Le comédien Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques a subi le harcèlement psychologique des professeurs du Conservatoire d’art dramatique.

Dépasse-toi, moins que rien!

CHRONIQUE / «Whiplash m’a fait penser à mon passage au Conservatoire», m’a dit Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Le comédien m’a rappelé à l’heure du lunch, entre deux scènes de Like-moi!. J’avais lu son témoignage sur le site d’Urbania à propos de Gilbert Sicotte, suspendu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal dans la foulée d’allégations de harcèlement psychologique.

«J’ai souffert de ses techniques d’enseignement, a écrit Philippe-Audrey. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait — encourageait, même — de tels débordements.»

Je lui ai dit que son témoignage m’avait fait penser à Whiplash, ce film sur la relation toxique entre un jeune batteur de jazz et son prof de musique tyrannique. Et même si ses anciens profs ne sont pas allés dans les mêmes extrêmes, Philippe-Audrey a pensé à ce long-métrage quand l’«affaire Sicotte» a éclaté.

«T’es face à des gens qui, de l’extérieur en tout cas, ne te respectent pas […], m’a-t-il dit. Mais en tant qu’étudiants, on s’efforce de leur faire plaisir.»

Whiplash est un exemple flagrant de cette dynamique tordue. De scène en scène, l’élève est écorché par le maître, qui lui crie après, l’insulte et le menace. Mais le jeune batteur, Andrew Neiman, se décarcasse pour lui plaire.

Pourtant, Terence Fletcher — c’est le nom du prof tyrannique — n’a aucun remords. Les grands musiciens ne peuvent être forgés que dans la peur et le tourment, explique-t-il. D’ailleurs, «il n’existe pas deux mots plus dommageables dans la langue anglaise que bon travail [good job]», dit-il à Neiman, qui étudie dans un prestigieux conservatoire de musique new-yorkais.

Au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il y a eu Sicotte, qui sacrait après ses étudiants, leur faisait des commentaires blessants et avait ses moutons noirs, mais il y en a eu des bien plus méchants, soutient Philippe-Audrey.

Chose certaine, l’agressivité verbale de certains profs lui est toujours apparue contre-productive. «Personnellement, je fonctionne beaucoup plus par le positif que le négatif, m’a-t-il dit. Donc, non, je ne pense pas que ça m’ait aidé...»

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C’est une idée tenace dans le monde artistique et sans doute aussi dans le sport et les affaires que l’agressivité verbale est un bon moyen d’amener les gens à se dépasser.

Remarquez, ce n’est pas entièrement faux. Oui, la colère qu’elle provoque peut nous botter le train à court terme. Ouvrez n’importe quel manuel sur le stress et vous allez lire que cette émotion envoie à notre corps le signal de se mobiliser devant une menace perçue (la partie fight du mécanisme de fight or flight).

Mais lorsqu’elle est subie à répétition, l’agressivité verbale entraîne beaucoup de souffrance émotionnelle. Le problème, c’est qu’elle n’est jamais prise au sérieux comme la souffrance physique.

Après tout, si ça ne saigne pas, t’es pas vraiment blessé… C’est pour ça qu’on entend parfois que les enfants qui subissent de la violence verbale en continu souhaiteraient se faire battre : pour que les autres sachent à quel point ça fait mal.

La recherche suggère d’ailleurs que les blessures de l’âme emprunteraient les mêmes chemins dans le cerveau que les blessures du corps. Pas étonnant, donc, que le harcèlement psychologique ait des conséquences aussi graves que le burnout, la dépression majeure ou même le suicide.

Alors, je vous le demande, même si les cris, les insultes ou les dénigrements répétés entraînent des sursauts de combativité, est-ce que ça vaut vraiment le coup?

De toute façon, on apprend toujours mieux des gens qu’on aime. La recherche, encore elle, montre que les élèves réussissent davantage dans les classes où l’enseignant fait attention à eux. Les classes tyranniques à la Whiplash ont l’effet contraire.

Quand je lui ai demandé s’il avait eu des bons enseignants au Conservatoire, Philippe-Audrey m’a vite parlé de son professeur de son chant, Yves Morin, aimé de tous, semble-t-il.

Les élèves en arts dramatiques sont loin d’être tous doués pour le chant. «Mais Yves nous prend à notre niveau, dit Philippe-Audrey. Il prend des chansons qu’il sait qu’on va pouvoir chanter. Par exemple, moi, il ne m’a pas mis tout de suite dans l’opéra d’Andrea Bocelli…»

«Souvent, aussi, Yves, il n’hésitait jamais à venir nous parler après les cours, juste pour savoir comment on allait», ajoute le comédien.

Tiens donc. En apparence, ces conversations anodines n’ont rien à voir avec le chant. Mais la qualité de la relation entre un prof et ses élèves les prédispose à apprendre.

Alors oui, ça peut faire toute la différence — quoi qu’en pensent les Fletcher de ce monde.