse-toi ma grosse ta... ou je te passe dessus!»

L’homme au volant a poursuivi son chemin malgré l’interdiction d’avancer. Solange a subi une entorse lorsque le véhicule de l’enragé a accroché le drapeau qu’elle tenait dans sa main. À deux doigts de se faire frapper, elle a néanmoins été capable de noter la plaque d’immatriculation. Il y a eu arrestation. La procédure judiciaire suit son cours.

Une conduite dangereuse comme celle-ci est heureusement l’exception, mais il n’est pas rare que des usagers de la route s’approchent trop près – et très vite - des signaleurs routiers qui se retrouvent avec un pare-chocs «accoté sur les genoux»... décrivent les deux collègues dont le travail consiste à assurer notre sécurité à l’approche d’un chantier. Ce serait important de s’en rappeler.

Inutile d’insister donc. C’est chacun son tour. Et on lève le pied.

«Les gens sont pressés!», observe Annie qui profite de cette chronique pour insister sur l’importance d’utiliser le clignotant. C’est le seul moyen qu’elle a de savoir quelle direction on souhaite emprunter.

Solange et Annie constatent cependant qu’une fois sur deux, les conducteurs ne mettent pas le clignotant ou ont oublié de le désactiver la dernière fois qu’ils ont tourné à gauche ou à droite. Les signaleuses n’ont pas le temps de jouer aux devinettes.

«Aidez-nous s’il vous plaît à vous offrir un bon service!», demandent-elles en toute légitimité. Leur propre sécurité en dépend.

Chaque jour, Solange et Annie sont confrontées à la distraction d’automobilistes qui textent ou qui se pensent plus fins en conversant dans le dispositif mains libres. Eux non plus ne sont pas à l’abri d’une seconde d’inattention pendant que les deux chefs d’orchestre de la signalisation routière s’efforcent d’accorder les allées et venues de tout le monde.

«Allooo??? On n’est pas des poteaux!», disent-elles parfois aux conducteurs qui, concentrés sur autre chose que la route, oublient d’avancer.

Être signaleur routier est un art. Il faut avoir des yeux tout le tour de la tête et des nerfs d’acier pour exercer ce métier, surtout sur un boulevard où des milliers de véhicules doivent contourner des travaux majeurs.

«Ça m’ennuierait de me retrouver dans le fin fond d’un rang. J’ai un tempérament hyperactif. J’ai besoin d’être occupée», soutient Annie qui n’est pas stressée par son travail qui exige cependant une grande vigilance.

Solange est du même avis. Diriger le flot de la circulation implique d’être constamment sur le qui-vive. Elle adore ça.

À les entendre, les filles sont capables d’en prendre. Elles sont dans le trafic dès 7 h et ne quittent pas l’intersection avant 18 h. Les signaleuses prennent leur pause à tour de rôle afin d’éviter que les automobilistes soient laissés complètement à eux-mêmes.

Depuis trois ans, Annie Thibault, 52 ans, et Solange Paillé, 61 ans, sont à l’emploi de Signalétik, une division du Groupe Maskimo.

Originaire du Lac-Saint-Jean et Trifluvienne d’adoption, Annie a déjà été conseillère au sein d’une boutique de produits naturels. Établie à Shawinigan, Solange a notamment été propriétaire d’une résidence pour personnes âgées.

Trouvez l’erreur.

«On aime être dehors!», me disent-elles en chœur pour m’expliquer leur décision de changer de métier.

Annie et Solange sont beaucoup plus que des collègues. Elles sont de véritables complices qui n’ont pas besoin de se parler pour savoir ce qu’elles ont à faire chacune de leur côté du boulevard. En parfait contrôle de la circulation chorégraphiée comme un ballet, elles s’assurent d’établir un contact visuel avec les automobilistes qui se laissent guider par leur drapeau et gagner par leur enthousiasme.

Il y a cet homme qui leur a offert des bouteilles de vin pour souligner leur excellent travail, mais il n’est pas rare que quelqu’un baisse la vitre de son véhicule pour leur tendre, au passage, une bouteille d’eau, un café, des bonbons et même de l’argent.

«Tu es la meilleure au monde!», a déjà dit une femme à Annie tout en lui remettant un... 10 $.

Il arrive aussi que des hommes, charmés par le sourire des signaleuses, profitent du fait qu’ils roulent à proximité de celles-ci pour leur lancer un bout de papier sur lequel est inscrit... un numéro de téléphone.

Annie et Solange, qui sont très heureuses avec leur conjoint respectif, rigolent en me racontant la scène qui se produit plus souvent qu’on pense.

Mais leur plus belle récompense à ce jour, c’est sans doute de pouvoir dire qu’en trois ans de travail d’équipe au cœur de l’action, aucun accident ne s’est produit en leur présence.