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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Les résidences privées peuvent avoir des renforts du réseau public lorsqu’elles sont aux prises avec une éclosion active.
Les résidences privées peuvent avoir des renforts du réseau public lorsqu’elles sont aux prises avec une éclosion active.

Déshabiller le public pour habiller le privé

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CHRONIQUE / Pauline* était au boulot quand son téléphone a sonné, elle est préposée dans un CHSLD de la grande région de Montréal. «C’était la liste de rappel, c’est eux qui gère les remplacements et le personnel. On m’a demandé d’aller travailler trois jours dans une résidence privée.»

Elle a accepté, raccroché. «Il y a des collègues qui m’ont demandé s’il y avait des cas de COVID, je n’avais pas pensé leur demander.»

Elle a rappelé.

— Bonjour, on vient de se parler, c’est moi qui dois aller trois jours dans la résidence privée.

— Oui, qu’est-ce qu’il y a?

— Est-ce qu’il a des cas de COVID?

— Non. S’il y en avait, on le saurait.

Pauline a raccroché, rassurée. «Le soir après le travail, je suis allée voir sur Internet pour trouver des informations sur cette résidence. Je suis aussi allée consulter les informations du ministère pour savoir si la résidence était sur la liste des endroits où il y avait des cas de COVID.»

Elle y était. 

Plus de la moitié des résidents étaient infectés.

Pauline est débarquée le lendemain dans cette RPA, «un endroit où ça coûte cher», elle est tombée des nues. «Il y avait un autre gars du public comme moi qui a été pitché là. C’était la désorganisation totale! Les zones rouges, les zones jaunes, tout était mélangé, ça n’avait pas de bon sens. […] Le ménage n’avait pas été fait depuis je ne sais pas quand, ils nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas faire entrer des gens pour l’entretien à cause de la COVID…»

Elle a lavé des taches de selles sur des sièges de toilette.

Pauline et une autre préposée du public devaient s’occuper de 18 résidents, ils ont fait le tour pour les laver. «Je leur donnais leur toilette et ils me disaient : “on n’a jamais eu de toilettes comme ça”, même chose pour les bains, ils n’en revenaient pas. Il y a une dame qui m’a serrée dans ses bras. J’avais les yeux qui me pleuraient…»

Dans une chambre, il n’y avait pas d’eau chaude. «J’en ai parlé à la résidence, ils étaient au courant, ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas faire venir de plombier.»

Ils ont passé les cabarets. «C’était froid. Personne ne s’est plaint.»

L’habitude.

Pauline n’en revient pas que ces personnes âgées soient à ce point négligées et elle ne comprend pas pourquoi c’est le réseau public qui doit pallier l’incurie des propriétaires de l’endroit. Et ce n’est pas comme si les CHSLD avaient des préposés à revendre, bien au contraire, il en manque tellement que les établissements publics doivent avoir recours à des agences.

Et pendant ce temps, on envoie des préposés au privé.

Gratuitement. 

Au ministère de la Santé, on m’a expliqué que les résidences privées peuvent avoir des renforts du réseau public lorsqu’elles sont aux prises avec une éclosion active. La «facturation devrait être envisagée uniquement dès lors que la transmission de COVID-19 dans le milieu de vie privé concerné est sous contrôle, et notamment que le nombre de nouveaux cas de COVID-19 ainsi que le nombre total de résidents atteints de la COVID-19 est en baisse. Il convient également de s’assurer que le niveau de présence du personnel à l’emploi de l’établissement est en hausse», m’a écrit la porte-parole Noémie Vanheuverzwijn.

Auquel cas, le tarif horaire est de 27$ de l’heure pour une préposée, 47$ pour une infirmière.

Ce sont les centres intégrés de services, les CISSS et les CIUSSS, qui gèrent le prêt de personnel aux RPA. Le ministère de la Santé ne sait combien d’employés du public vont ainsi à la rescousse du privé. «Le MSSS ne dispose pas de cette information, vous pourriez vérifier avec les établissements qui vous intéressent s’ils peuvent vous fournir cette donnée.»

Merci.

Mais une autre chose me chicote. On ne devait pas mettre fin à la mobilité du personnel entre les établissements? Le ministre de la Santé Christian Dubé n’a-t-il pas annoncé le 18 août que le déplacement d’employés allait être complètement interdit, faute de quoi il y aurait des «conséquences»?

On sait que ça n’a jamais vraiment été appliqué, qu’il y a encore et qu’il y a toujours eu des employés qui passent d’un CHSLD à l’autre.

Ne serait-ce que les agences.

Mais voilà qu’on envoie des préposés et du personnel de CHSLD dans des résidences privées où la COVID s’en donne à cœur joie et qu’ils reviennent quelques jours plus tard dans leur CHSLD. Et ils n’ont pas le choix. «Ils m’ont rappelée pour que j’y retourne, j’ai refusé. Ils m’ont dit que j’allais avoir des sanctions.»

Non seulement la mobilité n’est pas interdite.

Elle est imposée.

* Prénom fictif.