Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
«Oui, il faut décaisser. Si le gouvernement ne met pas ces millions en santé, il les donnera à des entreprises, à Bombardier», prévient la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Nancy Bédard. Ci-dessus, une infirmière de l’hôpital Sainte-Justine, début avril.
«Oui, il faut décaisser. Si le gouvernement ne met pas ces millions en santé, il les donnera à des entreprises, à Bombardier», prévient la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Nancy Bédard. Ci-dessus, une infirmière de l’hôpital Sainte-Justine, début avril.

Des garanties pour les infirmières

CHRONIQUE / Si le gouvernement Legault veut pourvoir rapidement les postes d’infirmières qu’il a créés depuis un an et demi, il devra sans doute se résoudre à établir des ratios infirmière/patients sécuritaires dans les CHSLD et les hôpitaux. Trop onéreux? Le manque de personnel nous coûte cher aussi collectivement. Encore plus lorsqu’il faut lutter contre une pandémie.

Si les infirmières et les infirmières auxiliaires avaient l’assurance de ne pas se retrouver avec un nombre trop élevé de patients, de ne pas risquer de faire des erreurs professionnelles à cause d’une surcharge ou d’heures supplémentaires de travail, elles seraient peut-être plus nombreuses à appliquer sur les postes à temps plein que le gouvernement caquiste a affiché depuis son arrivée. 

Les infirmières attendent en quelque sorte des garanties, des mesures de protection. 

Elles ne veulent pas se retrouver à faire leur job à la hâte et risquer de gaffer, vivre une dépression ou devoir devancer leur retraite parce que la tâche s’avère trop lourde et stressante.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), estime que le premier ministre et son équipe auraient intérêt à envoyer un signal clair sur les ratios. «C’est un choix politique. Il faut du courage et changer de paradigme et de mode de gestion.» 

Selon elle, la qualité et la sécurité des soins doivent primer et ne plus reposer uniquement sur les épaules du personnel soignant.

Même si le premier ministre s’est dit mardi ouvert à examiner les ratios, il semble mettre beaucoup d’espoir sur une hausse du nombre de préposées aux bénéficiaires et une bonification des salaires. Plus de préposées qualifiées soulageront une partie du travail des infirmières, a-t-il affirmé. 

Est-ce vraiment le cas et est-ce aussi simple? 

«Il met le focus sur les préposées et occulte tout le reste», constate Mme Bédard qui représente des infirmières, des infirmières auxiliaires et des inhalothérapeutes. Cela témoigne, selon elle, d’une méconnaissance du terrain. 

Bien sûr, il faut plus de gens formés pour nourrir et donner des bains. Tout le monde reconnaît que les préposées doivent être mieux rémunérées et que leur travail doit être valorisé.

Mais, il faut aussi des infirmières en poste dans les CHSLD pour établir des plans d’intervention, administrer les médicaments, surveiller l’hypertension et le diabète, traiter les infections urinaires, etc.

Les syndicats d’infirmières réclament que des ratios infirmière/patients soient fixés par loi pour éviter qu’une infirmière se retrouve avec trop de patients à sa charge. 

Lors du renouvellement des conventions collectives, en 2015, le gouvernement Couillard et la FIQ avaient convenu de mener des projets pilotes pour tester la méthode appliquée notamment en Californie.

Il a fallu le témoignage de l’infirmière Émilie Ricard sur Facebook pour que le ministre Gaétan Barrette lance enfin les travaux en 2018. Le dernier projet pilote a pris fin en décembre. 

La FIQ rapporte que les projets sont positifs tant pour le personnel que les malades. Le projet mené à l’unité de médecine de l’Hôtel-Dieu de Lévis aurait permis par exemple de réduire de 42 % le nombre de réadmissions dans les 30 jours. 

Ailleurs, l’ajout de personnel lié au projet ratio aurait motivé les troupes, augmenté la satisfaction au travail, réduit l’absentéisme, repoussé les retraites, et diminué l’anxiété des patients, de même que l’usage de médicaments et les chutes.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux ne peut pour sa part nous livrer son appréciation. «Les bilans sont actuellement en analyse au MSSS. Le MSSS fera ensuite part de ses conclusions à la ministre et en informera la FIQ et la FSQ-CSQ», a répondu mercredi le service de communications par courriel. 

Dans un document, la FIQ indique que des employeurs ayant participé aux projets pilotes ont été invités par le comité patronal de négociations à ne pas se prononcer sur la pertinence et la faisabilité des ratios.

Lors d’une conférence de presse, le premier ministre Legault a cette semaine évoqué les coûts reliés à la fixation de ratios. Il a signalé que l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, avait évalué le coût à 1,2 milliard $ il y a cinq ans.

Évidemment, il y a un coût à augmenter le nombre d’infirmières et d’infirmières auxiliaires le jour, le soir et la nuit. Dans les CHSLD, il en faudrait de 35 à 40 % de plus. Dans le cadre d’un projet pilote, l’infirmière de nuit d’un tel établissement avait entre 37 et 44 patients, et non plus entre 76 et 96.

La FIQ reconnaît qu’il y a un effort budgétaire à faire et propose d’étaler l’implantation des nouveaux ratios sur trois ans. «Oui, il faut décaisser. Mais si le gouvernement ne met pas ces millions en santé, il les donnera à des entreprises, à Bombardier.»

Nancy Bédard signale que «la non-qualité des soins coûte cher». Des erreurs de médicaments, des plaies de lit, des chutes de patients, des accidents de travail, des hospitalisations prolongées, des heures supplémentaires, des congés de maladie longue durée, des patients qui perdent trop rapidement leur mobilité et leurs capacités cognitives, le recours à des agences privées de placement, ça exige aussi beaucoup de fonds publics. 

Les ratios entraînent de nouvelles dépenses, mais ils représentent aussi des économies à d’autres postes budgétaires.

La pandémie nous révèle que les conséquences d’un manque de personnel dans les établissements de santé peuvent être énormes, tant au plan humain qu’économique. Évitons de revivre le même cauchemar.