Justin Trudeau est allé mercredi à la rencontre des citoyens de La Malbaie.

Des selfies en attendant le G7

CHRONIQUE / Les citoyens de La Malbaie ne sont pas différents des autres contribuables. Ils pensent aussi que 600 millions $ pour trois jours de sommet, c’est cher payé.

Même si le premier ministre Justin Trudeau promet que le Groupe des 7 va se «dire les vraies affaires», ça reste cher.  

Mais puisque l’argent aurait été dépensé de toute façon, aussi bien que ce soit dans Charlevoix. 

Les locaux auraient pu râler contre les mesures de sécurité, les contraintes de circulation et contre un envahissement dont ils ne vont pas tous tirer profit. 

La plupart devront se contenter de regarder passer par la fenêtre la parade des Suburban noirs et des chars de police. 

Mais devenir pour quelques jours le centre du monde, on ne reverra pas ça, se disent-ils. Aussi bien en profiter.

Ils étaient quelques centaines mercredi soir à avoir répondu à l’invitation de Justin Trudeau pour un BBQ, des photos et des conversations personnelles.

Une atmosphère bon enfant où on pouvait sentir la fierté et la fébrilité des citoyens à approcher une des vedettes planétaires du moment, déguisé en un des leurs avec jean et chemise sans cravate.

M. Trudeau a été avec eux comme on a pris l’habitude de le voir dans les bains de foule, semblant y trouver un plaisir sincère, ou alors, c’est qu’il est un excellent acteur.

Il a été généreux de son temps, de ses poses et de ses échanges. 

Des jeunes étudiantes de l’école voisine qui préparent un voyage humanitaire au Rwanda lui ont glissé une lettre qui décrit leur projet. «Il a la main chaude», s’est émue l’une d’elle. Et il est un «beau garçon». 

Mais ceux qui croient que c’est surtout les jeunes femmes qui courent les photos avec Justin se trompent. Il y en avait de tout âge, hommes et femmes.

Il y avait là l’aumônier de l’hôpital, cette infirmière auxiliaire à la retraite forcée, ces quatre jeunes hommes assis à l’arrière. Je vous les présente.

Un grutier travaillant sur des bateaux qui desservent les communautés inuites du Grand Nord; un employé de supermarché qui se prépare aussi à partir sur les bateaux, un étudiant en gestion de commerce et un employé d’une usine de pièces d’autos. 

Ils étaient venus pour les hot-dog, mais ne faisaient pas semblant d’être indifférents au reste. Ils attendaient leur chance eux aussi pour un selfie, malgré leur malaise devant les coûts du G7.

Ils n’avaient rien de militants partisans, mais auraient été moins empressés si le premier ministre avait été un conservateur.

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Anne Jean s’occupe du marketing pour un motel de La Malbaie. Elle fait partie des commerçants pour qui le sommet est une manne en cette période où le tourisme tourne habituellement au ralenti. 

Elle était venue célébrer son plaisir à l’effervescence du G7. Et pour voir Justin Trudeau. Au moment opportun, elle s’est glissée en avant et a réussi à arracher le premier selfie du jour. 

Mme Jean sent que le courant d’inquiétude du printemps s’est dissipé et que depuis quelques semaines il souffle un vent de «positivisme» sur le sommet. Elle voit comme un honneur et une responsabilité que la région ait été choisie pour le sommet.

 «Il faut être à la hauteur. Nous devons absolument démonter notre enthousiasme et notre joie.» Charlevoix a une tradition de 200 ans d’accueil touristique à honorer, fait-elle valoir. 

Le vrai combat qui l’anime est cependant ailleurs que dans ces quelques jours à essayer de plaire aux grands. 

Il est dans la survie de l’Hôpital de La Malbaie qui a pris ombrage du nouvel hôpital de Baie-Saint-Paul et dont les fonctions s’effritent. 

Le genre de combat qui peut changer le quotidien d’une région plus que les pourboires d’un party de riches.

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«Vous n’êtes pas gêné de dépenser 600 millions $ dans une région frappée par le “trou noir”», ont demandé Giannina-Mercier Gouin et Lucie Bérubé? 

Elles ont fait ça poliment et dans le respect, mais il fallait une certaine audace pour interpeller ainsi le premier ministre dans une ambiance aussi festive. 

Le trou noir, c’est les règles de l’assurance emploi qui laissent des gens sans revenus pendant plusieurs semaines, voire jusqu’à deux mois entre la fin des prestations et le début de la période d’emploi au printemps.

«Êtes-vous prêt à faire quelque chose», ont-elles demandé à M. Trudeau? Il a pris le temps d’écouter, d’expliquer, d’écouter encore, sans s’impatienter. 

Ces dames qui se foutaient de prendre un selfie avec Justin Trudeau, ce sont elles qui ont eu droit à la plus longue conversation privée du jour.  

La réponse est restée vaseuse et décevante, mais elles avaient pu passer leur message.

Et quand on a cru que c’était terminé, Mme Bérubé en a remis encore un peu :    

Dans vos conversations de grands où vous vous dites les vraies affaires, remettez-vous parfois en cause les politiques néolibérales d’avoir moins de gouvernement?

Drôle de question, je trouve. On peut faire bien des reproches à M. Trudeau, mais pas celui de vouloir moins de gouvernement. Ni moins de dépenses.

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Pourquoi le sommet à La Malbaie? «Un coup de cœur», croit le maire Michel Couturier, qui fut dès le début partie aux discussions sur le G7.

Il rappelle que M. Trudeau père fréquentait le Manoir Richelieu et que Justin venait ici jeune et plus tard, quand il était député et même avant d’être élu. 

Le maire Couturier, a savouré chaque instant de ce BBQ événement. «Ça ne va pas toujours bien comme ça. Il y a des moments plus tough», se souvient-il.

Il a perçu lui aussi un moment d’inquiétude ce printemps lorsque l’énergie allait à la préparation des plans d’urgence et à faire des exercices au cas où le pire arriverait.

Le plaisir du happening a maintenant pris le dessus et une fébrilité s’est installée, perçoit-il.

Les hélicoptères, les hydroglisseurs, la GRC, la sécurité, le premier ministre qui est venu trois fois, les gens se voient à la télé, on parle de La Malbaie. Il y a «comme un happening autour de ça». 

Les gens de Charlevoix ont tous été des «ambassadeurs», croit-il. Ils pourront dire plus tard : «C’était chez nous.»